CHAPITRE V
Le P. Gonzalez; sa douceur, sa science, sa sainte audace et ses yictoires.
— Neczu, dominé par un perfide renégat, fait naartyriser les PP. Gonzalez et Rodriguez. — Leurs reliques sont recueillies et honorées par les néophytes. — Circonstances merveilleuses et châtiments. — Ravages exercés dans les réductions par les Mamelus de Saint- Paul.
— Les villages sont détruits, et leurs habitants sont conduits au Brésil pour dire vendus comme esclaves. — Charité des PP. Maceta et Marsilla. — Les missionnaires rapprochent les réductions des points habités par les Européens, et obtiennent pour les Indiens IMsage des armes à feu. — Excursions des néophytes ^ la recherche de ceux qui ont fui devant les brigands. — Traits de courage. — Touchante rencontre. — Voies suivies par la Providence pour amener la conversion dMn puissant cacique.
Les diverses réductions se fondent par des travaux analogues à ceux que nous avons déjà cités ; Thistoire de chacune d'elles ressemble trop aux autres pour que nous puissions en raconter les détails sans nous exposer aux inconvénients de la monotonie ; qu'il nous suffise de rappeler ici les trois grandes puissances qui les ont toutes créées , la foi , le sacrifice et le dévouement.
Les noms de leurs fondateurs mériteraient de figurer dans ce récit, entourés d'une lumineuse auréole; mais beaucoup sont tombés dans Toubli qu'ambitionnait leur humilité. Nous en citerons quelques-uns, plus connus et plus honorés que leurs collaborateurs, et nous appe-
Ions sur tous la reconnaissance de nos lecteurs. Les ouvriers de rÉvangile ne sont pas seulement les pères des âmes quMls nourrissent du pain de vie ; leurs exemples et leurs mérites enrichissent encore le patrimoine spirituel de la grande famille chrétienne , à quelque époque , à quelque contrée qu'ils appartiennent, et nous avons notre part dans cette fortune qui se compose des seuls vrais trésors.
Comment ne pas nommer, par exemple, le P. Gonzalez, de la compagnie de Jésus? Distingué par sa naissance , par la brillante position à laquelle il avait renoncé, il était plus illustre encore par sa science, sa douceur, son amabilité, qui rappelait celle de Tapôtre saint Jean , et par l'ensemble de ses éminentes vertus. A trente ans, il fut le créateur de la réduction dltapua, située à soixante lieues de TAssomption, là où existe encore de nos jours une des villes les plus importantes du Paraguay.
Il y avait en ce pays des Guaranis , ennemis des Espagnols et d'anciens compatriotes , réunis , depuis leur conversion, à la réduction de Saint-Ignace. Baptisés par des franciscains qui n'avaient pas eu le temps de les instruire , ces sauvages associaient à leurs superstitions quelques idées vagues du christianisme, mais ils n'en savaient pas les préceptes; ils vivaient en vagabonds, et leur présence rendait très dangereuse la navigation du Parana.
Gonzalez entreprit de les convertir; après de généreux efforts il parvint à en éclairer un grand nombre qui lui dirent de concert : « Père , si tu veux demeurer au milieu de nous et faire comme à Saint- Ignace, nous suivrons ta direction. »
Heureux de ces dispositions, mais craignant jusqu'à 1
l'apparence d'un empiétement , il ne toulut pas céder
LE PARAGUAY i(H
aux instances qui lui furent faites avant d'avoir prévenu les religieux de Saint-François. Le supérieur de cet ordre, reconnaissant de sa démarche, lui répondit qu'il tâche* rait de procurer des missionnaires à la peuplade , mais que , s'il ne parvenait pas à les lui envoyer dans un délai de six mois, il verrait avec satisfaction Gonzalez s'en charger lui -môme. Le bon vouloir des franciscains fut inefficace, et la tâche retombasurTéminent jésuite, qui se rendit, en toute sûreté de conscience, dans le pays de ses chers néophytes.
Chemin faisant, il rencontra des Indiens armés de flèches, de macanas S et peints de façon à inspirer la terreur par leur aspect. Leur chef, s'avançant vers Gonzalez, lui dit d'un ton arrogant : « Qui t'a rendu assez téméraire pour venir en ce pays? Apprend qu'aucun Espagnol ne nous a rencontrés sans avoir reçu le coup de la mort. Ne viens-tu pas nous annoncer un nouveau Dieu? Or, c'est moi qu'on adore ici; j'y suis la seule divinité; si tu veux en faire connattre une autre, tu mourras. » A ces paroles , les barbares poussèrent des cris approbateurs , puis le silence se fit et le religieux répondit : « Vous croyez m'épouvanter par vos menaces, mais vous vous trompez; je suis l'envoyé du seul vrai Dieu, à qui toutes les créatures doivent leurs hommages. Ce Dieu a pris un corps et une âme semblables aux nôtres; il est venu sur la terre pour apporter sa loi aux hommes et leur enseigner les pratiques de la vertu ; il a voulu mourir pour les sauver tous ; il est ensuite ressuscité , et il règne dans le ciel. Le plus grand bonheur que ses ministres puissent avoir en ce monde, c'est de mourir pour lui. Si j'avais dessein de vous faire du mal , je serais armé et bien escorté ; si vous me voyez seul et
1 Le macaoa est un bâton de bois trôs dur, d^un mètre de long et de trois centimètres de diamètre.
sans défense, c'est que je n'ai qu'un but , celui de vous exhorter à vivre sous les lois d'un Dieu qui fera votre bonheur si vous vous attachez à son service. »
Cette noble fermeté surprit les sauvages ; ils se mirent à causer avec celui qui venait de leur tenir un langage tout nouveau pour eux; charmés par ses paroles^ ils renoncèrent à leurs sinistres projets, et le laissèrent continuer paisiblement sa route ; plusieurs môme , gagnés à la vérité, l'accompagnèrent à Itapua. Là, malgré l'opposition de quelques caciques , Gronzalez fut bien accueilli, et retrouva les bons sentiments qui lui avaient été manifestés quelques mois auparavant. Bientôt une circonstance providentielle fortifia la foi chez ces nouveaux chrétiens. Attaqués par des ennemis plus nombreux et mieux armés , ils invoquèrent , au moment du combat, le Dieu de Gonzalez, remportèrent la victoire , et rendirent grâces au Seigneur, qui la leur avait donnée.
