II
— Comment, vous avez eu la méchanceté de ni'amener sur cette vilaine route ! dit la jeune iemme d'un air boudeur : elle me déplaît ; je \eu\ que nous retournions.
— Et moi je ne veux pas , dit Randeuil avec
un sourire.
— Mais c'est donc de nouveau un enlèvement? reprit-elle sans pouvoir s'empêcher de rive à son tour.
— Il faut dire un ravissement, répondit Hippoiyte en la serrant dans ses bras avec un transport amoureux qui eût fait trouver spirituel ua jeu de mots plus mauvais encore.
Verslemillcu du mois d'août, les deux époux, après avoir visité la Belgique et la Hollande , remontèrent la vallée du Rhin afin de rentrer en France par le grand-duché. Ils s'arrêtèrent à Bade, où la saison des eaux avait attiré , seloii l'usage, un grand nombre d'étrangers. Une despremières figures françaises que reconnut Randeuil sous les allées qui avoisinent la maison de conversation , fut celle du général Thorignon,
Ayant quitté pour un instant le bras d'Ermance, qui, de son côté, venait de retrouver une femme de sa société de Paris , il accosta le vieux militaire dont l'accueil cordial lui parut toutefois empreint d'un certain embarras.
— ■ Quelle est cette dame que vous accompagnez? demanda le général après quelques paroles insignifiantes.
— C'est ma femme , répondit Randeuil ; ne savez-vous pas que je suis marié ?
— Je ne le sais que trop, reprit le vieillard en secouant la tète. C'est donc là madame Dupastcl! Pardon, je voulais dire celle qui fut madame Dupastel ; elle est fort bien, extrêmement bien, et maintenant je trouve moins étonnantes les extravagances de ce pauvre Lareynie.
— Qu'est-il devenu ? demanda le jeune mari avec une sorte d'intérêt.
— Ne m'en parlez pas , répondit le général Tliorignon, j'aimerais aulant qu'il fût resté avec tant d'autres dans la déroute de Moscou. Oui, madame Dupastel, madame Randeuil, veux-je dire, peut se flatter d'avoir été plus meurtrière
pour le pauvre colonel que la bise du Nord ou la lance des Cosaques. Enfin , le cœur de l'homme est fait comme ça : il suffit d'un pied mignon et d'un œil bien fendu pour le démolir de fond en comble. Moi , qui vous parle , j'ai cru que cette petite Armandine de l'Opéra me ferait mourir d'un coup de sang. Heureusement , j'ai le moral plus fort que Lareynie, et je suis venu à Bade pour me distraire. Pauvre Lareynie ! c'est triste, parole d'honneur! je sais bien qu'il n'y a pas de reproches à vous faire , non plus qu'à madame Randeuil. Vous étiez jeunes, vous vous aimiez , vous vous êtes mariés , tout le monde en eût fait autant à votre place , moi le premier. Je dois même avouer que, pour ce qui vous regarde, vous avez eu diantrement raison de préférer ce mariage à celui que je voulais négocier. Hein ! si vous aviez épousé l'autre , quelle drôle de figure vous feriez peut-être maintenant?
— Que voulez -vous dire? demanda Randeuil.
— Vous ne savez donc pas l'aventure de mademoiselle Lareynie ?
— Pas le moins du monde ; nous arrivons de Hollande, et depuis trois mois nous ne sommes plus au courant de rien.
— Eh bien ! mon cher monsieur, voici l'historiette : mademoiselle Abeille, votre ancienne passion, qui, grâce h la négligence de son père, a reçu dans sa pension une éducation détestable et s*est farci la tète de romans , mademoiselle Abeille a décampé un beau matin avec un professeur de piano qui n'a que ses doigts à mettre sous la dent, et ils sont allés. . . Dieu sait où ; on croit qu'ils ont passé en Angleterre. Que ditesvous de ça ? l'avez-vous échappé belle ?
— Abeille enlevée et pour tout de bon cette fois ! se dit Randeuil : ma femme avait raison ; c'était une véritable vocation chez cette petite pensionnaire.
— Vous devinez quel coup une pareille histoire a porté au colonel , qui sortait à peine de convalescence et qui a appris votre mariage presque au même instant. J'ai cru pendant quelques jours qu'il deviendrait complètement fou , et , ma foi , autant aurait valu.
— Mais enfin, que fait-il maintenant? où est-
il ? demanda Hippolyte , si bien guéri de son ancienne passion qu'en ce moment le sort du vieillard malheureux l'intéressait plus nue la destinée errante de mademoiselle Abeille.
II est ici, dit le général ; ne le savez-vous
pas?
— Ici ! s'écria Piandcuil avec une émotion involontaire.
Ermance mit fin à ce dialogue en venant prendre le bras de son mari qui , par un signe expressif, imposa silence au général présenté par lui à la jeune femme. La soirée était avancée ; terminant bientôt une conversation sans intérêt, les deux époux quittèrent le vieux militaire et entrèrent dans rétablissement où se réunit toute la société des eaux. Après s'être promenés quelque temps dans la salle de bal , ils pénétrèrent dans un salon dont le centre était occupé par une longue table couverte d'un tapis vert sur lequel se dessinait une série de chiffres et de compartiments aussi incompréhensibles au premier aspect que les hiéroglyphes d'un obélisque égyptien : au milieu et de chaque côté de ce parallélogramme , quelques
Jiommes d'un aspect impassible se tenaient assis, un petit râteau à la main, et maniaient les piles d'or et d'argent placées devant eux avec plus d'indifférence que n'en témoigne un enfant qui s'amuse d'une poignée de saille. Deux rangs d'assistants , le premier assis , l'autre debout, entouraient cette table où se célébraient, sous la protection spéciale du grand-duc de Bade, les mystères souvent terribles du trente et quarante.
Après avoir contemplé un instant avec un sentiment pénible la phvsionomie de ces hommes de bonne compagnie , de ces femmes élégantes, qui, presque tous et toutes, portaient au front les stigmates que laisse la griffe du démon du jeu , Ermance et Randeuil s'apprêtaient à sortir de cette salle tentatrice, lorsque Je dernier s'arrêta subitement, fasciné par une figure qu'il venait d'apercevoir assise h côté , et pour ainsi parler , sous le ràteau-poignard de l'un des banquiers. C'était un vieillard d'un aspect étrange et sinistre : sur son visage afTreu- -sement pâle et décharné, l'œil retrouvait la trace de quelque passion indomptable qui avait joint sa flétrissure aux outrages d'une précoce décré-
pitude. Ses yeux disparaissaient presque au fond de leurs orbites dont l'arcade était dépourvue de sourcils ; sur son front plein de rides , une perruque en mauvais état laissait échapper quelques mèches de cheveux gris, et ses vêtements fanés accusaient une complète incurie en matière de toilette. Courbé sur plusieurs piles de napoléons et sur une liasse de billets de banque qu'il avait devant lui , ce ponte , qui paraissait le doven de tous les autres, tenait d'une main une épingle et de l'autre une carte , qu'il piquait attentivement à chaque coup de la partie. Hippolyte eut besoin d'un second coup-d'œil pour reconnaître dans ce joueur, dont la seule apparence inspirait la pitié , son ancien et malheureux rival , le colonel Lareynie. Certain enfin de ne pas se tromper , il voulut emmener Ermance , afin de lui épargner ce spectacle ; mais en ce moment la fin de la partie occasionna un mouvement parmi les assistants. Tandis que le banquier tirait du bassin, creusé devant lui dans la table , les cartes dont il venait de se servir, plusieurs joueurs se levèrent , et tout à coup M. Lareynie se trouva devant les jeunes épouX;, sans qu'il fût possible à Randeuil de l'éviter.
A la vue d'Ermance et de son mari, le vieillard s'arrêta par un mouvement convulsif ; ses traits mornes se ranimèrent^ et ses yeux éteints brillèrent d'un feu sombre, tandis qu'un peu de sang réchauffait la peau de ses joues blafardes. Malgré le changement qui l'eût rendu méconnaissable aux yeux même d'un ami, madame Randeuil le reconnut à l'instant et ne put re^ tenir une exclamation mêlée de surprise, de crainte et de pitié.
Monsieur Lareynie hésita, comme s'il se fût livré en lui un combat terrible ; enfin il s'inclina devant la jeune femme , et d'une voix cassée, ainsi que l'était devenue toute sa personne :
— Je vous fais peur^ madame? lui dit-il ; puis il sourit comme pourrait sourire un mort soumis à l'action du galvanisme.
Ermance balbutia une réponse inintelligible, et quelques paroles sans suite furent prononcées de part et d'autre. Le vieillard ne dit rien qui eût rapport à son ancienne passion ; mais son effroyaljlc métamorphose parlait pour lui. Entre le fat sexagénaire adonisé, fardé, parfumé,
LE VIEILLARD AxMOCREUX. 75
soignant ses débris comme une coquette soigne sa beauté , et le joueur au maintien négligé , à la barbe longue, aux vêtements sordides, il y avait un abime qu'avait pu seule combler une déception mortelle.
Un petit coup sec frappé sur le lapis par le râteau du banquier annonça la reprise de la partie. A cet appel, M. Lareynie se passa la main sur le frontj comme fait un homme qui s'éveille, et prit congé d'Ermance par un salut silencieux.
— Vous jouez donc? lui dit-elle d'un ton de reproche qui annonçait de l'intérêt.
— J'ai perdu ce soir quinze mille francs, répondit-il froidement.
— Mais vous vous ruinez ! s'écria-t-elle avec émotion.
Monsieur Lareynie la regarda fixement.
— Cela s'avance, lui dit-il en renouvelant son sourire d'outre-tombe ; — ne faut-il pas que je fasse quelque chose pour vous oublier ?
A ces mots il se rassit et jeta sur le tapis un billet de bancjue que le râteau d'un des banquiers enleva presque aussitôt, comme le vent emporte une feuille sèche.
— Allons-nous-en , je t'en supplie , dit Ermancc à son mari ; j'ai le cœur serre ; l'air de cette salle m'étouffe.
Ils sortirent de l'antre doré et retrouvèrent au dehors la brise fraîche et pure, la nuit sereine , les orangers en fleur , les cieux resplendissant d'étoiles.
— Nous partirons demain , n'est-ce pas? dit la jeune femme avec un accent de tristesse.
— Celte rencontre t'a fait de la peine ? lui demanda Randeuil !
— Il est bien malheureux , et il me semble que j'en suis cause.
— En ce caS;, je dois donc me reprocher aussi la conduite de sa fille, qui, tandis qu'il se ruine au jeu, court le monde avec un musicien.
Hippolyte répéta ce que lui avait appris le général Thorignon, au sujet d'Abeille; puis serrant doucement le bras de sa femme sous le sien :
— Non , mon Ermance , lui dit-i! , nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre ; le seul être auquel cet honniie puisse imputer son malheur,
c'est lui-même , qui , à soixante ans , n'a pu se résigner h vieillir; lui qui, méconnaissant les devoirs de son âge et usurpant les prérogatives du nôtre, a prétendu inspirer l'amour et oublié qu'il était père. Il est puni cruellement sans doute, et non sans justice ; plaignons-le donc , mais ne nous accusons pas.
