CHAPITRE VI
Les Indiens des réductions, heureux de servir le yrai Dieu , se montrent les fidèles sujets du roi d'Espagne. — Ils viennent en aide aux colons toutes les fois qu'ils y sont appelés , et les défendent contre les Gaycurus, les Payaguas, les Mamelus, les Portugais. — Plus tard ils travaillent à rétablir dans le pays Tordre troublé par la guerre civile. — Persécutions et calomnies dirigées contre les jésuites. — Gouvernement de Diôgue de los Régôs. — Ambition, crimes et châtiment de Joseph de Antequera. — Le P. Lizardi est heureux d'offrir sa vie pour le salut des flmes.
Après Téclatante défaite des Mamelus, vers 1642, une nouvelle période de prospérité commence pour les réductions et dure environ cent vingt ans. Dès cette époque j trois cent mille indigènes ont été convertis , et le tiers de ce chiffre important forme la population des heureuses bourgades qui vivent sous la loi chrétienne, dans la liberté des enfants de Dieu , développant leurs ressources matérielles, exerçant leur intelligence, et ajoutant à leur trésor moral un surcroît de mérites et de vertus. La plupart sont à la fois des chrétiens exemplaires et de fidèles sujets. Le roi peut compter sur leur concours toutes les fois qu^il le réclame. C'est ainsi qu'en plusieurs circonstances les milices indiennes, malgré l'indifférence et trop souvent l'hostilité des gou-
verneurs, les aident efficacement et leur rendent d'importants services.
En 1646, lesGaycurus viennent attaquer TAssomption avec la volonté d'en chasser les Espagnols ; les habitants des réductions accourent en bon ordre pour délivrer la ville et repoussent victorieusement ses ennemis.
En 16S0, les Payaguas, redoutés dans la contrée à cause de leur férocité , envahissent presque toutes les parties du Paraguay, soit qu'ils se tiennent en embuscade dans les forêts pour guetter les voyageurs, soit qu'ils se réunissent en troupes armées pour fondre à rimproviste sur les groupes de maisons et surtout sur les habitations isolées. Les néophytes sont appelés à les combattre et rendent la sécurité au pays.
A la même époque, ils marchent contre les Mamelus, qui ne s'attaquent plus aux réductions, mais aux colons européens eux-mêmes. Ces brigands, toujours à craindre, ont un plan de campagne qui leur paraît devoir réussir. Ils se sont partagés en quatre divisions , afin d'attaquer le pays sur quatre points à la fois , d'obliger les Européens à diviser leurs forces, de jeter dans leur camp une sorte de panique et d'en avoir ainsi plus facilement raison; mais ils avaient compté sans les milices des réductions. Elles furent bientôt sur pied ; leur marche habilement concertée, et les ordres qu'elles reçurent vaillamment exécutés, les amenèrent à tomber en même temps sur les quatre sections ennemies, à les battre et à s'emparer de leurs provisions.
Avant de déposer les armes, les milices durent guerroyer une seconde fois contre les Gaycurus , qui menaçaient de nouveau la ville de l'Assomption. Elles les forcèrent à la retraite , et leur inspirèrent une si haute opinion de la puissance espagnole qu'ils n'osèrent plus renouveler de sérieuses entreprises contre la colonie.
EnGn, en 1680, les Portugais avaient fondé sur la rive septentrionale de la Plata la colonie du Saint- Sacrement. Le gouverneur du Paraguay, Joseph de Garro, réclama contre cette usurpation de territoire, n'obtint aucune satisfaction, et résolut d'attaquer le nouvel établissement. Il réunit une petite armée, et trois mille hommes venus des réductions contribuèrent, dans une large mesure, à la prise de la ville. Deux ans plus tard, un traité cédait cette colonie à TEspagne.
Tandis que les néophytes formés par les jésuites rendaient d'importants services à la colonie, les orages s'amoncelaient sur la tête de leurs pères spirituels; le vent de la persécution se dirigeait de leur côté, mais les coups de tonnerre ne les effrayaient pas. Confiants dans la pureté de leurs intentions, ils travaillaient avec patience à ce grand labeur de la civilisation américaine et comptaient sur le secours du temps, sans avoir la prétention trop répandue de nos jours de placer la moisson à côté de la semaine, et de cueillir le fruit en plantant l'arbre qui doit le produire. Pour ce qui regardait leur justification, ils s'en rapportaient ordinairement à Dieu, et se réfugiaient dans son sein comme le petit oiseau sous les ailes de sa mère. Ils aimaient à souffrir sans se plaindre, toutes les fois que l'inlérôt de la religion ne les obligeait pas à élever la voix. Ils agissaient avec une persévérante abnégation, et réussissaient à répandre dans les ftmes les trois plus grandes choses qui existent en ce monde, la foi, la vertu et la science, qui unissent l'homme à Dieu comme à son origine et à sa fin. Mais leurs succès suscitaient contre eux des forces redoutables.