Peu de temps s'était écoulé , et déjà le gouverneur du Paraguay, frère de l'apôtre, envoyait de l'Assomption à Itapua des instruments de construction et de ld)ourage, des métiers pour tisser, des ouvriers pour donner l'exemple du travail et de la conduite, puis une foule d'objets, de petits meubles, d'outils très utiles et inconnus des indigènes.
Ala fin de 1616, cette réduction était florissante; un peu plus tard , elle brillait entre toutes par la ferveur et les vertus de ses habitants. Mais cet important résultat ne suffisait pas au saint religieux, et 11 naviguait souvent sur le Parana pour faire de nouvelles conquêtes. Ses travaux étaient ordinairement couronnés de succès ; cependant il rencontrait de temps à autre de vives résistances ; la plus opiniâtre fut celle des Guaycurus. Cruels, perfides et sans pudeur, ces sauvages répondaient à ses bienfaits
par des injures. II dut se borner d'abord à secourir les malades et à baptiser les enfants. Encore les barbares disaient-ils que ses remèdes empiraient le mal au lieu de le guérir , et que le baptême faisait mourir ceux qui le recevaient. Souvent ils menaçaient le missionnaire, et levaient contre lui leurs massues. Gonzalez leur montrait alors la croix , et , pour calmer leur rage , il se contentait de ces simples paroles : « Ce crucifix , ma seule défense, est plus puissant que les armes des Espagnols. »
Il avait pénétré dans les vastes forôts du Caro, s'était mis en relation avec de nombreuses peuplades, et avait conféré avec soixante caciques, vassaux de Neczu, personnage puissant qui jouissait d'une grande influence dans le pays , et se croyait tout permis , parce que son orgueil l'aveuglait. L'apôtre l'aborda , eut avec lui plusieurs entretiens , parut exercer un salutaire ascendant sur son esprit, et obtint de sa bonne grâce la permission de construire une chapelle et une cabane pour un missionnaire. A cette nouvelle, un renégat, animé d'une haine violente contre les religieux , vint trouver Neczu , qu'il connaissait depuis longtemps, et lui demanda de peser les conséquences de l'admission du christianisme dans la contrée. A l'entendre, la puissance encore si redoutée de Neczu sera bientôt ébranlée ; elle ne tardera pas à être annulée par celle des missionnaires. Il faut prévenir pareil malheur en se débarrassant des étrangers que le cacique a eu l'imprudence d'accueillir.
Neczu répondit à cette perfide ouverture en ordonnant le massacre des missionnaires. Les PP. Gonzalez et Rodriguez se trouvaient à la réduction de Tous-les- Saints. Deux assassins y arrivèrent le 15 novembre (1528), de grand matin. « Ce jour -là môme, dit le P. Charlevoix, le P. Gonzalez, après avoir écrit au P. Romero qu'il ne lui manquait plus que quelques fer-
rements pour achever son église , célébra les saints mystères, et, au sortir de la messe, il assembla les Indiens afin de faire placer une cloche en leur présence. Tous s'y trouvèrent, et Caarapé, Tun des caciques envoyés avec mission de le tuer , parut le plus zélé de tous pour la cérémonie ; mais pendant que le serviteur de Dieu se baissait pour attacher le battant de la cloche , Caarapé lui déchargea deux coups de macana sur la tète, et retendit mort à ses pieds.
Alors les conjurés poussèrent d'affreux cris. Le P. Rodriguez , qui était dans une cabane voisine , sortit pour savoir d'où venait ce bruit sinistre. Dès qu'il parut, il fat saisi , lié , et il comprit qu'on en voulait à sa vie. Il eût désiré, du moins, avoir la consolation de mourir au pied de l'autel où il s'était disposé à offrir le sacrifice non sanglant; mais à l'instant même il reçut aussi deux coups de macana, et il expira. Les meurtriers dépouillèrent les deux cadavres ; après les avoir traînés autour de l'église, ils les mirent en pièces. Ils traitèrent de môme une image de la Mère de Dieu que le P. Gonzalez portait partout avec lui , et qui avait été entre ses mains l'instrament de plusieurs merveilles ; puis ils jetèrent au feu quelques cracifix , brisèrent les vases sacrés, profanèrent les ornements d'autel, en un mot, commirent tous les sacrilèges qu'on pouvait attendre de barbares en fureur.
Ils terminèrent cette sanglante scène par un grand festin pendant lequel chacun se vanta de ce qu'il avait fait. Un vieillard, encore catéchumène, osa venir reprocher aux assassins leur crime, et leur demander ce qui avait pu les porter à cet excès contre deux hommes dont ils n'avaient reçu que des bienfaits. Ce zèle lui valut la grftce du baptême de sang ; il fut massacré sur l'heure-
Deux enfants, que le P. Gonzalez avait amenés d'une réduction du Parana, ne témoignèrent pas moins de courage ; on s'était assuré d'eux et ils étaient étroitement liés. On délibéra sur ce qu'on devait en faire , et le plus grand nombre fut d'avis de les renvoyer à leurs parents. L'un des deux eut le courage de menacer les meurtriers de la colère du Ciel ; l'autre arracha des mains de ces impies la botte des saintes hosties , qu'ils voulaient employer à des usages profanes. Néanmoins ils furent mis en liberté; et c'est d'eux qu'on a su, avec beaucoup d'autres, les particularités qui viennent d'être relatées. Il en est une qui ne doit pas être omise ; elle a été confirmée par le témoignage juridique d'un grand nombre de témoins oculaires.