En France, il n'est guère de ville qui n'ait son bois de Boulogne , où chaque soir, durant les beaux jours, la lashion de l'endroit vient se rc- < garder bâiller. Parfois cependant quelque incident dramatique anime la somnolente physionomie du cours ( c'est presque toujours ainsi que se nomme la promenade dans un chef-lieu de sous-préfecturc). Plus d'une aventure du genre de celle que je vais vous raconter a vu son prc- II. 6
mier chapitre entnmé sous des fenill;iges qui d'ordinaire semblent dormii-, pélrifu's, comme ceux qui s'y abritent, par la vapeur engourdissante qu'exhale le sol de la province.
Le salon d'été des habitants de Dijon est situé à un quart de lieue de la ville , au bord de la petite rivière de TOuche qui le sépare du château de la Colomliicre dont il formait autrefois le parc , nom qu'il porte encore aujourd'hui. C'est un parallélogramme assez vaste, coupé en tous sens par des chemins dont les principaux divergent régulièrement du centre à la circonférence , semblables aux rayons d'une étoile. Le Cours, belle allée bordée d'une double rangée d'arbres, unit la promenade au faubourg Saint- Pierre , h peu près comme l'avenue de Neuilly lie la porte Maillot à l'arc de triomphe. Les soirs d'été et surtout les dimanches , cette allée est encombrée de promeneurs de toutes les classes, bourgeois et marchands, griselteset lemmes du monde, étudiants de l'école de droit et militaires de la garnison que l'attrait d'un frais ombrage attiie hors de la ville , aiu-si qu'un champ de ileursà butiner fait jaillir de la ruche un essaim d'abeilles bourdonuantes. Le
peuple chemine à pied ; raristocralie roule en voiture, mais c'est là son seul privilège. Le parc appartient à tous, petils et grands, par une raison péremptoire. Dijon , et c'est là un des plus humiliants chagrins de cette cité prétentieuse , manque de promenades à l'intérieur, car je ne compte pas les maigres plrjUations de ses remparts. Son bois de Boulogne doit donc lui servir en même temps de jardin des Tuileries , mais de jardin sans grilles ni factionnaires hostiles aux vestes ou aux casquettes, comme le sont les cerbères du pont tournant: car le soleil de la Bourgogne est chaud, son vin aussi, et il v aurait une impolilique inhumanité à refuser au peuple l'air et l'ombrage qu'il ne trouve que là, tandis que les riches , ennemis de la cohue, peuvent demander l'un et l'autre à leurs jardins. La nécessité en ouvrant le parc à tout le monde et en y concentrant à cer laines heures adoptées par l'usage une partie de la population, en a fait un lieu de rendez-vous public ;, où le soir cliacuii est à peu près sur de rencontrer ce qu'il cherche, et quel([uerois ce <pril ne cherche pas, ainsi qu'il arriva au héros de cette histoire.
En 182..., à la fin d'une belle soirée du iuois
fie juillet , deux dames escortées d'un jeune homme vêtu de noir de la tète aux pieds, sortirent du p.irc en traversant les rangs pressés des promeneurs: une grande ressemblance dans la figure et dans le maintien annonçait entre elles une parenté dont la différence de leur âge expliquait en même temps le degré. C'était évidemment une mère accompagnée de sa fille, une même femme en deux éditions imprimées à trente ans de distance. Le goîit provincial, qui avait présidé à Fordonnance de leurs toilettes, livré celle de la mère à l'extrême exagération de la robe montante et proscrit des vêtements de la demoiselle l'élégance fraîche et fleurie , première coquetterie des jeunes filles, n'enlevait rien en revanche à la dignité un peu magistrale de leur démarche. Les saluts empressés et respectueux qui accueillaient leur passage indiquaient d'ailleurs que c'étaient là des personnes considéra- })les et en possession de cette importance qui dans les petites villes s'attache exclusivement à la fortune territoriale notoire et à l'illustration «le famille incontestée. Quant au ca\alicr sersant , la manière dont il donnait le bras à la plus âgée des deux femmes eût suffi à un obser-
vateur exercé pour lui faire deviner la nature des rapports qui devaient exister entre eux. Ce bras arrondi avec la ^ràce de l'anse d'un vase étrusque n'appartenait évidemment ni à l'insouciance maritale ni à la familiarité filiale ; on n'y lisait pas davantage l'enlacement attractif de l'amour, ou la politesse désintéressée d'un étranger qui remplit un simple devoir de société : il avait une physionomie à part , quelque chose d'attentif , d'obséquieux , de courtisanesque , qui joint à la manière dont son propriétaire se penchait en marchant, afin d'écouter plus convenablement ses compagnes ; et à ses soins minutieux pour leur choisir le meilleur chemin , rangeait de prime abord le jeune homme dans la classe du gendre futur , l'individu du règne animal qui sait le mieux donner le bras.
En sortant du parc , le trio s'achemina vers une voiture de forme gothique , aux p.inneaux ornés d'un double écusson, et stationnant à l'entrée du cours , sous la garde de deux domestiques d'un âge mûr. Lorsque les deux daîues , toujours accompagnées de leur cavalier, furent assises et les laquais gravement installés sm- leuisiège respectif, l'équipage prit le chemin de la
ville a^ec une lenteur calculée sans doute dans une iîitciuioîî de diginté. Après avoir traversé le faubourg Saint-Pierre et suivi la rue Saint- Etienne jusqu'à la place qui la termine , il s'arrcla enfin presque en face de l'église St-Michel, devant r.ne maison assez belle , dont la façade d'un style grave et froid s'harmonisait h merveille avec la physionomie surannée de la voilure. Les deux femmes étant descendues , le jeune homme prit congé d'elles avec des révérences dont une reine eut pu se contenter ; mais dès que la porte fut refermée , sa contenance changea subitement: de sérieuse et pour ainsi dire solennelle, elle devint agitée, inquiète, turbulente. 11 reprit le chemin du parc, et sa marche eut l'air d'une course. A peine arrivé h la promenade, il se mit à la parcourir précipitamment dans tous les sens, se frayant un chemin à coup de coude, quand la foule devenait plus épaisse, s'empétrant les jambes dans les robes des femmes dont il froissait impitoyablement les manches h ijiu'ot , marchant indifféremment sur le sable des allées ou sur les pieds des promeneurs, renversant les chaises et fourrant son nez dans chaque groupe.
Tout fait événement dans une petite ville. Cette allure antisociale fut promptement remarquée et causa un étonnement d'autant pïus vif qu'elle paraissait plus contraire au caractère bien connu du promeneur dévergondé. Sans la préoccupation qui le rendait sourd à tout ce qu'on disait autour de lui , celui-ci eût pu facilement entendre les observations dont il ne tarda pas à devenir l'objet et les commentaires par lesquels chaque pelite coterie assise en demicercle le long des allées accueillait son passage :
— Quelle mouche a donc piqué le procureur du roi? — Son mariage serait-il rompu? — Monsieur de la Rcchettc est devenu fou, parole d'honneur ! — Soupçonnicz-vous cette veine de vif-argent sons ce glacier ? demandait un bel esprit en s'écoutant parler. — Notre vente seraitelle découverte? dirait d'un ton mystérieux à ses voisins im de ces bons jeunes gens à cœur d'agneau et h barbe de lion , qui s'amusaient alors au petit carbonarisme dans toutes les universités du rovaumc.
Après plus de deux heures d'inutiles recherches, après avoir parcouru le parc dans tous les sens et en avoir fouillé les moindres recoins,
M. de la Roclieltc reprit le chemin de la ville avec tous les symptômes du découragement. Arrivé sur la place semi- circulaire qui fait face au palais des États , il s'arrêta devant un café et se laissa tomber sur une chaise, le front baigné de sueur. D'une voix aussi lugubre que dut l'être celle de Roméo demandant du poison au vieil apothicaire de Mantoue , il commanda au garçon qui vint le servir une glace panachée , et se mit à l'avaler mélancoliquement , en la taillant h quatre faces comme un obélisque , opération aussi favorable à la rêverie, en été , que le tisonnement en hiver. Toutà-coup un mouvement nerveux de la main donna à la cuiller une impulsion horizontale qui sapa le monument par la base et le renversa sur la soucoupe. Le procureur du roi fît un bond sur sa chaise, puis il resta un instant le bras suspendu, la bouche et les yeux béants.
Un jeune homme fort petit venait de s'asseoir à une table voisine ; au premier coupd'œil, rien en lui ne justifiait l'étonnement et l'émotion dont il était la cause. Il paraissait sveltc et gracieux dans tous les détails de sa personne , mince d'épaules et large de croupe ,
comme un fin andaloux. Autant qu'on en pouvait juger à la lueur affaiblie des lustres du café, sa figure devait être fort jolie ; de grosses boucles de cheveux noirs couvraient ses joues et le collet d'une courte redingote dans laquelle il semblait aussi pincé que dans un corset; il était mis de tous points avec la recherche du dandisme leplus scrupuleux. Jamais éperons plus bruyants n'avaient armé bottes plus mignonnes , jamais les avant-scènes de l'Opéra n'avaient exhibé gants jaunes plus frais et plus irréprochables.
Le nouveau venu frappa un léger coup sur une table avec son petit jonc à pomme d'or, et s'assit. Ses yeux, avec une rare promptitude d'intuition, avaient déjà remarqué l'ébahissement dans lequel était plongé son voisin ; un sourire imperceptible passa sur ses lèvres, et, par un mouvement instinctif, il décocha de droite à gauche une de ces œillades que nos pères appelaient assassines et comparaient aux flèches de Gupidon ; puis , par réilexion , il fronça sévèrement le sourcil en faisant mine de caresser au-dessus de sa lèvre une moustache qui eût été invisible au microscope. Les deux jeunes gens restèrent (luelque temps ainsi , humant rcspcclivement
leurs sorbets et s'observant à la dérobée avec une attention mutuelle. Tandis que les yeux du procureur du roi offraient une vague ressemblance avec ceux d'une chouette éblouie d'un ravon de soleil , les regards de l'inconnu semblaient inquiets , mécontents , persiflleurs ou pénétrants ; son maintien , pendant ce temps , eût fait honneur tour h tour au fat le plus insolent et à la coquette la plus exercée. Il se déganta d'abord pour montrer une main fort blanche ; ensuite il étala complaisamment ses petites bottes, lorsqu'il eut vu qu'elles attiraient l'attention de son voisin , puis les relira sous lui par un mouvement tout féminin et comme si sa courte redingote eût été un jupon assez long pour les cacher. Bientôt après , il se lassa de cette pose de Vénus pudique et croisa une jambe sur l'autre d'un air fort cavalier. Enfin , après avoir demandé du feu au garçon, d'une voix qui pouvait passer pour un ténor flûte ou pour un contre-alto énergi(jue, il alluma un papelito et se mit à fumer avec une grâce espagnole ; toutà-coup, par un de ces brusques caprices qui lui semblaient familiers, il se leva, lança au magistrat un regard comparable à la flèche d'un Parthe , et s'éloigna.