L'esprit de ténèbres, dont l'influence est limitée, qui voudrait mais qui ne peut pas perdre les âmes contre
leur gré, et qui les éprouve pour les fortiQer et les enrichir, ne laissait pas que d'exercer ses ravages dans le champ exploité par la compagnie de Jésus. D'ailleurs, Tceuvre des Pères déplaisait souverainement aux impies dont elle contrariait les desseins, et aux colons dont elle semblait léser les intérêts matériels. Ceux-ci rêvaient toujours de réduire les Indiens en commende pour faire fortune, et les voyaient avec dépit travailler pour leur compte, réunis dans des bourgades, sous une direction paternelle qui les civilisait. Il y avait donc en quelque sorte une triple conspiration qui se tramait dans Tombre, parce qu'elle n'osait pas affronter le grand jour, mais qui se hâtait de frapper dès qu'elle croyait avoir quelques chances de succès.
En Europe, les travaux des jésuites au Paraguay avaient la haute approbation du souverain pontife, du roi d'Espagne, de son conseil, des évêques et celle des esprits les plus éclairés qui jugeaient avec impartialité les hommes et les choses de leur temps , tandis qu'en Amérique les émigrants critiquaient les missionnaires et les calomniaient, afin de les discréditer; les gouverneurs du pays épousaient trop souvent la querelle des administrés européens pour se concilier leurs suffrages, cédant ainsi au torrent au lieu de lui opposer une digue que la justice leur eût imposé l'obligation de construire.
Un évêque du pays partagea cette hostilité; ce fut Bernardin de Cardenas, de l'ordre de Saint-François. Élu par surprise , ce personnage extraordinaire impressionnait la foule par d'étranges singularités. Se croyant inspiré , il montait parfois en chaire pour annoncer de grands châtiments, et passait alors un temps considérable sans prendre aucune nourriture. Un jour il se fit donner en public sur ses épaules nues une rigoureuse discipline, et traitant son prochain avec la sévérité dont
il usait envers lui-môme, il imposait de rudes pénitences à ceux qui transgressaient ses ordres. Il habita quinze ans le Paraguay, et pendant ce laps de temps son caractère fâcheux trouva moyen de se brouiller successivement avec Tordre des franciscains, auquel il appartenait, avec les chanoines de son chapitre, avec les villes et les gouverneurs de son diocèse. Les jésuites, dont il s'était montré Tardent défenseur, devaient avoir aussi leur tour de disgrâce, et sa longue hostilité contre eux leur causa de notables préjudices. Chassés de leur résidence de TAssomption, menacés bien des fois d'être enlevés aux néophytes des réductions, ils eurent à se défendre contre les accusations les plus étranges.
L'évêque leur reprochait d'enseigner une doctrine hérétique , et condamnait leur catéchisme , malgré les sages observations de Tarchevéque de la Plata. Ce catéchisme , composé dès les premiers temps de la prédication au Paraguay par le P. Bolanos , franciscain , fut scrupuleusement examiné et reconnu très orthodoxe.
Parfois le prélat prétendait que les pères jésuites exploitaient des mines d'or et d'argent qui les enrichissaient ; or il était notoire qu'il n'en existait pas à leur portée.
Enfin on leur faisait un crime d'envoyer annuellement à Buenos-Âyres douze mille arrobes * d'herbes (ou de thé) du Paraguay, afin de les vendre et d'en tirer une somme considérable ; mais le dernier grief n'était pas plus fondé que les autres; car il fut constaté que ce commerce était nécessaire pour payer à l'État le tribut imposé aux réductions, et pour acheter les objets qui ne se trouvent pas dans le pays, c'est-à-dire le fer, les outils, les ornements d'église, etc.
1 L^arrobe pèse environ vingt-trois livres.
Les bizarreries du prélat décidèrent le saint-siège à le retirer du Paraguay ; les jésuites retrouvèrent alors leur maison, rentrèrent dans toutes leurs charges, et cette sage détermination pacifia la contrée.