Les meurtriers , revenus après leur festin à l'endroit où le P. Gonzalez était mort, et où l'on avait jeté dans un grand feu tous ses membres mutilés avec ceux du P. Rodriguez , furent surpris de voir que les corps des martyrs n'en avaient presque pas été endommagés. Mais leur étonnement augmenta beaucoup, lorsqu'ils entendirent une voix qui leur parut sortir du cœur du P. Gonzalez , et qui prononça distinctement ces paroles : « Je vous ai tendrement aimés , et une mort cruelle a été la récompense de ma tendresse ; mais vous n'aviez de pouvoir que sur mon corps : mon âme jouit de la gloire des saints dans le ciel . Votre parricide vous coûtera cher : mes enfants vengeront d'une manière éclatante le traitement indigne que vous avez fait à la Mère de Dieu. Je ne vous abandonnerai pourtant pas, et vous éprouverez encore les effets de mon amour. » Ce prodige fit frémir Caarupé; il ordonna à son satellite Marangoa d'ouvrir la poitrine du saint martyr et d'en tirer le cœur; puis le. montrant à l'assemblée : « Voilà donc, s'écria-t-il, ce cœur qui vient de nous menacer. » En
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achevant ces mots il le perça de deux coaps de flèches , et le rejeta dans un feu qu*il fit allumer pour achever de consumer les deux corps.
Cependant les deux jeunes chrétiens qui avaient été renvoyés chez eux, passèrent à la réduction de la Chandeleur pour apprendre au P. Romero la mort des deux missionnaires; on en était déjà instruit, et les néophytes avaient appris la nouvelle avec un sombre silence. Le récit des circonstances racontées par ces enfants le fit cesser, et réveilla dans le cœur de ces nouveaux chrétiens un reste de leur férocité naturelle , qui leur inspira la pensée de pousser des cris efifroyables. Ils allèrent ensemble prier le missionnaire de leur permettre de venger la mort des deux confesseurs de Jésus-Christ ; mais le religieux leur répondit que le sang des martyrs ne se vengeait pas par le sang; que Tintérôt de la religion demandait, non pas la mort, mais la conversion de ses persécuteurs ; et que tout ce quMl réclamait d^eux , c'était de recueillir, si c^était possible, sans violence, les précieux restes de ceux dont ils pleuraient la perte.
Aussitôt un des chefs choisit deux cents braves , et leur dit : « n faut , au péril de notre vie , arracher aux meurtriers de nos Pères ce que le Ciel aura conservé de leurs reliques ; ils nous ont délivrés de la servitude du démon , ils ont prodigué leur sang pour le salut de nos ftmes ; ne souffrons pas que leurs corps soient plus longtemps au pouvoir de leurs bourreaux... )» Ils partirent sur-le-champ, et arrivèrent le môme jour à la bourgade de Tous-les-Saints.
Ils n*y rencontrèrent pas les conjurés, dispersés dans les bois, mais ils trouvèrent dans les cendres les deux corps à demi brûlés. Ils les en tirèrent avec la plus respectueuse tendresse, et reprirent le chemin de la Chandeleur. . • Le P. Romero, en examinant le cœur du P. Gon-
zalez, fut étonné de voir que le feu ne paraissait pas Tavoir touché. Ce cœur fut conservé , entouré de vénération , et envoyé à Rome en 1633. Ensuite les deux corps furent inhumés; les obsèques se firent avec plus de piété que d'appareil; toute leur pompe consista dans les larmes et les sanglots des néophytes.
Deux jours après les crimes commis à la bourgade de Tous -les -Saints, les séides de Neczu, toujours avides du sang des apdtres, allèrent chercher le P. del Castillo à Yyvi , et lui signifièrent quMls venaient pour le massacrer. Us Taccablèrent d^injures, le couvrirent de boue, le frappèrent au visage , le percèrent de flèches , rattachèrent à une corde pour le traîner presque nu à travers les épines et les cailloux, lui crevèrent les yeux, et Tachevèrent en lui cassant la tête à coups de pierres.
Tant de barbare ingratitude attira sur les coupables les châtiments du Ciel. Une poignée de braves néophytes suffit pour mettre en fuite les satellites de Neczu ; luimôme erra longtemps dans la campagne sans trouver de refuge; exposé à tous les tourments, il périt sous les coups d'une troupe d'Indiens nomades. Une petite armée s'organisa pour rétablir la paix , et les sauvages qui continuaient à ravager les chrétientés furent tués ou faits prisonniers.
Malgré les instances des missionnaires, douze captifs, choisis parmi les criminels, furent mis à mort. De ce nombre se trouvaient les instigateurs et les agents de la persécution; la plupart donnèrent, avant de subir le dernier supplice, des signes d'un sincère repentir. Ainsi se réalisèrent les paroles que les bourreaux du P. Gonzalez avaient entendues après sa mort. Des grâces furent implorées par l'intercession de ce martyr et par celle du P. Rodriguez , son compagnon ; des miracles furent obtenus, et des réjouissances publiques celé-
(M LE t»ARA6tJAY
brèrent leur triomphe au ciel. En voyant les missionnaires si courageux , si pénitents , les barbares se dirent que les dieux étaient venus les visiter sous une forme humaine. Ils manifestèrent le désir de connaître Celui dont les apôtres étaient les envoyés , et devinrent disciples après avoir été persécuteurs.
Les habitants des réductions étaient heureux de leur nouvelle destinée , et quand ils comparaient le présent au passé, ils offraient à Dieu Thommage d^une vive re* connaissance. Cependant ils n'échappaient pas aux épreuves, nécessaires ici -bas pour nous détacher de ce monde et nous mettre à môme d'expier nos fautes. Ainsi, de temps à autre, les épidémies, provenant des inondations, exerçaient parmi eux des ravages. Les attaques de voisins encore sauvages les empêchaient parfois de goûter en paix les bienfaits dont la Providence les avait comblés.