M. de la Rochette se trouva debout assitôt . comme si un ressort l'eût mis en mouvement. En passant devant la table que venait de quitter l'inconnu , il vit à terre un petit portefeuille qu'il ramassa d'un geste avide. C'était un moyen d'entrer en conversation , si , comme cela était probable , il en avait le désir; toutefois, pai réflexion, il mit le portefeuille dans sa poche et se contenta de suivre sou propriétaire. Quoiqu'il fût à peine dix heures , les rues étaient désertes et les boutiques fermées, car en province on se retire chez soi de bonne heure. Le jeune étranger marchait rapidement en fouettant l'air de sa cravache et en faisant sonner ses éperons avec une sorte d'affectation ; mais , en dépit de cette allure cavalière , il se retournait souvent et paraissait chaque fois éprouver un sentiment d'impatience ou d'inquiétude en voyant la ténacité avec laquelle il était suivi. De son côté, chemin faisant, le magistrat ruminait une foule d'observations sur l'étrange personnage qu'il ne perdait pas de vue malgré l'obscurité à peine blanchie çà et là par de rares réverbères. De chaque remarque il tirait une conséquence en digne procureur du roi qu'il était, et
parfois avec une sagacité digne de Zadig. A la manière dont l'inconnu marchait en glissant et sans raidir le jarret , il crut deviner des habitudes anti-viriles ; de l'entrechoquement fréquent des éperons , il conclut le manque d'habitude d'en porter ; enfin , quoique lui-même n'allongeât pas ses enjambées, il reconnut que, tandis qu'il faisait deux pas, le petit jeune homme en faisait trois régulièrement, et qu'ils marchaient ainsi en mesure, quoique dans un rythme différent, l'un à deux temps , l'autre à trois , comme les deux orchestres du ballet de don Juan.
— Décidément c'est une femme , et la plus séduisante que j'aie jamais vue, se dit- il pour conclusion dernière, en poussant un soupir; et il marcha plus vite.
Homme ou femme, l'inconnu venait d'atteindre l'angle de la rue Chnpelotte. Il jeta derrière lui un regard craintif, tourna à droite et disparut dans la direction de ce groupe d'églises que forment Saint -Bénigne , Saint- Jean et Saint- Philibert et qui rappelle à l'esprit un prêtre officiant accompagné du diacie et du sousdiacre. Au bruit des éperons qui retentirent
plus précipitamment , l'inflammable magistrat comprit que la corvette qu'il poursuivait faisait force de voiles. De son côté, il se mit à courir; mais arrivé à l'angle de la rue, un choc violent le fît pirouetter jusqu'au milieu du ruisseau.
— Imbécille 1 dit une grosse voix.
— Mille pardons! répondit le magistrat en ramassant son chapeau.
— La PiOchette , sur mon âme ! reprit la voix ; et un second jeune homme qui semblait sortir de dessous terre se montra subitement à la lueur du réverbère.
Le procureur du roi le regarda un instant d'un air indécis.
— Monsieur, dit- il, à qui ai-je l'honneur...
— Puyseul.., tu ne me reconnais pas? Voilà deux heures que je te cherche par toutes les ruelles de ta cité.
— Jules de Puyseul !.. enchanté.. . Ne vienstu pas d'apercevoir un petit jeune homme courant ?
— Comme un Basque ! Si vous jouez aux barres, lu ne l'atteindras pas. Donne-moi le bras.
M. de la Rochettc regarda de tous côtés, sans apercevoir vestige de son inconnu. Aucun bruit de pas ne so faisait plus entendre, et par la nuit sombre il comprit que toute poursuite serait vaine.
— Où loges-tu? demanda-t-il , assez peu charmé au iond d'une rencontre qui avait ainsi fauché en herbe ses projets de séduction.
— Chez toi , parbleu ! répondit Puyseul ; penses-tu que je t'aurais fait Tinjuie de descendre à l'auberge ? Rentrons , je te prie , car j'ai faim et je suis bi isé de fatigue.
Un quart-cî'heiire .nprès cette rencontre, les (îeux amis étaient assis dans le cabinet d'étude du procureur du roi , pièce qui lui servait en même temps de salon. De grands corps de bibliothèque en noyer garnissaient la presque totalité de la boiserie. Une belle bibliotbèquc vraiment^ ayant les pieds in-folio, l'estomac inquarto, la télé in-oclavo. Quelques in-douze honteux apparaissaient clair-semcs sous les corniches, semblables aux rares cheveux d'un
homme chauve. Quant à l'in-dix-hiiit, la bibliothèque ne dérogeait pas jusque-là ; c'était , comme dit Grippe-Soleil, toute l'enragée boutique à procès , depuis les Institutes de Gaïus jusqu'au répertoire de Merlin. Du reste , de livres de science, peu; de littérature, point. Ce Capharnaiim exhalait par tous les pores un parfum mélangé de poussière , de cuir et de vieille colle, fort savoureux pour un bibliophile, mais étranglant pour un profane. Un bureau couvert de dossiers et de paperasses, et accompagné de l'inévitable fauteuil de maroquin vert ; une pendule or et marbre figurant une Thémis ; deux candélabres de mauvais goût, un canapé et des fauteuils de velours jaune d'Utrecht , complétaient un ameublement vétusté et fané qui encadrait fort convenablement la figure un peu pédantesque du jeune magistrat, mais au milieu duquel l'élégant Puyseul semblait aussi dépaysé qu'un paon entré par mégarde dans la cage d'un oison. Après s'être fait apporter sa robe de chambre et ses pantoufles, îe voyageur s'étendit nonchalamment sur le canapé , tandis que le domestique plaçait devant lui , sur un guéridon , un souper improvisé.
— Tu permets que je me mette à mon aise, (lit-il à son ami ; cette maudite malle-poste désosserait un éléphant.
— Tu es chez toi, répondit le magistrat ; mais Xout en soLipant, apprends-moi par quel heureux hasard je te vois aujourd'hui mon hôte après quatre ans de séparation.
— Voici le fait en deux mots. Je viens de Paris, je suis h Dijon, je vais je ne sais où ; au milieu de cela, je crois que je me marie.
— C'est un trait de sympathie entre nous , car j'en vais faire autant.
— Bravo, mon cher ! le mariage ! je ne connais que cela. C'est la base de la société , la pierre de l'angle, le port du naufragé, l'asile du sage. Je suis pour le moment le jeune homme le plus conjugal du royaume. D'ailleurs^ il faut faire une fin,
— Une fin , répéta le procureur du roi en hochant la tète , c'est juste pour ceux qui ont fait un commencement.
Puyseul suspendit l'enlèvement de la seconde aile d'un poulet et regarda fixement son ami. II. 7
î)8 LE PARAVENT.
— Je vais t'amuser à mes dépens , reprit ce dernier, si je t'avoue que je suis arrivé à trentedeux ans avec !a presque intégrité de mon cœur.
— Tu m'é tonnes en effet, magistrat raphaélique. A ta santé ! ou plutôt à ton dégel !
Monsieur de la Roche tte poursuivit avec le sourire embarrassé d'un homme qui désire faire une confidence pour laquelle il redoute un peu le ridicule : — Tu te souviens de notre manière de vivre à l'école de droit? Tu t'amusais, je travaillais. Il paraît que nous avons continué de même. Pour moi, que te dirai-je ? J'avais mon chemin à faire; dans la magistrature nous sommes un peu sous la surveillance de la congrégation qui exige que nous donnions l'exemple des bonnes mœurs. Bref, raisonnement, ambition ou passions tardives, j'ai mené jusqu^ici la vie la plus exemplaire. Tu vois ces dossiers sur ce bureau, ces livres sur ces rayons : voilà jusqu'à ce jour mes aventures, mes succès.
— Je comprends : par ambition tu as fauché l'amour , ainsi qu'on arrache une partie des fleurs pour améliorer les fruits ; tu as mis ua
éteignoir sur le volcan pour en fertiliser le cratère. Cromwell !
— Oui, mais le volcan gronde.
— A la veille de te niarierî tu n'as pas le sens commun. Tu me prêchais autrefois, à mon tour aujourd'hui. Quoi! s'il faut te croire, tu as eu le prodigieux privilège de sortir blanc comme l'hermine des marais pontins de la jeunesse où tant d'autres laissent leur bourse , leur santé , leurs illusions, quelquefois leur honneur, et au moment de recueillir le fruit de cet héroïsme dans une union sans doute avantaçfeuse
— Très-avantageuse...
— Tu chancelles ?
— Oui : c'est une tentation diabolique qui me poursuit depuis quelque temps ; je me dis que j'ai manqué ma vie et perdu mes belles années, qu'en sacrifiant le présent à l'avenir j'ai fait un marché de dupe ; car laisser sécher sur pied la moisson , est-ce moins fou que de la manger en herbe? Mille pensées dévergondées et révolutionnaires me courent dans la tète du malin au soir, surtout depuis que mon mariage est décidé. Au fait, ne suis-je pas un mais? En-
fin , c'est une lentalion continuelle de prendre le chemin de traverse , de tordre le cou à mes principes, de commettre quelque chose de prohibé, d'illégal, d'extra-judiciaîre. Avoue que c'est monstrueux de la part d'un procureur du roi.
— Le fruit défendu, parbleu ! mais je te conseille de te plaindre, homme trois fois heureux qui en es encore à la tentation ; moi qui ai secoué l'arbre jusqu'à en casser les branches , je te jure que je t'envie. Allons , chasse tous ces enfantillages de chérubin d'amour. Tu as de la fortune, une position bien commencée ; marieloi , de manière à la fixer. L'ambition ! mon cher, l'ambition ! passé trente ans, il n'y a plus <|ue cela. A la santé de ta future!
— C'est que j'ai un commencement d'aventure à te raconter , interrompit M. de la Rochette en souriant avec une certaine importance.
— Va pour l'aventure.
— J'accompagnais ce soir au parc ma future et sa mère, madame de Gcnancourt.
— Genancourt!... ta future est mademoi-
selle de Genancourt ? s'écria Puyseul en posant son verre sur la table.
— Est-ce que tu la connais ?
— Fille d'un président de votre cour royale !
— Fille unique qui plus est , ce qui ne gâte rien.
— Et ton mariage est arrêté? dit Jules qui regardait son ami avec une curiosité mêlée d'une sorte d'anxiété secrète.
— A peu près, quoique les rivaux ne m'aient pas manqué.
— C'est un bon parti.