Après les épreuves venues du côté qui aurait dû la soutenir et la protéger, la compagnie de Jésus fut exposée aux violences et aux iniquités d'un jeune magistrat, plein d'ambition et de vices. — Don Diègue de Los Régès gouvernait alers le Paraguay. Juste et pacifique, ce fonctionnaire s'était fait un implacable ennemi dans la personne d'un homme puissant qui convoitait le bien d'une veuve et lui avait intenté un procès inique pour la dépouiller de son héritage; grâce à Tappui de don Diègue, la pauvre femme avait été maintenue dans ses droits; mais son adversaire , exaspéré par la sentence , s'était permis de grossières insultes contre le chef du gouvernement. Arrêté pour ce délit, le coupable se plaignit à l'audience royale de la Plata, et se prétendit victime d'un acte tyrannique. La cour de justice eut une malheureuse idée, ce fut de confier à Joseph de Antequera la charge de juge informateur du Paraguay, avec mission d'y faire enquête et d'y rétablir Tordre. Il y vint en 1717, très désireux de trouver don Diègue coupable : son intérêt personnel le disposait à la partialité ; car il avait été désigné comme son successeur dans le cas où il y aurait lieu de retirer le pouvoir à don Diègue.
Juge et partie dans l'affaire, il s'ingénie pour mettre les torts du côté de celui qu'il devait remplacer, et il s'efforce de leur donner un semblant de gravité, de nature à autoriser une éclatante répression. Appuyé dans la colonie sur un parti qu'il réussit à se créer, il dépose le chef du pouvoir, prend le gouvernement du pays, le garde pendant sept ans, et marque son passage parla violence et l'iniquité de son administration. Une fois maître des
affaires, il jelte le masque et cherche à satisfaire ses mauvaises passions. Il favorise les gens tarés ; il s'attaque aux hommes les plus recommandables, et spécialement aux jésuites dont il redoute la salutaire influence.
Après de déplorables lenteurs que la difficulté des communications n'explique pas suffisamment, le vice-roi du Pérou prend enfin une louable décision en prescrivant que don Diègue doit être investi de nouveau des fonctions de gouverneur ; mais, au lieu d'exécuter cette sentence, Ântequera résiste, met la police à la recherche de son rival, le découvre dans une réduction du Guayra, et le fait ramener à TAssomption, où il le condamne au cachot.
A la nouvelle de cette séditieuse conduite, l'autorité supérieure envoie don Balthazar Garcia-Ros au Paraguay, avec ordre de faire respecter don Diègue, de citer Antequera devant l'audience, et de demander mainforle aux milices indiennes , s'il rencontre de la résistance. Instruit de ce qui se prépare, l'usurpateur entre en fureur, fait appel à ses partisans, et, au risque d'allumer la guerre civile dans le pays, il empêche le commissaire d'entrer à l'Assomption. Balthazar vient alors camper avec ses troupes dans les environs, derrière une métairie , attendant le moment favorable pour pénétrer dans la cité en évitant l'effusion du sang. Ses lenteurs sont exploitées par celui qu'il veut ramener à l'obéissance : Antequera répand le bruit que Balthazar a résolu de brûler les édifices et de passer les habitants au fil de l'épée. Ses propos sont accueillis par une foule ordinairement crédule quand on sait la flatter ; il profite de la faveur populaire pour bannir les jésuites de leur résidence; en même temps il dispose ses partisans au combat.
Pendant qu'il faisait en secret des préparatifs de
guerre, il annonçait des projets pacifiques, ordonnait des fôtes pour la célébration de la Saint-Louis et invitait les milices de Balthazar à y assister. La curiosité les attire, elles se dirigent sans défiance vers la cité. Quand elles sont trop éloignées du camp pour pouvoir y chercher un refuge, elles voient s'avancer vers elles un corps de cavalerie marchant au petit pas. Elles se figurent qu'il s'agit d'une des cérémonies prévues , et s'arrôtent pour la contempler à loisir; mais tout à coup cette cavalerie fond sur elles les armes à la main, les disperse, et parvient sans peine à forcer leur camp. Ântequera, se jetant alors sur les terres des réductions, permet à ses soldats de piller les bourgades et de ravager les champs.