Les premiers groupes d'Indiens convertis s'étaient établis dans la province de l'Uruguay , dont les plaines fertiles sont entourées de montagnes. D'autres bourgades analogues avaient été réunies ensuite dans la province de Guaira. Tous bénissaient les missionnaires de leur avoir apporté la connaissance du vrai Dieu avec les éléments d'une salutaire civilisation.
Les plus redoutables ennemis qu'ils eurent à combattre furent les Paulistes ou Mamelus de Saint -Paul. Cette ville avait été fondée en 1 500 sur un roc inaccessible par les Portugais, qui l'avaient placée sous la protection du grand Apôtre , parce que leur arrivée avait coïncidé avec la fête de sa conversion. Ils y avaient amené des colons; malheureusement ils ne tardèrent pas à les abandonner sans leur procurer les secours religieux qui les auraient préservés de la barbarie. Les Paulistes épousèrent des Indiennes , et de ces unions naquirent
des métis, qui, privés de l'éducatioa ehrétienne, s'adonnèrent à tous les vices. Les Portugais essayèrent en vain de les chfttier; la complète indépendance de ces malfaiteurs fut la conséquence de la maladroite campagne destinée à les faire rentrer dans le devoir. C'est alors que les Mamelus appellent à eux les bandits des diverses nations européennes, fortifient leur cité et en font un repaire de brigands. Au lieu de cultiver un territoire qui leur aurait donné d'abondantes récoltes , ils pillent, ravagent et deviennent les fléaux de l'Amérique du Sud. On évalue à deux millions le nombre de leurs victimes. Quand ils voient les réductions s'organiser dans leur voisinage, ils les regardent comme une proie dont ils pourront facilement tirer parti. Mais, au lieu d'employer la force, ils commencent par user de ruse. Parodiant les démarches des missionnaires, revêtus du costume des religieux, ils vont à la poursuite des Guaranis errant dans la campagne, leur ojSrent des présents, leur parlent du christianisme, et les engagent à les suivre dans un pays meilleur où ils seront plus heureux. Les pauvres Indiens se laissent persuader; ils partent avec leurs perfides ennemis, et au bout de quelque heures de marche ils tQmbent dans une embuscade où des brigands apostés s'emparent d'eux , l^s font prisonniers et les vendent ensuite sur les marchés du Brésil. Ce commerce infftme est condamné par le christiar nisme; car c'est l'Évangile qui a inspiré les généreux efforts de la charité, de la justice et de l'humanité, ten<dant à détruire ce fléau de l'esclavage, à diminuer par le rachat le nombre des captifs, et à soulager au moins leurs souffrances par des aumônes, quand on ne pouvait pas obtenir leur délivrance. L'Église n'a pas usé contre l'esclavage des moyens révolutionnaires qui auraient rivé les fers au lieu de les briser ; elle a employé la puissance de la
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persuasion, de Tezemple et du dévouement. Elle pensait, avec raison , que pour élever le niveau social il fallait régénérer les individus, améliorer ainsi les éléments dont se compose la société, et, en foi^mant de sérieux chrétiens, elle leur inspirait la volonté de libérer leurs esclaves. Elle avait d^ailleurs soin d'affiranchir ceux qui étaient attachés aux domaines du clergé ; ces afiranchis se fixaient alors avec leurs familles près du couvent qui leur avait donné la liberté , construisaient leurs demeures autour du monastère , et fondaient ainsi ces agglomérations de maisons appelées plus tard, suivant leur importance, hameaux, villages ou botjirgs. Les ordres religieux contribuèrent de toute manière à répandre la saine notion de Tégalité des ftmes devant Dieu. Au commencement du vu® siècle, saint Isidore de Séviiie disait : « Notre milice ne se recrute pas seulement parmi les hommes libres, mais surtout parmi ceux de condition servile, qui dans le cloître viennent chercher la liberté. Il en vient aussi du sein de la vie rustique, des professions ouvrières, du labeur plébéien, et avec d'autant plus d'avantage qu^ils sont mieux dressés au travail ; ce serait un grave délit que de ne pas les admettre... Il ne faut pas chercher si le novice est riche ou pauvre , jeune ou vieux. Ni Tfige ni la condition n'importent chez les moines , car Dieu ne fait aucune différence entre Tftme de Tesciave et celle de l'homme libre*. • Beaucoup de plébéiens ont brillé par d'éclatantes vertus et mérité d'être élevés au-dessus des nobles... Que ceux qui sortent de la pauvreté pour venir au monastère ne se laissent pas gonfler par l'oi^ueil, en se voyant les égaux de ceux qui paraissaient être quelque chose dans le siècle. Il serait indigne que là où les riches, en abdiquant toute hauteur mondaine, descendent à l'humilité, les pauvres se laissassent aller à l'arrogance^. U leur faut.
au contraire, déposer toute vanité, envisager humblement leur position nouvelle, et ne jamais perdre la mémoire de leur ancienne misère... »
^Malheureusement les religieux n'étaient pas assez nombreux au Paraguay, et les Mamelus échappaient à leur salutaire influence. Jusqu'en 1629, ces barbares se bornèrent à des enlèvements partiels; à cette date tristement célèbre dans les annales du Paraguay, ils entreprirent la destruction des villages déjà florissants fondés par les religieux. Un de leurs chefs les plus célèbres, Simon Alvaro, avait rencontré dans la campagne le cacique chrétien Tataurano, et, profitant de son isolement, il Tavait attaqué, puis emmené comme captif. Le prisonnier parvint à s'évader, et il se réfugia dans la réduction de Sainte-Anne. Dès que Simon connut le lieu de sa retraite, il le fit réclamer avec d'impérieuses menaces. Le P. Mola, qui dirigeait les néophytes, refusa de livrer celui qui s'était placé sous sa garde : « Cet homme est né libre, dit- il, il s'est mis sous la protection du roi d'Espagne; ni la justice ni l'honneur ne permettent de le rendre, »
Les Mamelus n'attendaient qu'un prétexte pour envahir la bourgade; ils s'empressent donc de venir l'attaquer avec des armes à feu, dont les assiégés sont complètement privés, parce que le monarque espagnol n'en a pas encore accordé à ses sujets américains : cette défiance mal placée entraîne de lamentables désastres. Des secours sont demandés au gouverneur, qui les refuse, et les ennemis, maîtres du terrain, massacrent plusieurs Indiens, prennent tout ce qui leur plaît, et, associant à la rapine d'insultantes railleries , ils étalent la soutane râpée , les vêtements usés des missionnaires aux regards des habitants, et leur disent que ces prêtres, mourant de faim dans leur patrie, ne sont venus dans le
pays que pour chercher à y (sire fortune. En vain le P. Mola se jette à leurs genoux pour les supplier d'épargner la réduction. Il a plusieurs fois triomphé de la barbarie des sauvages , mais il ne peut rien sur ces hommes dont le cœur est plus dur que la pierre , et qui ne connaissent plus ni pitié ni remords.