— Tout ce que je pouvais espérer : deux cent mille francs comptant ; plus du double assuré; une famille fort honorable et alliée à ce qu'il y a de mieux dans la province. INIonsieur de Genancourt sera infailliblement premier président^ et moi j'entre à la cour en considération de mon mariage, La robe rouge , c'est une position ; ajoute que mon beau-père a beaucoup d'influence et pas d'ambition personnelle; quand je voudrai , je serai député. . . et une fois
dépulé, une présidence de chambre ou une place de procureur-général...
— Ton aventure? interrompit Puyseul en renversant par cette brusque interrogation le pot au lait de Pérette, que savourait le procureur du roi. Celui-ci sourit, et l'ambitieux fit subitement place au chercheur de bonnes fortunes.
— Eh bien , mon aventure est une petite femme habillée en homme que j'ai aperçue ce soir^ et dont le regard , en se croisant avec le mien, m'a causé une sensation : — l'opération de la cataracte.
• — Et cette femme ?
— C'est une étrangère , je suppose ; car ici tout le monde se connaît et je ne l'ai jamais vue. Tu m'as fait perdre sa trace.
— Ah ! c'était elle que tu poursuivais : elle a de bonnes jambes. Et tu n'as aucun indice? Une femme déguisée en homme, ce serait assez piquant.
— Si, ma foi , répondit monsieur de la Rochette, frappé d'un souvenir soudain ; et il tira de sa poche le petit portefeuille ramassé par lui
<]evant le café. Le premier objet qu'il en sorlit fut un passeport.
— Joseph-Alexandre Lancival , étudiant en droit, dix-neuf ans, !ut-il à haute voix.
— Alexandre Lancival... Lancival , mais je connais cela, dit Puyseul en cherchant dans ses souvenirs. Eh! j'y suis; c'est le petit cousin de ma lionne de Paola; qv.and je dis petit, il est grand comme un tambour-major.
— Taille i mètre 65 centimètres.
— Ce n'est pas lui.
— Fichtre ! s'écria le procureur du roi , qui porta vivement le passeport h son nez ; on a altéré un chiffre ; il y avait évidemment 85 centimètres; le 8 est gratté et surchargé d'un 6; il y a encore une odeur de sandarac sur la rature.
— Et le reste du signalement ? dit Jules d'un ton qui annonçait l'éveil de la curiosité.
— Nez moyen, bouche moyenne, teint ordinaire ; toujours la même histoire ; je ne connais rien de stupide comme l'idiome du bureau des passeports.
lO/i LE PARAVENT.
— Vide le portelbuillc , ceci devient intéressant.
— Un passeport falsifie 5 rien que cela... ça pourrait bien entrer dans mes attributions, — Qu'est ceci, continua monsieur de la Rochette en tirant du portefeuille un médaillon : — un portrait !
C'était en effet un portrait d'homme peint sur ivoire et qu'un accessoire peu ordinaire dans ces sortes de gages d'amour rendait assez remarquable; les deux yeux de la figure qu'il représentait avaient été fort habilement crevés au moyen d'un poinçon, sans que le reste du visage fût endommagé.
— Ton portrait ! Dieu me pardonne ! dit le procureur du roi après un moment d'examen.
Puyseul prit la miniature , la regarda quelque temps d'un air stupéfait et partit enfin d'un brnvant éclat de rire.
— Ce sont bien là tes traits, tes moustaches, ton nez. Explique-moi ce que cela signifie ? demanda monsieur de la Rochctie , qui ne put s'empêcher d'éprouver une sorte de désappointement.
— C'est le portrait d'un jeune homme à moustaches, et voilà tout. A Paris, nous sommes cinq cents séducteurs de haute volée qui nous ressemblons tous. Comment d'ailleurs reconnaître un portrait sans yeux? Ce qui m'a fait rire, c'est cette idée féroce de les avoir crevés. Voilà qui est rassurant pour l'original. Cette jolie invention ne te rappelle-t-elle pas les figurines de cire que poignardaient les ligueurs?
— Je te jure que c'est ton front, ton nez.
— Parbleu ! je voudrais que cela fût vrai, interrompit vivement Jules en regardant du coin de l'œil son ami ; je me sens prêt à devenir amoureux de cette belle inconnue, rien que sur le contenu de son portefeuille. Ce doit être une bien séduisante tiirresse. Vovons : tentes-tu l'aventure, oui ou non?
— Mais... mais..., répondit le procureur du roi , à qui la falsification du passeport et les yeux crevés du portrait semblaient causer une certaine hésitation.
— Décide-toi, reprit Puvseul d'un ton pressant et en souriant avec iinesse. Si lu quittes la partie, je la prends.
aOâ LE PARAVENT.
— Non ! non ! ce serait une trahison, je suis le premier , répondit M. de la Rochette^ dont l'ardeur fut subitement rallumée par cette menace de concurrence.
— Part à moi tout seul ! comme disent les enfants. Don Juan ! Lovclacc !
Puyseul s'étendit sur le canapé et rit pendant quelque temps sans faire part à son interlocuteur des pensées qui excitaient cette hilarité.
— Voyons ton plan d'attaque, dit-il tout-àcoup en se relevant.
Le procureur du roi marchait à grands pas dans le cabinet.
— Un passeport falsifié ! article i53 du code pénal, un an à cinq ans de prison. Les femmes ont des fantaisies diaboliques. - — Mais quels beaux yeux! — Diantre! si elle a l'habitude de crever ceux des autres! Mon plan d'atLaqr-.e, répondit-il à Puyseul, certainement je suis décidé ; mais je n'en sais pas le premier mot.
— Assieds-toi là et écoute; je vais te dicter ton thème ex professa. Tu vois que je suis un ami véritable. Cette belle inconnue est dès à présent dans tes filets.
— Comment cela?
— Une femme qui court les grands chemins déguisée en homme et avec un faux passeport est infailliblement nerveuse. Les tempéraments lymphatiques ont en général horreur des aventures et professent la religion du foyer domestique. Or, toute femme nerveuse est à la discrétion de celui qui sait faire jouer les paires de nerfs dont son organisme se compose. Ta place met la police à tes ordres. Tu sauras demain malin dans quel hôtel est descendu le prétendu Alexandre Lancival. Tu vas le trouver^ et 5 en ta qualité de procureur du roi , tu lui fais subir un interrogatoire sur faits et articles. A la troisième question , il , ou plutôt elle perd la tète. Le masque tombe et la femme reste. Alors tu es grand et solennel ; lu lui parles de tes devoirs, des siens, du faux passeport, de son mari. — Toutes ces anges qui font i'école buissonnièrc ont un mari. — Tu lui fais une frayeur atroce.
— Mais je voudrais lui plaire, au contraire.
— Précisément. Rien n'assouplit une femme, rien ne la rend douce et câline comme le fait la
peur. C'est elle qui sera obligée de te courtiser. Quand lu la verras terrifiée , et par conséquent attendrie à point, changement de rôle; le procureur du roi s'eflace et fliit place à monsieur Joseph Giraud de la Rochettc , jeune homme de trente-deux ans, pas mal tourné, un peu gras, mais spirituel et possesseur d'un cœur vierge et volcanique. De juge implacable tu deviens son protecteur, son ami, tout ce qu'elle te permettra de devenir ; et si tu n'es pas un sot, elle te permettra beaucoup. Surtout pas de transition trop brusque. Qu'elle ne se doute pas d'un plan prémédité; tu serais perdu. Laissetoi séduire, ne sors pas de là. C'est un rôle assez commode à jouer. Voici ton thème en deux mots. Commencer par : jNIadame , je regrette que mes devoirs de magistrat... ceci en bassetaille — et finir pnr : Jeune, fille, aux yeux
noirs gazouillé de la plus insinuante voix
de ténor que tu pourras trouver dans ton gosier. Tu as bien quelque villa où la conduire, si elle consent à y passer une lune de miel ?
— Parbleu, ma maison de campagne d'Arcsur-Tille, répondit le magistrat, en se frottant les mains. Comme c'est heureux! J'ai précisé-
ment un congé qui commence après-demain. Tu crois donc que je puis réussir?
— Tu as quinte et quatorze. Seulement un dernier conseil ; demain mets des bottes et pas de cravate blanche, Paola déteste
— Paola!
— Je veux dire qu'en général les femmes, de même qu'une certaine Paola que j'ai connue, ne supportent pas le matin , dans la toilette d'un homme, les souliers et la cravate blanche; cela donne à un soupirant l'air d'un valet de chambre. L'impression du premier coup-d'œil est ibrt importante.
— Tra. .. la la la — la la la — la la la — tin, toun! chanta sur l'air largo ad factotum , le magistrat, saisi d'un transport soudain.
— J'ai tiré l'épée et jeté le fourreau. Demain après l'audience. .. et il pirouetta sur le talon à la Richelieu.
— Demain tu me raconteras tes prouesses ; pour aujourd'hui bonsoir.
Quelques moments après les deux amis se séparèrent. Tandis que le procureur du roi, eni-
iJiO LE PARAVENT.
vré d'avance de son triomphe , sortait la tête haute et le jarret tendu de la chambre où il avait conduit son hôte , celui-ci sourît d'un sourire aussi sournois que le fut celui de Panurge lorsqu'il jeta dans la mer le mouton devenu proverbial.
Le lendemain, fatigué de son voyage , Jules de Puyseul s'éveilla fort tard. Un des premiers objets qu'il aperçut en ouvrant les yeux fut un billet triangulaire placé sur le marbre de la table de nuit. Avec l'insouciance d'un homme habitué aux correspondances matinales, il l'ouvrit; mais l'écriture bien connue dissipa sur-lechamp l'engourdissement qui suit le sommeil. Le jeune homme se mit sur son séant et lut rapidement les lignes suivantes :
— llôtcl du Chapeau-Rouge, — numéro onze, — l'escalier à gauche au fond de la cour,
— au premier. — Vous frapperez trois coups.
— Venez sur-le-champ; — je le veux. — Amour ou vengeance ! !
L*exagération du plein des lettres et les éclaboussures d'encre qui mouchetaient le papier attestaient l'énergie des sentiments qui avaient dicté ce billet. La main de l'écrivain avait écrasé la plume sur chaque mot. Un P, suivi d'un trait despotiquement horizontal, servait de signature.
— Femme qui paraphe, chatte qui essaie sa griffe, se dit Puyseul h la vue de ce seing formidable : amour ou vengeance ! merci : l'un a duré assez longtemps et je n'ai pas envie de m'exposer à l'autre. C'est bien assez qu'elle m'ait crevé les yeux en effigie.
Il froissa le billet , en fit une boulette qu'il plaça entre le pouce et l'index , et la lança à l'autre bout de la chambre comme fait de sa bille un écolier; puis il sonna de manière à casser le cordon.
— Qui vous a remis cette lettre ? dcmandat-il au domestique.
— Un commissionnaire du Ghapeau-R.ouge, répondit celui-ci.