Cependant Balthazar, qui s'était retiré à Buenos- Ayres, revient à l'Assomption avec des forces suffisantes et met en fuite l'orgueilleux révolté , qui s'embarque sur le Paraguay et se rend à Cordoue , puis à la Plata , où il espérait encore que l'audience royale lui serait favorable ; cependant il ne lui fut pas permis de conserver longtemps cette illusion. A son arrivée, on lui mit les fers aux pieds, et on le conduisit à Lima pour l'instruction de son procès. Après de longs délais, il fut convaincu de rébellion et condamné à mourir sur l'échafaud.
Terrassé par cet arrêt, il fond en larmes, reconnaît qu'il a mérité son sort, et consacre à d'éclatantes manifestations de repentir les trois derniers jours de sa vie. Son arrogance et sa duplicité disparaissent , la crainte des jugements de Dieu le trouble et l'agite; les perfides calomnies dont il a si longtemps abreuvé les missionnaires semblent surtout Taccabler. Il fait demander le P. recteur de Lima, et, dès qu'il le voit entrer dans sa prison, il s'écrie : « Pardonnez-moi, je vous en prie, au
nom de toute la compagnie; afin de calmer les remords de ma conscience ; je voudrais aller à pied , traînant ma chaîne , dans chacune de vos maisons pour demander mon pardon, et rétracter tout ce que j'ai pu dire, faire et publier contre vous. » Il mourut en renouvelant ses protestations vraiment chrétiennes (1731). Ce châtiment ne ramena pas encore la paix dans le pays. Les nombreux complices d'Antequera, craignant les ri- * gueurs de la loi, résolurent de prolonger la lutte. Pour donner à la guerre civile une séduisante apparence , ils retinrent les combattants autour d'eux en se disant les défenseurs des plus déshérités et les champions des intérôts municipaux : ils proclamaient bien haut qu'ils visaient à Tamélioration du sort de leurs associés ; en réalité ils ne pensaient qu'à eux, et tous leurs efforts tendaient à éviter les châtiments de la répression. A cette époque comme à la nôtre, les révolutionnaires s'appelaient la Commv/ne. Ils travaillaient, comme de nos jours, à détruire les bases de l'ordre social, et pour y parvenir ils s'attaquaient à la religion et à ses ministres. C'est ainsi qu'ils privèrent l'évêque de sa liberté, et qu'ils obligèrent les jésuites à sortir de la ville. Mais, dès qu'il apprit leur expulsion, le prélat s'empressa d'excommunier les rebelles et d'informer de sa décision le père provincial de l'ordre. Sa lettre témoigne de sa courageuse énergie ; il déclare qu'il perdrait plutôt mille vies que de consentir à la moindre atteinte contre l'immunité de l'Église. « Depuis plusieurs jours , ajoutet-il , il a fait à Dieu le sacrifice de celle qu'il a reçue, et il s'offre encore de bon cœur en holocauste pour une si belle cause. »
Il notifia aux insurgés la bulle qui les frappait; mais ils se bouchèrent les oreilles pour ne pas entendre la lecture, espérant par ce procédé se mettre à l'abri des
censures ecclésiastiques ; singulier procédé qui révélait à la fois la volonté de se soustraire à Tobéissance, et celle de rassurer par un compromis leurs consciences aveuglées.
Les troubles se continuèrent pendant trois ans ; les réductions eurent beaucoup à souffrir de ces désordres ; c'était à elles que les gouverneurs du pays demandaient les forces nécessaires pour réprimer les séditieux, et les nombreuses milices qui s'élevèrent jusqu'à un effectif de douze mille hommes, occupés à guerroyer, ne pouvaient plus cultiver leurs champs. L'interruption des travaux amena la disette, et les maladies épidémiques décimèrent la population.
Cependant, en 1735, le parti de la Ciommune commençait à s'affaiblir; plusieurs de ses principaux chefs étaient morts misérablement; l'un d'eux avait voulu faire une rétractation publique avant de rendre le dernier soupir, d'autres s'étaient soumis; le gouverneur, Maurice de Zavala, put alors licencier les fidèles Indiens et leur permettre de retourner à leurs familles depuis trop longtemps privées de leur assistance.
Pendant que l'ambition d'Antequera et de ses partisans bouleversait le Paraguay et persécutait la compagnie de Jésus, ses membres ne cessaient pas de travailler à la conversion des infidèles ; les réductions croissaient en nombre et en importance. Dès 1673, nous l'avons dit, on en comptait vingt-quatre; quarante ans plus tard , sept fondations nouvelles , plus nombreuses que les précédentes , attestaient la persévérante activité des missionnaires, et les cent vingt mille Indiens dont elles étaient composées étaient si bons chrétiens , qu'ils rappelaient la piété , le détachement , la charité des fidèles de la primitive Église.