Les brigands s'emparent des paisibles Indiens, les traitent avec cruauté , et n^épargnent leur vie que pour pouvoir les vendre comme des bêtes de somme. Us attentent à la pudeur des jeunes filles; plusieurs d'entre elles se laissent égorger plutôt que de satisfaire les criminelles passions de leurs persécuteurs : en peu de jours, trois réductions florissantes ne sont plus qu'un monceau de ruines!
Les PP. Maceta et Marcilla sont chargés par leur compagnie de rejoindre les prisonniers pour les soutenir dans leur épreuve, et d'aller réclamer du gouverneur portugais la liberté des victimes ainsi que la répression des bourreaux. Ces deux religieux voyagent jour et nuit pour retrouver plus tôt leurs néophytes; ils courent plus qu'ils njà marchent : tant il est vrai que le dévouement inspiré de Dieu double le courage et centuple les forces I Us les revoient enfin, les pressent contre leur cœur et pleurent avec eux; puis, s'adressant à des maîtres impitoyables, ils renouvellent de vives instances. « Rendez -nous nos enfants spirituels, ou faites-nous partager leurs chaînes. Épargnez-les, nous vous en conjurons, s'il vous reste encore quelque crainte de la justice de Dieul )» Mais ces touchantes prières ne sont guère plus exaucées que les premières; on y répond en général par l'insulte et la menace. Cependant un officier mamelus libéra, moyennant rangon, quelques Indiens qui lui étaient échus en partage. Un autre , vaincu par la persévérance du P. Maceta, détacha les chaînes
de huit captifs, parmi lesquels se trouvait Guiravera. Cet homme, d^un caractère audacieux, d^une taille élevée et d'une force physique extraordinaire, était resté longtemps le redoutable ennemi des réductions; il venait de se convertir, et Tépreuve était lourde pour sa foi naissante. Aussi Tapôtre s'eSbrcait-il de le consoler. Il lui prédisait môme sa libération, a Mon fils, lui disait- il, que ce malheur cimente notre union! tu vois mon affection; j'ai ramassé tes fers, je les porte avec toi, je donnerais volontiers ma vie pour te rendre la liberté. Avec Taide de Dieu , mon amour sera plus fort que la fureur de ces barbares : prends courage, bientôt tu échapperas à leur joug. y>
En effet, cette délivrance s'obtint à force d'instances; le mattre des prisonniers menaça le saint prêtre de son courroux, lui mit le pistolet sur la gorge, puis céda, subjugué par la persévérance d'un dévouement qui excitait son admiration.
Après avoir épuisé ce que leur sollicitude leur inspirait de plus pressant en faveur des captifs , les religieux se mirent à les suivre à une certaine distance, vivant de fruits, de racines, s' arrêtant pour soigner les malades, recueillir les enfants et les vieillards incapables de marcher aussi vite que leurs bourreaux, puis continuant leur route jusqu'au Brésil , où ils s'efforcèrent de sauver leurs néophytes. Là ils s'adressèrent aux magistrats portugais qui administraient le pays, et furent successivement renvoyés du gouverneur au capitaine général. Leur réclamation fut reconnue fondée ; mais les lenteurs de formalités inutiles perdirent un temps précieux,et quand ils obtinrent enfin l'ordre de la délivrance, la plupart des prisonniers étaient déjà vendus à des familles influentes qu'on n'osa pas mécontenter; en sorte que cent victimes à peine sur
plusieurs milliers purent être soustraites à l'esclavage.
Les Portugais ne prirent aucune mesure efficace pour châtier les Mamelus, et les laissèrent agir au dehors, dans les possessions espagnoles, afin d'en préserver leur propre territoire.
Le gouverneur du Paraguay lui-même ne fit rien de sérieux pour protéger les Indiens qu'il avait mission de défendre. Aussi les brigands associés pour le pillage ne tardèrent pas à reparaître dans les réductions. Dès 1631 , ils s'attaquèrent entre autres à celle de Saint-Paul, et y vinrent tellement à l'improviste que les missionnaires ne surent leur arrivée qu'en voyant le chef pénétrer chez eux le pistolet à la main. Jean Suarez, le supérieur, se jette alors à ses pieds en lui demandant pitié pour les néophytes ; et , comme au lieu de se rendre à ses instances , le Mamelus lui met le pistolet sous la gorge, Suarez découvre sa poitrine en disant : « Frappez , je serai heureux de donner ma vie pour mon troupeau, et je croirai vous devoir beaucoup si vous ne faites pas d'autres victimes. » Mais le commandant reste sourd à toutes les prières, enchaîne les habitants et les emmène en captivité.