— Où est la Rochette ?
— En revenant de l'audience, monsieur a changé d'habit et il vient de sortir. Je pense que monsieur est allé à la campagne , car il a mis une redingote et des bottes, ce qui ne lui arrive jamais.
— Déjà trois heures, interrompit Jules en regardant sa montre; servez mon déjeuner tandis que je m'habille.
Après avoir bu quelques lasses de thé eî donné à sa toilette les soins les plus minutieux, le vovaç^eur sortit; mais au lieu d'obéir h l'ordre qu'il avait reçu et de se rendre à l'hôtel du Chapeau- Rouge , il demanda le chemin de la rue Saint-Étienne : au moment d'y arriver, il se sentit arrêté par une main qui avait saisi la sienne, et en se retournant il aperçut INI. de la Rochette. Ainsi que l'avait dit son domestique, le procureur du roi avait étrangement dérogé à la di'mité habituelle de son costume. Une redingotc bleue et un pantalon de Nankin remplaçaient galamment son frac et son pantalon noir; des bottes éperonnées^ qu'avait séchces le H. 8
Ii4 LE PARAVENT.
non usage, craquaient à ses pieds, tandis qu'un col bariole^ haut et raide, lui sciait les oreilles. Ainsi armé en guerre , le jeune magistrat semblait aussi mal à son aise qu'un conscrit qui , pour la première fois, endosse l'uniforme. Il souffrait du cliquetis tapageur de ses éperons et jetait de temps en temps sur ses jambes, privées de l'oneloppe solennelle dont elles avaient l'habitude, le regard humilié du renard qui a perdu sa queue. Des gouttes de sueur humectaient son visage rougi par l'émotion plus que par la chaleur.
— Eh bien? lui demanda Puyseul.
— Eh bien , répéta le procureur du roi, mes limiers ont trouvé la piste : on loge hôtel du Chapcau-Rouge, numéro onze, et j'y allais.
— Par le chemin des écoliers, ce me semble. M. de la Rochette ota son chapeau et s'essuya
le front :
— Je ne te cacherai pas, dit-il, que j'éprouve une sensation passablement ridicule, mais que je ne puis vaincre. L'idée de me présenter devant celte petite amazone qui a de si beaux yeux noirs, me serre la gorge comme si j'y avais
un nœud coulant. Mon clier Puyseul, je crois que j'ai peur. J'aimerais mieux soutenir devant la cour des pairs une accusation de haute trahison, et me voir ojiligé d'improviser mon plaidove;' que...
Le procureur du roi n'acheva pas et entra précipitamment dans une allée.
— Qu'est-ce donc? lui demanda Jules surpris de ce mouvement.
— M. deGenancourt, mon futur beau-père, répondit le magistrat qui se tenait caché derrière son ami, et il lui montra du doigt, à l'angle de la rue, un grand vieillard à cheveux poudrés, portant un habit noir h la française, une culotte de même couleur , et sur ses souliers de larges boucles brillantes. Le représentant de Tancienne magistrature parlementaire inarchait d'un pas fort noble en gardant invariablemeni: le haut du pavé et en s'aj)puyant sur sa oinneà pomme d'or^ aussi majestueusement qu'un évéque manœuvre sa crosse.
— Ah! c'est là M. de Genancourt? dit Puyseul qui, au passage, avait examiné le vieillard avec une attention extrême... Et pourc|uoi te
caches-tu h son approche comme un écoher qui Iripe sa classe et rencontre son professeur?
M. de la Rochetle étendit et tourna la jambe comme pour mieux faire voir son éperon et son pantalon de Nankin.
— Tu ne connais pas M. de Genancourt, répondit-il ; s'il me voyait ainsi affublé, il serait lapable de retirer sa parole. Il a sur la tenue iVun magistrat des principes d'une sévérité inllexible. Je n'ai pas envie cKctre traité comme Ta été l'an dernier Malardoz, un des avocats-généraux, un excellent parti, qui devait épouser mademoiselle Alphonsine.
— Qu'avait-il fait, le robin? demanda Jules avec curiosité?
— Une chose assez saugrenue. Pendant les vacances il avait laissé croître ses moustaches; k la Saint- Hubert il arriva ainsi défiguré au rendez-vous de chasse h Genancourt ; pour dire la vérité il avait plutôt l'air d'un traban en maraude que d'un magistrat qui se respecte. A propos de cette moustache anti-parlementaire, j\L de Genancourt monta sur ses grands chevaux; on dit même qu'il lâcha le mot d'histrion, et le mariage fut rompu.
— Ah! le papa n'aime pas les moustaches, tit Puvseul en lissant les siennes d'un air pensif. — Eh bien! reprit-il tout-h-coup^ les chemins sont libres et l'heure se passe; à quand l'assaut du Chapeau-Rouge?
— Tu as raison ; il est temps de battre en brèche... , dit le procureur du roi en se redressant cavalièrement. — Après tout, c'est moins lugubre que d'avoir à requérir la peine capitale. — De l'air d'un homme décide à vaincre ou à mourir, il serra convulsivement la main de son ami et prit le chemin de l'hôtel où il devait trouver l'héroïne de son aventure.
Dès que le poursuivant d'amour eut tourne le dos, Puvseul revint sur ses pas et rentra chez lui. Pvaser ses moustaches qu'il mit précieusement sous pii , dans je ne sais quelle intention, endosser un habit noir et changer tie cravate, furent l'afTaire d'un quart-d'heure; avant qu'un autre quart-d'heure se fût écoulé, un des domestiques qui la veille avaient conduit au parc la berline de JNI. de Genancourt, annonçait dans le salon de son maître :
— M. le vicomte de Puvseul.
Les personnes curieuses d'apprendre !e motif et les incidents d'une pareille visite en trouveront les détails dans la lettre suivante écrite par le jeune homme, dès qu'il fut rentré chez son hôle. Cette lettre sur papier satiné et armorié était adressée à la marquise de Châteaulérry, très-noble, très- spirituelle et très -influente dame du faubourg Saint-Germain ; une de ces charmantes femmes de trente ans qui en ont quarante, et parfois ne repoussent point par une pruderie trop féroce les confidences d'un cavalier à la mode comme l'était Puvseul.
(( Chère ange, voici le premier bulletin de ma campagne ; j'ai hâte de vous l'envoyer, non qu'il ait une grande importance , mais pour avoir le bonheur de vous écrire plus tôt. Sept jours do séparation! sept jours! le temps de créer un monde ! Je retombe déjà dans ce péché de regret et de tendresse que vous m'avez défendu ; c'est (ju'il est si doux quoique bien triste ! Pardon , j'obéirai à la loi que vous avez imposée à mon amour ; je vous parlerai de mes affaires et non de mes impressions. Je le sais , vous êtes plus curieuse d'événements nouveaux pour vous, que de sentiments dont vous ne doutez pas. Je
UNE AVENTURE DE MAGISTRAT. lljj
poursuis donc en stvle de dépêche diplomatique. Arrivé à Dijon hier au soir, je viens de voir ce matin les Genancourt , père , mère et fille. Votre lettre a été un firman miraculeux qui m'a ouvert toutes les portes, gngné tous les sourires et valu les honneurs d'un fauteuil plus grand , Dieu me pardonne, que celui de voti'e tante de Miremont. Grâce h votre aimable patronage, mon introduction dans la famille de la future est donc aussi convenable que régulière,
» M. de Genancourt est un beau vieillard , droit, grave, sec , poudré, président de la tête aux pieds , et, à coup sûr, du bois dont se font les centenaires : voilà pour le physique. Au moral, il ne se trouve guère arriéré que d'une cinquantaine d'années ; il n'est ni rovaliste, ni libéral, ni doctrinaire; il est parlementaire, si vous le trouvez bon. C'est là son dada , que j'ai enfourché tout d'abord, commevouspouvez croire, dés que j'en ai vu poindre les oreilles. Nous avons donc, de compagnie, honni Mcaupou et blâmé Louis XV, tout en convenant qu'il y avait bien quelques mauvaises têtes parmi les jeunes conseillers des enquêtes. Les cours royales ont été trouvées, par nous , ignorantes et plébéien-
nés ; quant à cette impoiMatioii anglaise qui se nomme le jury, pétaudière ! a dit M. de Genancourt en ouvrant majestueusement sa tabatière ; pétaudière ! ai-je répété d'un ton plus dédaigneux encore en prenant une prise , au risque d'éternuer. Ajoutez que pour cette première visite et d'après des renseignements pris ici, j'ai coupé mes moustaches, endossé un habit d'enterrement , relevé les agréments de ma figure par une cravate blanche, en un mot , fait une toilette de procureur que j'ai encore en ce moment et qui pourrait soutenir l'inspection de la douairière la plus formaliste , et jugez vousmême si j'ai rien négligé pour faire la conquête du digne président. Quant à votre cousine , je l'ai trouvée moins comtesse d'Escarbagnas que ne m'y attendais, d'après vos moqueuses instructions. C'est une très-honorable figure de bellemère ; quelque chose de maigre et de long , englouti dans un peignoir feuille morte , surmonté d'un visage busqué et quelque peu bourgeonné , avec un faux tour de cheveux ; une belle-mère enfin comme toutes les belles-mères ! Au bout d'une demi-heure , et à propos de la parenté qui existe entre vous, cette respectable
cousine m'a appris que quoique M. de Genancourt fut de robe, elle-même était d'épée ; que sa famille, sa maison, veux-je dire, écartelait de Gharnv, et portait de Granson en abîme ! la pépite cloche de Granson en abîme!!! Je me suis incliné comme devant la clochette de l'élévation ; je me serais signé ; mais étant d'épée moi-même, et possédant sur je ne sais quel quartier de mon écusson une demi-douzaine de petits volatiles , grives ou moineaux, qu'en famille nous faisons passer pour les alérions de Montmorency, j'ai bientôt relevé la tête d'un air de premier baron chrétien , et parlé blason à taire frémir Chérin ou d'Hozier. Au moyen de quoi madame la présidente m'a trouvé, j'en suis sur, aussi instruit qu'aimable, de tous points bien élevé et parfait gentilhomme. ^Mademoiselle Alphonsine, enfin, a surpassé mes espérances. Choisie par vous, je devais m'attendre à une laideur capable de désarmer la jalousie que vous avez l'amabilité de me témoigner. La laideur existe assurément ; mais si elle est de nature à désenchanter un amant, elle n'a rien de trop humiliant pour un mari ; c'est une laideur de bonne compagnie , qui sent la race et compose une physionomie de
maîtresse de maison, assez bonne à voîr en face de soi à table ou dans une calèche. Mademoiselle de Genancourt ressemble beaucoup à sa mère; ce sont deux figures dans le genre de celle de lord Wellington, moitié aigle, moitié mouton. L'oiseau de proie commence à prévaloir dans le profil, chaque année plus aigu, de la présidente; l'agneau domine encore dans les traits de mademoiselle Alphonsine. Pour conclure, ce que j'ai vu ici ne me plait pas, mais me convient, et ma raison a déjà dit oui; quant à mon cœur, il dit et dira toujours non à tout ce qui n'est pas vous. En obéissant à vos conseils si pleins d'intérêt , en me résignant à un esclavage qui améliore ma position et fixe mon avenir, j'accomplis le plus douloureux des sacrifices. Une seule chose peut me consoler à demi, c'est le droit que vous me reconnaissez d'être toujours à vous , à vous seule^ mon ange bien aimée.