Les apôtres ne voulaient pas de repos, tant qu'il
restait des âmes à conquérir; voilà pourquoi ni les difficultés ni les périls n'étaient capables de ralentir leur ardeur ; voilà pourquoi le P. Lizardi s'attacha si courageusement et se dévoua jusqu'à la mort à la mission des Chiriguanes. Cette peuplade, plus barbare que les autres, habitait depuis deux siècles les montagnes presque inaccessibles de Cbaco. Les ancêtres de la tribu s'étaient réfugiés là pour échapper au châtiment mérité par le massacre d'un Portugais brave et entreprenant, qu'ils avaient été chargés de guider dans ses longues excursions. Ils étaient deux mille quand le forfait s'accomplit; ils s'étaient décuplés à l'époque qui nous occupe (1730). Errants par bandes dans les forêts, ils frappaient de terreur leurs voisins, et les poursuivaient comme on traque des bêtes fauves; ils les emmenaient dans leurs repaires pour les réduire en servitude, ou les engraisser, les égorger, et se nourrir de leur chair I La cruauté , l'insolence et la perfidie étaient les traits saillants de leur caractère inconstant et railleur.
Déjà plusieurs fois des missionnaires avaient essayé, sans succès, de les amener au christianisme. Ces décourageants souvenirs n'effrayèrent pas le P. Lizardi, nommé supérieur de la nouvelle mission. Quand il partit de l'Assomption, le gouverneur, qui l'estimait particulièrement, lui témoigna son chagrin de le voir s'éloigner pour courir à des périls certains; mais le religieux , qui brûlait du désir de mourir pour Jésus-Christ, répondit : « Il y a deux choses dont je bénis Dieu de toutes les forces de mon âme : l'une, c'est que je sois envoyé à cette mission sans l'avoir demandé (ce qui me garde de toute présomption); l'autre, c'est que j'espère y mourir comme les apôtres, en annonçant la parole sainte. »
II partit accompagné des PP. Pons et Chômé; arrivé à Tarija, il apprit que des troupes avaient été commandées pour escorter les missionnaires dans le pays des Chiriguanes ; mais il protesta contre cette façon de propager la vérité, a Nous n'avons quitté nos familles et notre patrie que pour porter le glaive de la parole ; nous n'en voulons pas d'autre. Nous irons , le bâton à la main, avec un seul vêtement, ayant pour bagage quelques présents destinés à gagner la confiance de nos frères et à leur apprendre que nous venons comme amis. Nous sanctifierons nos courses par la prière, nous frapperons à la porte de leur cœur, nous les supplierons avec larmes , et si tous ne sont pas touchés , le martyre de Tapôtre fécondera le champ du Père de famille ; notre sang répandu fera plus de chrétiens que les armes de vos soldats ne donneraient de sujets au roi. » Ils s'arrêtèrent quelque temps à Tarija pour étudier d'avance le terrain à explorer, et recueillir les précieuses instructions du P. Ximenès. Ils ne tardèrent pas à être très appi^éciés dans cette ville ; leurs talents , leurs vertus augmentaient les regrets inspirés par la pensée qu'ils allaient cultiver une terre tout à fait stérile. De nouvelles démarches furent tentées pour les retenir, ou tout au moins pour les décider à ne pas s'aventurer sans l'appui d'hommes armés. Lizardi resta inébranlable dans son refus, a Qui a compté le nombre des élus? Qui a pu mettre des bornes aux grâces de Dieu et à l'action de sa providence? Savons- nous si dans cette terre réputée si stérile quelque grain béni n'attend pas la culture pour lever comme un pur froment au milieu de l'ivraie ? Le salut d'un seul payerait le martyre de plusieurs. Qui d'entre nous s'estimerait autant que les Paul et les Jacques? Ces grands apôtres n'ont pas craint de parler à temps et à contretemps ;
ils ont donné un soin égal aux lieux où la récolte était la plus abondante et à ceux où la parole tombait au milieu des épines. Le monde serait-il chrétien aujourd'hui si les premiers fidèles s'étaient laissé refroidir par rinvraisemblance du succès? Si nous devons succomber, reculerons-nous devant le péril? Dieu a sur ses enfants des desseins divers. Aux uns , le don de pacifier , d'édifier , de conserver ; aux autres , la faveur de mourir pour son nom. Nous sommes envoyés aux Chiriguanes barbares y comme les premiers apôtres aux païens civilisés; les flèches de ceux-là ne nous épouvanteront pas plus que les supplices du cirque n'ont fait pâlir les chrétiens de l'empire romain. »
Telles furent les dispositions dans lesquelles les trois missionnaires se mirent à la recherche des sauvages qu'ils désiraient tant évangéliser. Ils franchirent des sentiers tortueux, suspendus au-dessus des précipices, affrontèrent avec joie les privations et les périls de toute sorte, touchèrent un certain nombre de cœurs qui paraissaient plus durs que des rochers, convertirent même un cacique , mais ne purent faire dans la Cordillère , au centre de la peuplade , aucun établissement viable ; ils durent amener leurs néophytes à la Conception.