Toujours abandonnés par les dépositaires du pouvoir, les missionnaires comprirent qu'ils n'avaient qu'un moyen de sauver la vie et la liberté des Indiens, c'était de les décider à quitter leurs demeures et à se rapprocher des points habités par les Européens, lis rencontrèrent d'abord beaucoup de répugnance; mais les deux plus anciennes et les plus florissantes réductions, celles de Saint-Ignace et de Notre-Damede-Lorette, fondées en 1610, supérieures à toutes les autres par la ferveur de leur piété, montrèrent aux religieux un attachement et une soumission que Dieu se plut à bénir. Le P. de Montoya leur dit : « Mes chers enfants , voici le moment de l'épreuve , l'ennemi vient
semer Tivraie dans le champ du père de famille, et Dieu permet qu'on nous chasse de cette demeure que nous avions tant de raisons d'aimer I Mais Notre-Seigneur ne veut pas que nous nous inquiétions pour le lendemain, parce que Celui qui donne aux oiseaux leur nourriture et aux fleurs des champs leur parure prendra soin de nous. C'est à nous qu'il adresse ces douces paroles : Qiiand une mère oublierait son enfant , pour moi, je ne vous oublierai pas... Abandonnons-nous donc à la providence de Dieu ; si nous quittons pour l'amour de lui les maisons qu'il nous a données et Téglise qu'il a daigné agréer de nos mains, nous retrouverons d'autres maisons , d'autres villes , d'autres terres, et nous lui bâtirons un autre temple. » La réponse des néophytes aux missionnaires fut dictée par la reconnaissance et la foi. « Pères vénérés, vous vous êtes exposés à mille périls pour nous apporter la vraie religion ; nous vous suivrons partout où vous nous la conserverez. Là où vous irez, nous irons ; si les fatigues et les maladies font mourir nos vieillards, nos femmes et nos petits enfants, si nous-mêmes nous périssons, nous nous consolerons par la pensée que nous souffrons pour la foi et que Dieu sera notre récompense. Si nous ne trouvons pas d'aliments pour notre corps , le Pain des anges, dont nous ne craignons pas d'être privés tant que vous serez avec nous , sera notre force , et nous mourrons contents. »
Le départ est décidé, et les préparatifs se font rapidement. On emporte deux images, celles de l'enfant Jésus et de la sainte Vierge : en si bonne compagnie, on supportera facilement l'exil et toutes ses amertumes. Environ deux mille cinq cents familles s'embarquent sur le Paranapa, qui les conduit bientôt dans le Parana ; elles sont ainsi soustraites aux ravisseurs. Les émigrants ont
trente lieues à faire pour atteindre leur nouvelle contrée ; ils se partagent en quatre divisions : trois voyagent par voie de terre ; la quatrième , composée des malades et des constitutions les plus faibles, monte sur de petits bateaux, sous la conduite du P. de Montoya. L'un de ces radeaux venait d'être renversé, les passagers avaient pu regagner presque tous la rive ; cependant une mèce, tenant dans ses bras deux petits enfants, avait disparu ; on les croyait perdus. Aussitôt le père se met à prier avec une grande ferveur. Son oraison à peine finie, on voit la femme soulever la tôle au-dessus de Teau ; les Indiens se jettent à la nage, et sauvent ceux qui semblaient voués à une mort certaine.
En quelques années, les trente réductions fondées dans le Guayra sur le Paraguay, sur le Parana , étaient détruites; plus de soixante mille de leurs habitants avaient été enlevés et vendus par les Mamelus; mais, à mesure qu'elles tombaient , d'autres se fondaient sur d'autres points plus ou moins éloignés; les nouvelles constructions , grâce à l'expérience acquise , étaient supérieures aux anciennes, et les caractères, trempés par l'adversité, fortifiés par la lutte, attachaient plus de prix aux bienfaits de l'association dont ils faisaient partie.
Les réductions redevinrent donc florissantes, grâce au dévouement éclairé des religieux qui les dirigeaient ; mais l'impossibilité presque absolue de se défendre à laquelle leurs habitants étaient condamnés les laissait à la merci des attaques de leurs ennemis. Aussi, en 1637, après avoir vainement cherché à intéresser les gouverneurs du Paraguay au sort de leurs néophytes, la compagnie de Jésus chargea l'un de ses membres, le P. de Montoya, de se rendre en Europe afin d'obtenir du roi d'Espagne, pour les Indiens convertis, l'autorisation
d'employer les armes à feu. L'habile négociateur eut à surmonter bien des obstacles. Les émigrants avaient gagné les esprits , et leurs partisans aveuglés ne voulaient rien accorder de ce qui pouvait améliorer la position des indigènes ; ils tenaient à prolonger indéfiniment leur état de faiblesse et d'impuissance afin de les tenir toujours en tutelle et d'abuser de leurs services dans le régimes des commendes , qui restait la source des plus déplorables abus. Montoya exposa les tristes conséquences d'un système égoïste qui, pour garder à sa discrétion des esclaves ignorants et sauvages , privait l'État de sujets utiles et civilisés. 11 fît connaître ensuite les criminels exploits des Mamelus, qui, rendus plus audacieux par le succès, ne se contentaient plus d'inquiéter les indigènes, et détruisaient des villes espagnoles , telles que Ciudal-Real et Villa- Rica. Les néophytes sont courageux, disait-il souvent; s'ils avaient des moyens de défense , ils réprimeraient avec vigueur les attaques des brigands, viendraient au secours des colons, et s'attacheraient à l'État en voyant qu'il veille à leur conservation.
Philippe IV apprécia la valeur de ces arguments , et rendit un édit qui autorisait les réductions à se servir d'armes à feu. Heureux de cette décision, le P. de Montoya se hâta de retourner en Amérique pour en presser l'application. Grâce aux aumônes qu'il recueillit, il put faire les premières distributions de fusils sans recourir aux finances du gouvernement; et vit bientôt arriver d'Espagne des frères de sa compagnie , autrefois militaires , qui se mirent à enseigner aux indigènes le maniement des nouvelles armes. Pleins de reconnaissance et d'enthousiasme, les néophytes disaient aux pères: « Maintenant nous voyons bien que vous voulez nous protéger contre nos ennemis ; aussi jurons-nous de vous
défendre et de vous rester soumis jusqu^à la mort. » Tous les jours, à l'heure prescrite, ils font avec bonheur Texercice , afin d'apprendre à combattre avec discipline, et à repousser leurs ennemis. Chaque semaine il y a des simulacres de petites guerres pour préparer aux luttes sérieuses : chacun y apporte attention et docilité.
