GRENOUILLES BELGES
Des explorateurs dignes de foi m'ont conté, jadis, que l'art culinaire allemand comporte le lapin aux confitures.
Je ne sais si, à l'instar du lièvre, qui
aime tant à être écorché vif, le lapin adore
les sucreries, mais il faudra bien qu'il s'y
mette, si j'en crois la dernière séance de
l'Académie des sciences.
82 LE PARAPLUIE DE l'eSGOUADE
Les quelques rares lapins — on aurait pu les compter — qui assistaient à la réunion de ce grand corps savant furent péniblement émus d'entendre la déclaration de M. Chauveau, déclaration que rien ne provoquait, d'ailleurs, et que rien ne faisait prévoir :
« M. Hédou, de Montpellier y a dit M. Chauveau^ vient de réussir à rendre le lapin diahétiquey en détruisant le pancréas par la méthode Claude Bernard, cest-k-dire par Vinjection d'huile d'olive dans le canal excréteur. »
L'impression de stupeur ne s'était pas complètement effacée que M. Chauveau ajoutait froidement :
« C'est un progrès qui permet aux physiologistes de se procurer, en peu de temps, par une opération sans gravité
(pour les physiologistes, bien entendu), un grand nombre de lapins diabétiques. «
Ça n'est pas plus malin que ça. Vous avez un lapin à poser chez une jeune femme de relation récente. Un peu d'huile d'olive dans le canal excréteur, suppression du pancréas, et voilà un petit lapin au sucre qui passera comme une lettre à la poste.
On ne dira pins désormais dorer la pi- Iule, mais sucrerie lapin, ce qui est beaucoup plus élégant.
Ah! pauvres lapins de France!
Comme je préfère à leur sort la nouvelle destinée des grenouilles belges !
A force de demander un roi, les grenouilles ont fini par en trouver un, et un bon.
Pour une fois, il s'agit de Léopold,savezvousl... qui portera, dans l'histoire, le nom
à jamais respecté de père des grenouilles,
La cause de cette brusque tendresse pour les batraciens? Ah I de grâce, n'insistez pas I nul tuyau à cet égard.
J'ai écrit en Belgique pour savoir. Si j'entends parler de quelque chose, je vous enverrai, un mot.
En attendant, je soumets à votre pâture les deux premiers articles d'une circulaire adressée par l'ingénieur en chef du chemin de fer du Nord aux agents de cette Compagnie appelés à conduire des trains se rendant en France et à la connaissance desquels elle porte l'arrêté royal suivant :
Art. 1^'. Il est défendu, à dater du présent arrêté, dans toute Tétendue du pays, de prendre ou de détruire des grenouilles, de transporter, d'exposer en vente, de vendre ou d'acheter ces animaux soit en-
tiers, soit en partie. Toutefois, les propriétaires de grenouillères situées dans les communes désignées par le ministre peuvent expédier, à des conditions et pendant le temps qu'il déterminera, et seulement à destination de l'étranger, les grenouilles non vivantes, soit entières, soit en partie. Art. 2. Le ministre. peut également, dans un but scientifique ou d'intérêt général, autoriser des dérogations aux dispositions du paragraphe l^'^de Tarticle précédent.
Pourtant, tout en rendant justice au grand cœur de Léopold, cet article 2 m'a jeté un froid.
Si un savant belge allait se mettre en tête de rendre les grenouilles albuminuriques 1
Nous mangerons peut-être dans pas
longtemps, — moins longtemps que vous ne croyez, Madame, — des œufs à la neige desquels le blanc d'œuf sera fourni par les grenouilles et le sucre parles lapins.
C'est les végétariens qui feront une tête î
IRADCIT DU BKLGE
Pour Mœterlinck.
Sans être surannée, celle que j'aimerais aurait un certain âge.
Elle serait revenue de tout et ne croirait à rien.
Point jolie, mais persuadée qu'elle ensorcelle tous les hommes,
sans en excepter un seul.
On ne l'aurait jamais vue rire.
Sa bouche apâlie arborerait infréquemment le sourire navrant de ses désabus,
Ancienne maîtresse d'un peintre anglais,
ivrogne et cruel, qui aurait bleui son corps, tout son corps, à coups de poing, elle aurait conçu la vive haine de tous les
hommes.
Elle me tromperait avec un jeune poète
inédit, dont la chevelure nombreuse, longue et pas très bien tenue
ferait retourner les passants et les passantes.
Je le saurais, mais, lâche, je ne voudrais rien savoir.
Rien!
Seulement, je prendrais mes précautions.
Le jeune poète me dédierait ses productions,
ironiquement.
Cette chose-là durerait des mois et des mois.
Puis, voilà qu'un beau jour Eloa s'adonnerait à la morphine.
90 LE PARAPLUIE DE l'eSGOUADE
Car c'est Eloa qu'elle s'appellerait.
La morphine accomplirait son œuvre
néfaste.
Les joues d'Eloa deviendraient blanches^
bouffies, si bouffies
qu'on ne lui verrait plus les yeux, et piquetées de petites tannes.
Elle ne mangerait plus.
Des heures entières, elle demeurerait sur
son canapé, comme une grande bête lasse.
Et des relents fétides se mêleraient aux
buées de son haleine.
POÈME MORXE 91
Un jour que le pharmacien d'Eloa serait saoul,
il se tromperait,
et, au lieu de morphine,
livrerait je ne sais quel redoutable alcaloïde.
Eloa tomberait malade,
comme un cheval.
Ses extrémités deviendraient froides
comme celles d'un serpent,
et toutes les angoisses de la constriction
se donneraient rendez-vous dans sa gorge.
L'ao^onie commencerait.
Ma main dans la main d'Eloa,
Eloa me ferait jurer,
qu'elle morte,
je me tuerais.
Nos deux corps, enfermés dans la même bière,
se décomposeraient en de communes purulences.
Le jus confondu de nos chairs putréfiées passerait dans la même sève,
produirait le même bois des mêmes arbustes,
s'étalerait, viride, en les mêmes feuilles,
s'épanouirait, radieux, vers les mêmes fleurs.
Et, dans le cimetière, au printemps.
quand une jeune femme dirait : Quelle
bonne odeur !
cette odeur-là, ce serait, confondues, nos
deux âmes sublimées.
Voilà les dernières volontés d'Eloa.
Je lui promettrais tout, ce qu'elle voudrait, et même d'autres choses.
Eloa mourrait.
Je ferais à Eloa des obsèques convenables,
et, le lendemain,
je prendrais une autre maîtresse plus drôle.