» Je vous ai peint Timpression qu'a faite sur moi la famille Genancourt ; quant à celle que j'ai dû produire moi-même , fatuité à part , je crois n'avoir pas déplu. Vous m'aviez ordonné le succès, j'ai voulu me montrer digne de votre bonté. J'ai été diplomate, insinuant, et parfois
prestigieux ; ne riez pas : j'ai endossé la robe rouge pour le président et chaussé le talon rouge pour la présidente ; je suis sûr d'être aussi bien que possible dans leur esprit. Reste mademoiselle Alphonsine , la conquête la plus importante à faire, et sans laquelle les autres ne sont rien. Douter de mes succès futurs auprès d'elle serait une injure pour vous, ma Clémence: je vous dois un bonheur trop glorieux pour que la modestie ou la crainte me soit permise. Quelle conquête pourrait effrayer celui à qui vous avez dit : Je voudrais être reine de France pour vous choisir !
)) En deux mots , ma première journée me satisfait. Je suis invité à diner pour demain, et ensuite je dois accompagner ces dames h je ne sais plus quelle promenade. Maintenant voici le revers de la médaille et le chapitre des difficultés. Mademoiselle de Genancourt, en sa qua lité d'héritière , ne manque pas de soupirants , comme vous pouvez penser ; or , le mieux en pied de tous, le plus dangereux, et dont on ne vous avait pas parlé, se trouve être un mien ami, magistrat en son métier, honnête garçon d'ailleurs, et chez cjui je suis précisément tombé à
l'étourdie , comme se jette un moucheron sans cervelle dans la volute du formica-leo. Heureusement je vois son jeu, et lui ne se doute pas du mien ; mais il est bien avancé , et le supplanter me semble une entreprise fort hasardeuse. De plus , comme un malheur n'arrive jamais seul , une seconde épée de Damoclès se trouve en ce moment suspendue sur ma tête ; je devrais dire une aiguille^ car il s'agit d'une catastrophe féminine. Vous ne me plaindrez pas; les femmes sont sans pitié pour ces infortunes-là ; et cependant ma position est critique et ma frayeur très-grande j vous allez juger si je m'alarme à tort. Vous rappelez-vous, chère Clémence, une jeune héroïne corse, à qui j'eus autrefois le malheur d'inspirer une de ces passions fabuleuses qu'on ne rencontre guère que dans les romans ? la jolie bijoutière du boulevart Montmartre , Paola, ou, si vous aimez mieux, madame Limouroux et compagnie, comme vous vous plaisiez à la nommer dans votre méchanceté aristocratique? Cette belle insulaire vous a causé assez d'émotions à vous-même pour s'être gravée dans votre souvenir , et je vois d'ici la jolie petite moue dédaigneuse et peureuse, qui, à son nom,
se dessine sur vos lèvres. Il est impossible que vous ayez oublié la persécution dont elle nous a rendus l'objet en apprenant que j'étais dans vos chaînes, ses yeux flamboyant derrière l'œilde-bœuf de votre loge à l'Opéra, la vitre de votre coupé brisée par elle d'un coup de cravache en plein bois de Boulogne. Eh bien ! celte furieuse amazone, cette ligresse, ce démon est ici ! Sans doute , grâce h l'espionnage qu'elle a organisé autour de mes moindres actions , elle a appris mes projets de mariage , et voici qu'elle me poursuit , tragiquement vêtue en homme, avec mon portrait métamorphosé en Bélisaire dans une poche, et dans l'autre, je suppose, c|uclque gentil petit poignard dont elle se dispose à m'égorgiller tout doucettement au pied de l'autel et entre les bras de mademoiselle de Genancourt.Etvouscroyez qu'il n'y a pas de quoi mourir de peur, et que je ne suis pas suffisamment puni du péché de dérogeance que vous m'avez si dédaigneusement reproché? En vérité, les femmes ont deux petits défauts que je ne saurais leur pardonner : elles ne veulent jamais ni commencer ni finir ; après leur vcrlu^ c'est leur tendresse ({u'ellcs nous imposent. Égoïsmc des
deux côfcs! seulemcnl; le dernier est le pire ; car, enfin , mieux vaut une cruauté qui vous laisse à ia porte , qu'un attacliement qui vous met en prison.
» Pardonnez-moi cette boutade, chère ange; elle ne saurait vous atteindre, vous qui, en ce moment même, faites si généreusement exception à l'exigeant égoïsme que je reproche à votre sexe; vous qui, avant moi-même, avez compris les nécessités que m'impose l'intérêt de mon avenir. Mais madame Limourouxl — car elle peut être sûre que désormais je l'appellerai madame Limouroux, — se peut-il rien de plus corse que son procédé? Déjà, du temps de mes erreurs, dix fois elle a failli, par ses imprudences, me faire battre avec son estimable époux, qui est bien l'industriel le plus enragé de jalousie que je connaisse. Pendant six mois, j'ai eu pour cauchemar continuel la perspective d'un duel avec M. Limouroux. — Une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre M. le vicomte de Puyscul et M. Limouroux , négociant en bijouterie ; — chaque nuit cet atroce paragraphe se dessinait en lettres de feu devant mon lit. Un duel avec un gros petit homme répondant
au nom de Limouroux, et dont les témoins se seraient sans doute appelés Patouillard etRigoneau! concevez-vous, ma gentille marquise , l'horreur d'une pareille catastrophe? Vainqueur ou vaincu, j'en serais mort, je vous jure, et c'est l'appréhension d'un ridicule si odieux qui m'a guéri de ma passion corse : mais faites comprendre cela h une femme ! je connais le caractère emporté et les furies nerveuses de la bijoutière ; puisqu'elle est à Dijon, elle a un projet, et, pour l'accomplir^ elle ne reculera devant aucune folie. La voyez-vous tombant chez ]M. de Genancourt le jour du contrat, et me voyezvous, moi, jouant le rôle de Pourceaugnac entre sa fennne de Saint-Quentin et sa femme de Pézenaz? Je vous dis, Clémence, qu'à cette pensée les cheveux se dressent sur ma tête. Oui, j'aimerais mieux me trouver face à face avec un lion... »
C'était dans le cabinet du procureur du i ol que Puyseul traçait sa dolente épitre. Au moment où il écrivait le mot Lion, la porte s'ouvrit, et dans la glace placée au-dessusdu bureau, il aperçutun homme groset court qui entrait en saluant fort respectueusement le dos de l'écrivain. Poudreux, échauffé et haletant comme un courrier de cabinet qui vient de faire cent licu(vs tout d'une Iraite, ce personnage arriva de courir. 9
belle en courbette jusqu'au milieu de la chambre, où il s'arrêta. En se redressant il montra une figure aussi ronde mais plus enflammée que la lune et sur laquelle se peignit à l'instant l'agitation la plus extraordinaire.
• — Mon épouse! huila-l-il avec un organe de MusicOj en bondissant vers Piiyseul.
— Monsieur Liniouroux ! s'écria le jeune homme d'un ton beaucoup moins tragique.
— Ma Paola... misérable... suborneur...
rends-moi ma Paola... reprit d'une voix étranglée le mari dont les joues s'empourpraient à chaque parole, tandis que ses yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbites.
— Du calme, mon chermonsieurLimouroux, ou gare l'apoplexie.
A celte apostrophe, prononcée par Jules avec un incomparable sang-froid, le nouveau venu s'arrcla raidc. Sa bouche se referma silencieusement, et il chercha un siège des veux. Puyseul lui avança un fauteuil et le fit asseoir sans ('•prouver aucune résistance.
— Marangeot, dit-il, après avoir sonné, apportez à monsieur un verre d'eau sucrée et de
UNE AVENTURE DE MAGISTPwVT. 131
la Heur d'oranger. Préférez-vons autre chose, mon cher monsieur Limouroux ? ne vous gênez nullement; vous êtes ici chez vous.
— Un verre Je bière, si c'est possible, murmura le bijoutier en essayant d'ôter sa cravate , et avec la douceur résignée d'un mouton entre les mains du boucher. Le terrible mot apoplexie l'avait foudroyé.
Le vicomte était un jeune homme fort bien élevé et sachant les égards dus aux maris. Il dénoua de sa propre main le foulard tortille autour du cou de celui-ci. remplit ensuite un verre qu'il lui présenta, puis^ tandis que M. Limouroux buvait, il reprit d'un ton gracieux :
— C'est de la bière de Strasbourg, clic vaut mieux que celle du café des Panoramas. Je vois avec pînisir que vous la trouvez bonne. Maintenant que vous voilà plus calme, parlons raison. D'après ce que vous venez de me dire et l'état où je vous vois, je devine ce qui vous est arrivé. Madame Limouroux a sans doute quitté le domicile conjugal pour venir à Dijon , et en me voyant ici, les injustes soupçons que la malvcil-
lo'J LE PARAVENT.
Luice vous avait fait conce\oir Tan (ieruier vous .suut revenus. Je dois, avant tout, détruire dans leur naissance des doutes injurieux pour une lemmc digne de respect. Je vous donne ma parole d'IîOîineur que depuis mon départ de Pari.-, je n'ai pas aperçu madame Limouroux, et «jue je n'étais pas prévenu de la démarche qu'elle vient de fa
— Votre parole d'honneur ? répéta le mari en soupirant comme souflle un marsouin et en posant son verre sur un guéridon.
— J'espère que cette lovale explication vous .-urfit, reprit Puyseul; non-seulement je ne suis pour rien dans le malheur que vous paraissez sui'ir en ce moment, mais si je savais quelque niovea de vous prouver la part que je prends •i votre chagrin et de vous rendre service, je ^ousjure que je le saisirais avec empressement.
— C'est trop de bontés , répondit M. Liluoiirouxj presque convaincu par l'air candide d.c son interlocuteur.
— Songez que je vais bientôt me marier, reprit Jules avec un accent sympathique ; entre roiiiVèrci no doit-on pas se soutenir?
— Commciit, monsieur le vicomte se marie! dit le bijoutier de qui les oreilles industrielles se dressèrent subitement ; — et sans douîe mousieur aura besoin de quelque parure pour fa corbeille de madame la vicomtesse ; j'ai l'honneur de me recommander à vous, m-onsieur ; j'ose prétendre que Franchet ne fabrique rien de mieux que ce que peut offrir mon établisse ment; des perles de la plus belle eau... des diamants premier choix. J'ai fait venir un artiste de Bohême. On ne taille qu'en Bohême, monsieur. — Une femme que j'adorais , me traiter ainsi! Oh! Paoh ! Paola ! cria tout-à-co»p le négociant infortuné, en s'affaissant sur son siège.