Les pères profitent de ce bon vouloir pour conduire leurs néophytes à la recherche de ceux qui ont fui devant les Mamelus, ou qui ne sont pas encore entrés dans la voie chrétienne , afin de leur rendre le courage en leur montrant les nouveaux moyens de défense et de les gagner à la vérité par la persuasion. Ces pauvres Indiens menaient une vie misérable dans leurs lointaines retraites; ils reviennent pour la plupart avec bonheur au régime bienfaisant des réductions. On cite, entre autres, la très laborieuse excursion du P. Palermo, qui eut la consolation de baptiser bon nombre d'enfants et de convertir cent cinquante païens.
Dans une de ces expéditions , deux enfants appartenant aux néophytes s'étaient écartés dans les champs et avaient été pris par les Mamelus, qui leur avaient lié les mains et s'étaient ensuite endormis. Les enfants avaient fait semblant de succomber au sommeil comme leurs oppresseurs ; mais ils veillaient les yeux fermés , et la nuit, au moment qu'ils jugent propice, ils se lèvent sans bruit , s'approchent d'un feu allumé pour éloigner les bêtes féroces, présentent leurs bras aux flammes, supportent en silence la douleur assez longtemps pour brûler leurs liens , s'éloignent alors par des chemins détournés, font quatorze lieues sans s'arrêter, et parviennent enfin à retrouver leur famille éplorée.
Grâce à leurs indications , on connut exactement la position occupée par l'ennemi, et le gouverneur du Paraguay, Pedro de Lugo, put le surprendre et lui infliger
un châtiment trop mérité. Le roi d'Espagne , sincère admirateur des merveilles opérées dans les réductions , avait chargé son représentant de les protéger en son nom, et Pedro de Lugo les visitait alors pour remplir la mission que le souverain lui avait expressément confiée.
Il résolut de marcher contre les brigands à la tête de quatre mille Indians bien armés , qui allaient pour la première fois se mesurer contre leurs oppresseurs dans un combat régulier. Ils venaient de perdre deux insignes bienfaiteurs, les PP. Osorio et Ripario, massacrés par des Cbiriguanes. Ils savaient aussi l'assassinat du P. Âlfaro , qu'ils aimaient tant et qui avait été tué par un Mamelus placé en embuscade pour lui donner la mort ; ces douloureuses pertes doublèrent l'ardeur des néophytes ; aussi remportèrent-ils le succès le plus décisif. Les ennemis qui échappèrent à leurs coups furent conduits comme prisonniers à l'Assomption. Parmi eux se trouvaient des Indiens, associés aux brigands : le gouverneur voulut les laisser à la disposition de leurs compatriotes victorieux. Mais les vainqueurs, qui peu d'années auparavant mettaient à mort leurs captifs, dansaient autour de leurs cadavres et se nourrissaient de leur chair , étaient transformés par la grâce ; ils ne songeaient plus qu'à faire du bien après la bataille à ceux qu'ils avaient vaincus. Aussi non seulement ils épargnèrent leur vie , mais ils leur témoignèrent une grande charité, et se vouèrent au salut de leurs âmes.
Fiers de ce premier succès, les néophytes retournèrent dans leurs réductions , emmenant avec eux les compatriotes qu'ils avaient convertis, et emportant les précieux restes, les chères reliques du P. Âlfaro. Ils pleurèrent amèrement cet homme de Dieu qui leur avait fait tant de bien, et ne purent se consoler de
son martyre qu^en songeant au bonheur dont il jouissait au ciel.
Deux ans plus tard, les Mamelus, avides de vengeance, venaient encore attaquer les réductions ; mais cette fois les Indiens ne tremblaient plus à leur approche ; ils aspiraient, au contraire, à se mesurer contre leurs dangereux adversaires , et leur pressentiment ne les trompait pas ; car, après une lutte acharnée qui dura trois jours, ils restaient mattres du terrain, et infligeaient aux assiégeants une défaite dont ceux-ci se relevèrent difficilement. À partir de cette époque (1641 ), les Mamelus cessèrent pendant plusieurs années d'attaquer de front les néophytes , et se bornèrent à errer çà et là autour de leurs habitations, rôdant comme les bêtes fauves qui cherchent une proie dont ils puissent s'emparer, réussissant quelquefois à prendre des Indiens isolés, mais parvenant rarement à les garder, parce que les néophytes venaient les réclamer avec la force armée, ou parce que plusieurs captifs, grâce à leur adresse et à leur courage, se dérobaient à la surveillance des brigands.
Une jeune fille catéchumène était tombée en leur pouvoir et marchait à leur suite le long d'une rivière ; elle aperçoit une pirogue, et, profitant d'un moment où elle n'est pas observée, elle s'y jette habilement, détache la corde qui retient la nacelle au rivage , la dirige vers la rive opposée, sans s'inquiéter des flèches qui la visent de toutes parts, se sauve dans les bois, et bientôt elle est recueillie par une réduction voisine, où elle devient une fervente chrétienne.
Dans une autre occasion , dit M^^® Celliez , un Indien encore païen tomba aux mains des Mamelus avec toute sa famille. Son petit- fils et ses deux filles, âgées de treize et dix ans, s'esquivèrent; mais ce ne fut que pour être pris par une autre bande. Ils essayèrent de s'évader;
ils furent alors étroitement attachés, et la fille atnée, qui semblait entraîner les autres, fut fouettée jusqu^au sang. Mais, quand les barbares eurent fait environ cent lieues, ils pensèrent qu'elle ne pouvait plus leur échapper ; ils la délièrent et la laissèrent errer dans les bois, pour chercher sa nourriture comme les autres prisonniers.
La jeune fille s'éloigna peu à peu de ses compagnons d'infortune, emmenant sa sœur et son neveu; tous les trois se cachèrent dans l'épaisseur du bois ; quand le soir fut venu, ils commencèrent à marcher, prenant soin de se tenir toujours cachés pendant le jour, et de ne voyager que la nuit.