Le P. Lizardi réussit à rendre cette réduction très florissante ; il avait une grâce de persuasion qui triomphait des natures les plus difficiles. Il fit de ses Chiriguanes des hommes laborieux, réguliers dans l'accomplissement du devoir et dociles aux enseignements de l'Église. Ses travaux étaient bénis ; mais les consolations de son ministère, au lieu de rattacher à la terre, augmentaient son désir du martyre. A minuit, il se relevait toujours pour dire son bréviaire , s'exercer à la pénitence et se livrer à de longues oraisons ; c'est dans ces pieux exercices qu'il puisait la charité si attrayante à l'aide de laquelle
il inspirait à la fois la confiance, Tamour et le respect.
De temps en temps le P. Ximenès venait de Tarija pour le visiter, et remportait de ses entretiens avec lui un surcroît de force et d'édification. Dans le cours de sa dernière visite il Tembrassa et lui dit : « Je crains que nous ne soyons bientôt séparés; nos supérieurs vous rappelleront sans doute bientôt pour vous donner un des premiers emplois de la province. » Lizardi reprit: « Que penseriez-vous, mon père, si je vous disais que dans peu de jours les Chiriguanes me procureront Thonneur de mourir pour Jésus-Christ? — Ce que je pense, repartit Ximenès, hélas 1 c'est que je ne suis pas digne d'une telle faveur I Mais d'après tout ce que je sais et ce que je vois, je serais surpris qu'elle ne vous fût pas accordée. »
C'était le H avril 1738. Le 15 mai suivant, le P. Lizardi fut prévenu dans la soirée que les Chiriguanes de la vallée se disposaient à attaquer la Conception. Selon sa coutume, après quelques heures de repos, il passa la nuit en prière et attendit le jour pour sonner la cloche, célébrer la messe, et prévenir les Indiens de la réduction. A peine avait-il commencé les prières du sacrifice, qu'un catéchumène entra dans le sanctuaire pour annoncer l'invasion des Chiriguanes si redoutés.
Aussitôt l'église devint déserte, et le père, n'osant pas continuer la messe de peur de ne pouvoir pas l'achever, resta seul avec le sacristain; il offrit alors avec ferveur sa vie pour sauver ses néophytes. Après les premiers moments d'effroi , les Indiens, qui s'étaient enfuis , s'aperçurent que leur père bien-aimé ne les avait pas suivis dans leur retraite. Alors Isabelle , femme de Talcade, s'écria : « Retournons à l'église, allons le sauver ou mourir avec lui. » Aussitôt elle court au sanc-
taire avec vingt hommes, c'était trop tard; déjà les Chiriguanes entraient avec eux. Ils se jettent sur le missionnaire, mettent ses ornements et sa soutane en lambeaux, s'emparent de sa personne, de son sacristain et de ceux qui sont venus pour partager son sort, les enchaînent tous et les emmènent , après avoir profané les vases sacrés et mis le feu dans les cabanes. Ce fut surtout sur le P. Lizardi qu'ils voulurent assouvir leur rage. Ils le dépouillèrent des rares vêtements qui lui restaient, le firent asseoir sur un rocher, et décochèrent contre son corps une grêle de traits , pendant que son âme montait au ciel en implorant leur pardon. Il n'avait que trente-huit ans.
Isabelle et ses compagnons furent condamnés à la plus dure captivité ; mais la Providence ne permit pas que le corps du saint devint la pâture de ses bourreaux. Le P. Pons put recueillir les reliques, les déposer dans un cercueil de cèdre, et les rapporter avec honneur à la réduction de Sainte-Ânne, voisine de celle de la Conception désormais détruite. L'office solennel fut suivi du Te Devm, chanté pour célébrer la gloire du grand serviteur de Dieu.