Puyseul fit plusieurs tours dans le cabinel d'un air de réllcxion profonde.
— Allons, soyez homme, dit-il enfin, cii s'arrêtant devant le fauteuil où se lamentait le mari. Je veux vous servir, mais à une condition: il faut d'abord me promettre de bannir à jamais de votre esprit cette absurde jalousie qui vous égare et qui a déjà porte le trouble dans votre
ménage. Je gagerais que la comment dirai-
jc.la petite étourderic de madame Limouroux
134 LE TARAVEM.
a pour toiile cause quoique lulile discussion et non aucun {"ait dont votre honneur doive prendre de l'ombrage. Voyons, la main sur la conscience, avant son départ, n'avez -vous pas eu avec elle quelque petite altercation ? la moindre chose, une bagatelle, un enfantillage? les femmes sont si susceptibles!
— Mais, monsieur, je fais tout ce qu'elle veut.. . c'est au jioint que je rougis souvent de mon peu de caractère... à moins que ce ne soit cette partie de Montmorency avec son cousin Lancival où je n'ai pas voulu la laisser aller.
— Voilà ce que c'est ; il n'en faut pas plus. Madame Limouroux se sera dit : Ah ! mon mari ne veut pas que j'aille à Montmorency, eh bien, j'irai à Dijon. Coup d'état féminin, pas autre diosc.
— Avec cela, qu'elle a une tante qui habite Lyon.
— Et pour aller de Paris à Lyon, la route la plus agréable est la Bourgogne. Vous le voyez, tout s'explique. Madame Limouroux allait chez sa tante.
— Au fait, j'imaginais peut-être un nions-
tie à propos de rien ; et puis j'aurai été trop sévère, trop rigide; elle est si sensible!
M. Limouroux leva au plafond de petits yeux ronds comme ceux d'une carpe, et se versa un troisième verre de bière , pour achever de chasser l'oppression que dissipaient insensiblement les paroles de son interlocuteur. Puvseul fit un tour dans la chambre, afin de dissimuler un sourire qu'il ne pouvait plus réprimer.
— Maintenant reprit-il en s'arrètant de nouveau, si Ton vous donnait un moyen de retrouver madame Limouroux, quelle serait votre conduite à son égard ?
— Eh! monsieur, je l'aime ! répondit le bijoutier avec une componction qui rendait superflue toute autre assurance de mansuétude maritale.
— Mais que veniez-vous faire chez le procureur du roi de Dijon ? reprit Jules, aussi politique qu'un diplomate qui ne veut laisser aucun point obscur dans une négociation.
— C'est Lancival qui m'a appris que sa cousine lui avait escamoté son passeport ; cela m'a
mis sur la trace. J'ai tout lieu de croire qu'elle esta Dijon, mais je ne sais où elle est logée. II faut bien m'adresser a la justice, afm d'obtenir des renseignements et un mandat pour ramener mon épouse au domicile conjugal.
— Mauvais moyen , mon cher monsieur j croyez-moi, la justice n'a rien à voir dans tout ceci. Donnez-moi votre parole d'honneur de n'avoir aucun mauvais procédé à l'égard de madame Limouroux, de faire votre paix avec elle, de l'emmener à Paris, et je vais vous dire où elle est.
Le bijoutier s'élança du fauteuil avec la promptitude de ces diablotins à ressort, qui, du fond d'une tabatière, sautent au nez du priseur ébahi.
— Comment savez-vous où elle est ? cria-t-ii d'une voix rauque.
La strangulation recommençait ; Puyseul vida la bouteille dans le verre qu'il offrit à l'époux passionné.
— IN'allez-vous pas encore faire l'Othello? dit -il en riant; si j'étais, comme vous supposez, amoureux de madame Limouroux, pen-
sez-vous que je vous donnerais le moven de la rejoindre ?
— En effet, répondit le négociant, frappé par la justesse de ce raisonnement ; — où est-elle? dites-le moi. Je vous jure, par tout ce qu'il v a de plus sacré de ne pas lui dire une seule parole plus haut que l'autre : qu'elle revienne à Paris avec moi, et tout sera oublié.
Puyseul prit le chapeau de son interlocuteur et le lui présenta : — 'hôtel du Chapeau-Rouge, dit-il, — numéro onze, — l'escalier à gauche, au fond de la cour, au premier; — vous frapperez trois coups.
Monsieur Limouroux ouvrit à la fois, dans toute leur dimension, les veux et la bouche; niais il ne put rien articuler, son ébahissement lui coupait la parole.
— Ne soyez pas étonné de me voir si bien informé, reprit le jeune homme pour prévenir toute observation ; noussommesicidans le sanctuaire de la Justice, et elle sait tout. Bon vovage^ mon cher monsieiu^! et surtout de la douceur avec votre femme, je vous le recommande. — Et, j'y songe, si vous avez quelque jolie parure
en perles qui puisse convenir à madanne de Puyscul, gardez-la moi.
— Comblé, monsieur le vicomte, — je n'oublierai jamais... — ^ Cette pauvre Paola, va-tclle être émue ! — Perles premier choix ! balbutia le bijoutier, en serrant convulsivement la main que lui tendait Puyseul.
Quand il fut sorti, le jeune homme se mit à la fenêtre.
• — Vraie tournure de mari, dit- il en suivant de l'œil JM. Limouroux, qui se dirigeait vers l'hôtel du Chapeau-Fiouge de toute la vitesse de de ses petites jambes; puis, une pensée soudaine traversant la tête de Jules, il se laissa tomber en riant sur un fauteuil.
— Et cet ingénu de la Piochelte, qui en ce moment plaide sa première cause d'amour ! Parbleu! lui qui cherclîc les aventures, il va en avoir une au grand complet; il n'avait pas compté sur le mari.
En quittant son déloyal ami, M. de la Rochclte, malgré l'assurance cavalière de ses dernières paroles, ne s'était pas re'idu par le cliemin le pins direct à Tliôlel du Chapeau-Uouge. Ceux qui ont conservé quelques souvenirs des émotions peureuses d'un premier rendez-vous, émotions dont on rougit en les épiouvant, mais qu'on regrette dès qu'on s'y est aguerri; ceuxlà comprendront 1 1 piîsillaninii'é du jeune ma-
JAO LE PARAVENT.
gistrat, sa décontenance d'écolier en passant à plusieurs reprises devant le logis qu'habitait la dame de ses pensées, et qu'il flairait sans oser Y entrer, enfin la strangulation involontaire, cravate de novice que nous avons tous portée au moins une (ois^ et qui menaçait de barrer le passage à son éloquence quand serait venu l'instant du péril. Après avoir promené son amoureuse poltronnerie du palais des Etats à la porte Saint-Guillaume, scandalisé les vieilles femmes agenouillées devant la croix de mission voisine de cette porte, troublé un ou deux couples profanes sous les solitaires ombrages de l'Arquebuse, et visité machinalement les tombeaux de Saint-Bcnignc, le procureur du roi tira sa montre pour la vingtième fois.
— Sept heures moins un quart, se dit-il, je n'ai pas dîné et Puyseul m'attend sans doute. Parbleu, qu'il attende! la faim est plus tolérable que cette stupide émotion qui depuis quatre heures me fait tourner comme un écureuil dans sa cage. Le dîner de table d'hôte doit être fini; voici le soir : le moment est favorable, l'approche de la nuit dispose l'âme aux impressions tendres, c \\c. n'ai plus à craindre qu'un
appétit intempestif ne cause à cette belle des distractions préjudiciables à mon amour. Pour moi, fort heureusement je suis à jeun, car, je le sens, en ce moment un œuf h la coque m'étoufferait. Sept heures moins dix; à sept heures au Ghapeau-Piouge, ou je suis déshonoré h mes propres yeux.
Cette belle résolution eut son effet. Au moment où sonnaient sept heures à l'horloge de la cathédrale, M. de la Rochette pénétra dans l'auberge, non pas avec la démarche imposante et solennelle d'un magistrat habitué à inspirer le respect et cjuelquefois la crainte, mais de Fair furtif et ombrageux d'un renard qui s'insinue dans un poulailler. Instruit par les rapports de la police du nid où se cachait la jolie colombe voyageuse, il traversa la cour sans parler à personne, monta l'escalier à gauche et se trouva bientôt devant une petite porte sur laquelle il lut le chiffre onze; là il s'arrêta un moment pour reprendre haleine et courage; il ôta son chapeau, essuya la sueur de son front, lit un peigne de ses doigts afin d'ébouriffer dans tout leur luxe ses boucles blondes éclaircies par les travaux du parquet, puis il cira sc&
bottes avec son foulard, et resserra les cordons de son gilet pour lui faire dessiner une cambrure plus gracieuse, autour d'une taille, hélas! un peu replète pour un don Juan ; cette toilette achevée, il essaya d'éclairer la position de rennemi en mettant l'œil h la serrure, mais la clef qui la fermait intérieurement l'empêcha de rien voir; il prêta l'oreille sans être plus heureux, et n'entendit que le battement précipité de son cœur.
— Le sort en est jeté, se dit-il enfin, le Rubicon est franchi !
Avec la subite audace d'un poltron qui, d'aventure, se sent du cœur et veut en profiter^ il frappa aussi bruyamment que si son doigt eût été le marteau d'une porte-cochère ; hasard ou habitude ce doigt frappa trois coups, et l'on eût dit la menace d'un créancier disposé à assommer son débiteur, plutôt que le signal d'un amant rompu aux allures discrètes de son état.
Un petit bruit se fît entendre soudain, semblable aux bonds légers d'un chevreuil qui va s'élancer d'un taillis; la clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et sur le seuil apparut vive et preste une des plus jolies visions que
puisse désirer un chercheur d'aventures. Le paradis de Mahomet ne peut avoir pour huissiers des houris plus gracieuses et plus séduisantesquene l'élaiten ce momentla romanesque bijoutière surprise dans le négligé d'une femme qui attend toute autre visite qu'une visite judiciaire : Paola portait son costume de la veille à rexcej>tion de la redingote qu'elle avait lempîacée par une robe de chambre féminine; rien ne saurait exprimer la cocjuetteric provoquante de ce peignoir rose-tendre, flottant à chaque pas sans aucun ruban qui le retînt^ et laissant voir alors le pantalon le plus blanc, le gilet à petites fleurs le plus mignonnement pincé, la chemisette la plus fine et la mieux plissée, que femme ait jamais revêtus pour un bal travesti. Une feuille de lys prisonnière dans le calice d'une rose donnerait seule une idée du Irais mélange de couleur, résultant de ce costume dont riicrmaphrodisie piquante eût fait rcvcr à un peintre la statue de Polyclète, tandis qu'un poêle eût cru voir Chérubin ayant volé à sa marraine une robe au lieu d'un ruban. Comme pour compléter le contraste, la jeune femme, dans son cnoprcsscment d'ouvrir, avait
iàli LE PARAVENT.
gardé à la main un mouchoir brode et d'où pendait une aiguille qui était à l'œuvre au moment même où le jeune magistrat avait frappé; tandis que l'œil, en pénétrant dans la chambre, pouvait apercevoir sur une chaise un chapeau d'homme, sur une table une canne, et enfin sur la cheminée, pour suprême insigne de virilité, un petit poignard tout charmant dans son fourreau doré et avec son manche de nacre.