Ils mirent un mois à parcourir la distance qui les séparait de l'Uruguay. Exténués de fatigue quand ils arrivèrent sur les bords du fleuve, ils entrèrent dans une pirogue vide et s'abandonnèrent au courant; mais, après avoir fait un peu de chemin, ils aperçurent une pirogue fort grande et pleine d'Indiens.
La peur saisit les pauvres enfants; ils ignoraient si c'était un parti ami ou ennemi : ils regagnèrent promptement la rive, et se cachèrent si bien que les Indiens de la pirogue qui débarquèrent pour les trouver cherchèrent inutilement.
Cependant une grande surprise eût été réservée à ces fervents chrétiens, s'ils avaient persisté dans leurs recherches. Parmi les néophytes que contenait la pirogue se trouvait le père même de ces malheureux enfants. Cet homme était parvenu à fuir avec sa femme et ses fils; il avait été recueilli dans une réduction, il était maintenant au milieu d'une bande de chrétiens qui revenaient d'une course apostolique ; car la ferveur des réductions s'était renouvelée et accrue depuis qu'elles étaient à l'abri de toute insulte des ennemis, et des groupes nombreux de néophytes partaient, comme par le passé, pour
aller à la recherche des prosélytes. Les prévoyants mis* sionnaires, en donnant cet aliment à leur foi, servaient le caractère aventureux des Indiens, amis du mouvement, accoutumés à de longues courses, et animés dans cellesci par le but qui leur était offert.
Les Indiens, n'ayant pu découvrir les enfants sur le rivage, s^embarquèrent de nouveau; mais la Providence, qui voulait réunir toute cette famille, permit que les trois enfants, exténués, ne pussent pas aller plus loin; une autre bande de néophytes à pied les rencontra et les emmena. Les pauvres petits croyaient être seulement en sûreté, et déjà leur joie était grande. A peine furent-ils entrés dans la bourgade, et les chrétiens assemblés furent-ils venus leur faire fête, qu'un homme éperdu court hors de la foule, se précipite à leur cou, les couvre de caresses et les baigne de ses larmes : c'était leur père I La mère, appelée à son tour, était dans un tel saisissement de joie, qu'à peine osait-elle en croire ses yeux ; elle eut besoin de quelques instants pour reconnaître sa fille, épuisée de fatigue, les pieds ensanglantés par une si longue marche. Quand elle n'eut plus de doute , elle remercia le Dieu des chrétiens , qui était devenu le sien , d'avoir accordé à son amour le retour des enfants qu'elle avait crus perdus.
Toute la réduction prit part à la joie de cette heureuse famille ; on fit une fête publique de ce bonheur particulier. Le soir môme , les enfants furent mis au rang des catéchumènes ; les bons soins rétablirent promptement leurs forces épuisées ; c'était à qui dans la bourgade louerait leur constance et leur ferait le plus de caresses; car il faut répéter, à la louange des missionnaires, qu'ils savaient surtout inspirer à leurs néophytes l'esprit d'union et d'amour tant recommandé aux disciples de Jésus-Christ.
La souffrance physique et Tépreuve morale sont des instruments douloureux , mais souvent nécessaires pour ramener certaines natures qui s^amoUissent au sein de la bonne fortune et oublient Dieu dans la prospérité , quand elles ne vont pas jusqu^à Toutrager. Telle fut la double voie suivie par la Providence pour convertir un puissant cacique et délivrer deux mille captifs. Cet homme , qui avait la taille d'un géant et la langue d'une vipère, portait aux chrétiens une haine farouche. La régularité de leur conduite lui était odieuse, parce qu'elle lui semblait une condamnation permanente de sa vie déréglée, et il formait contre eux de sinistres projets, quand la main du malheur vint s'appesantir sur sa tête. Les Mamelus enlevèrent sa femme qu'il aimait et la firent périr. Luimême, désespéré quand il apprit cette mort, se mit à courir à travers champs comme un insensé, sans faire attention aux accidents de terrain, et se cassa la cuisse. A ses cris perçants des néophytes accourent, et leur premier sentiment est un désir de vengeance ; mais la voix de leur missionnaire les ramène facilement à des pensées meilleures. « Vous avez raison , leur dit-il ; vous ne pourriez trouver une occasion plus sûre de vous délivrer d'un ennemi qui a travaillé à vous faire tant de mal. Mais, n'en doutez pas , Dieu veut en cette circonstance éprouver vos cœurs , et voir si vous savez pardonner. Vous ne l'ignorez pas, la plus belle vertu du chrétien, c'est le pardon des injures ; il ne s'agit pas ici de défendre vos maisons ou vos vies , vous n'avez pas affaire à un ravisseur qui va vous perdre ; vous avez devant vous un adversaire désarmé dont le sort est entre vos mains. Que ferez-vous? Achèverez-vous sa misérable existence, ou travaillerez-vous à sa guérison? Encourrez-vous , en vous vengeant, la disgrâce du Seigneur, ou plutôt n'imiterez-vous pas le doux Sauveur, qui a tant pardonné? »
Ces simples paroles suffirent pour apaiser les colères et désarmer les courroux. Les chrétiens chargèrent sur leurs épaules le cacique naguère encore si redouté, et le portèrent à la bourgade voisine qui le combla de soins et de bontés. Les attentions et les bons offices les mieux combinés assurèrent sa guérison ; le traitement dont sa blessure avait besoin fut long ; mais ce repos forcé fut encore un bienfait. Il lui permit de rentrer en luimême, de se rendre compte des procédés si charitables dont il profitait, et de sérieuses réflexions ramenèrent à comprendre enfin Texcellence du christianisme. Il resta dans la réduction, n^eut pas de peine à s'attacher aux religieux qui lui avaient été si secourables, leur demanda le baptême, devint un de leurs utiles auxiliaires, et manifesta sa reconnaissance en rendant la liberté aux prisonniers qu'il retenait en captivité.