En apercevant , à la place de Puyseul qu'elle attendait, la physionomie écarquillée de son poursuivant de la veille, madame Limouroux frappa du pied ; puis elle se jeta en arrière et essaya de refermer la porte j mais, avec l'audacieuse intelligence que le danger inspire parfois aux esprits les plus obtus et les plus timides, le procureur du roi rendit cette manœuvre inutile en s'élançant dans la chambre, et ce fut lui qui en referma la porte, dont il tourna la clef par une impertinence peut-être machinale.
— IMadame, dit-il alors d'une voix un peu tremblante malgré ses efforts pour l'affermir, je regrette que mes devoirs de magistrat —
Ici l'haleine lui manqua en même temps que l'inspiration. Pour terminer l'exorde dont son
ami lui avail sourflc le début, aucun mot ue lui vint; une œillade ingénument passionnée et qui équivalait h un agenouillement servit de clôture à la période.
Refoulée par la brusque invasion de cet assaillant inattendu, et emportée par l'ébullition soudaine de son sang corse, Paola n'avait fait qu'un bond h Tcxtrémité de la chambre pour V saisir d'une main sa petite canne, de l'autre son petit poignard. Ainsi armée, elle se retourna plus farouche que Diane, et prèle h punir un nouvel Actéon; mais en voyant M. de laRochette immobile devant la porte, interdit de son succès, tourmentant son chapeau par contenance et roulant les veux le plus niaisement extatiques qu'ait jamais appelés à son aide la muette timidité d'un débutant, elle comprit que contre un pareil adversaire, la plus inoffensive de ses deux armes était encore superflue, et qu'il devenait inutile de se poser en Rébecca, le ma- gistrat énamouré n'étant en aucune sorte parent du templier Rrian de [Bois-Cuilbert. La fière bijoulicre se désarma donc par un geste où perçait une ironie un peu dédaigneuse, et, nouant les rubans de son peignoir, elle prit II. 10
l/i6 LE PARAVENT.
une de ces alliludes bourgeoisement royales dont elle avait contracté l'habitude en trônant dans son comptoir.
— Que me voulez-vous, monsieur? dcmanda-t-elle d'un ton bref. — Que signifie cette manière inouïe d'entrer chez moi ? Pour qui me prenez-vous? Je ne vous connais pas, ni neveux vousconnaitre; et, d'abord, qui ctes-vous?
— Le procureur du roi de cette ville, répondit M. de la Rochctte en cherchant ses notes les plus graves et de l'air le plus austère qu'il put imposer à sa figure jmais il était trop tard, l'oreille de l'amoureux inexpérimenté avait perce la peau du magistrat menaçant.
— Et qu'ai-je à démêler avec la justice, reprit madame Limouroux avec le sourire le plus persifleur; je n'ai de procès avec personne; suis-je donc accusée de quelque crime ?
— Puyseul n'avait pas le sens commun avec son système d'intimidation, se dit le jeune magistrat, elle n'a pas peur le moins du monde, et de nous deux c'est moi qui dois avoir l'air d'être sur la sellfitlc. Changeons de batterie. — Madame, reprit-il en passant subitement du grave
au doux en dépit des instructions de son conseiller, je vous en conjure, ne concevez aucune inquiétude au sujet de ma visite, et surtout ne Tattribuez pas à une indiscrétion impertinente. Malgré la sévérité habituelle de ses devoirs, un magistrat est homme, et, en vous voyant, le plus austère ne se sentirait-il pas désarmé? Paola fit un pas vers la porte.
— Peste! pensa le procureur du roi qui à ce geste comprit qu'on l'allait éconduire; quelle vertu farouche ! terreur, galanterie, rien n'v fait. Essayons un dernier moyen.
Il tira de sa poche le portefeuille qu'il avait trouvé la veille.
— Mon portefeuille ! s'écria la jeune femme; sans laisser à Tamoureux magistrat le temps d'arrondir le bras, elle le lui arracha avec la prestesse d'une chatte qui saule sur une souris, et le mit dans la poche de son peignoir sans dire merci ; puis elle fit un second pas vers la porte. En se voyant enlever un objet dont il espérait un effet décisif, et qu'il prétendait ne restituer que sous conditions et movennaiiL rançon, M. de la Rochcltc resta un insîani im-
lo.
mobile et déconcerté; mais Timminence du danger lui souffla subitement une audace et une éloquence inouïes.
— Vous m'avez deviné, madame, s'écria-t-il avec l'accent le plus pathélique ; hier au soir déjà vous avez lu dans mes yeux, et en ce moment mèine mon émotion achève de vous découvrir mon secret. Et comment résister h tant de charmes? Comment rester aveugle h cet assemblage de grâces idéales qui en pénétrant
jusqu'au fond de mon cœur... me fait éprouver un sentiment qui que et ces veux enchanteurs dont l'éclat.. . et cette tournure ra-
Yissante.. . je suis si troublé Je vous jure,
madame, que
Ici le magistrat sentit qu'il restait court j il (ut sur le point de tirer sa tabatière et d'y prendre une prise^ ainsi qu'il faisait h l'audience quand pareil accident lui arrivait, mais l'inslinct fut plus fort que l'habitude, et il se jeta assez heureusement à genoux ; cela faisait une parenthèse plus poétique et atteignait le même résultat, car l'homme qui connaît l'art de se mettre à genoux a une minute au moins devant lui pour rattraper le fil de ses idées ; la grâce
de sa pantomime effaçant pendant ce temps le ridicule de son silence.
Paola laissa son adorateur agenouillé devant elle sans lui venir en aide le moins du monde, ni par son attendrissement, ni par sa colère. Son attention semblait captivée par la figure suppliante de l'amoureux procureur du roi, et un instant il put penser que la jeune femme était fascinée par ses regards; mais tout-àcoup elle tua cette illusion par le plus désolant éclat de rire qui ait jamais déchiré les oreilles et le cœur d'un amant.
— Mon Dieu, dit-elle, que vous avez là une drôle de cravate !
M. de la Piochette se leva d'un bond comme s'il eut reçu un coup de fouet; dans une glace placée en face de lui il aperçut sa figure rougissante qui, au-dessus de son malheureux col bariolé, avait l'air d'un pivoine trempant dans un vase de porcelaine chinoise; il se trouva alors une physionomie si grotesque, en môme temps une tournure si empêtrée dans sa redingote bleu clair qu'il acheva de perdre contenance et se dirigea précipitamment vers la porte
sans attendre cette fois le congé de la belle in ■ humaine qui lui riait au nez ; au moment de mettre la main sur la clef, trois coups frappes du dehors l'arrêtèrent brusquement.
— Enfin c'est lui, s'écria la jeune femme en s'élançant pour ouvrir.
— Lui? répéta le magistrat fort déconcerté par cette complication inattendue.
— Ouvre - moi donc , Paola , dit une voix claire.
Madame Limouroux saisit avec une énergie extraordinaire le bras du jeune homme qui naïvement allait tourner la clef; d'un geste elle lui imposa silence , et de cette voix si basse et pourtant si distincte qu'ont les femmes en pareil cas , elle prononça à son oreille ces deux mots diaboliques!
— Mon mari !
Pour la première fois, M. de la PiOchettc entendait sifder à son oreille celte balle, au bruit de laquelle les gens à tempérament nerveux ne s'habituent jamais ; sa chair frissonna comme celle de Job au soufile de l'esprit nocturne, et poussé par une sorte de courant élec-
trique , il s'éloigna à reculons et sur la pointe du pied de cette porte où il eut désiré Satau plutôt que l'époux légitime de la belle tentatrice qu'il avait sous les yeux.
— Paola , je vous entends ^ voulez -vous bien m'ouvrir? répéta le mari cjui joignant !e geste à la parole donna à la porte une secousse violente.
Tandis que le procureur du roi , cherchant vainement une issue, sautillait silencieusement de la porte à la fenêtre, et du lit à la cheminée comme une Taglioui de carrefour qui exécute la danse des œufs , madame Limouroux jeta autour d'elle le regard rapide et décidé d'une femme aguerrie à pareil danger. La chambre était petite, la cheminée impraticable, le lit touchait en plein le parquet, la fenêtre donnait sur une cour où se trouvaient en ce moment une demi-douzaine de voyageurs ; ainsi de ces différents côtés nulle chance de salut. Aucun cabinet d'ailleurs, à l'exception d'une petite armoire pratiquée dans l'épaisseur du mur, et servant au besoin de conmmnication avec une chambre voisine. La bijoutière ouvrit celte armoire et y poussant M. de la Rochettc :
— Là! dil-cUc.
— Là! répondit-il justemcnl cnVayc de l'étui où il lui fallait entrer.
— Paola ! je vous ordonne d'ouvrir ! cria en ce moment l'époux exaspéré, et un coup de pied menaça la porte d'un enfoncement prochain.
Le procureur du roi n'hésita plus et sauta dans l'armoire qui se ferma aussitôt : en se trouvant subitement privé d'air et de lumière , la poitrine comprimée par une porte qui lui parut lourde et sinistre comme le couvercle d'une bière , M. de la Rochette éprouva la plus horrible sensation qui eût jamais tourmenté sa \ie jusque-là si placide et si pacifique. Le mouvement de sa montre, les palpitations de son cœur, les pulsations de ses artères, sa respiration même, devenus plus so- Jiores dans l'espèce de boîte où il était enfermé, J)ruirent à ses oreilles comme autant d'ennemis prêts à le trahir. De plus , pour terreur derniers, deux articles du code pénal, qu'il savait par cœur, le saisirent en même temps à la £>'orge; l'un disait : « Le meurtre commis par
l'époux sur son épouse , ainsi que sur !e complice, à l'instant où il les surprend en flagrant délit dans le domicile conjugal, est excusable, » — l'autre : « Le complice de la femme adultère sera puni d'un emprisonnement de trois mois à deux ans. »
— Si cet homme me trouve, il a le droit de me tuer, se dit le procureur du roi en retournant contre lui-même l'argumentation têtue dont il avait contracté l'habitude dans l'exercice de ses fonctions. — Dans respcce nous ne sommes pas, il est vrai, au domicile* conjugal, mais c'est là une question accessoire, le principal est le flagrant délit qui est incontestable. Qu'importe que je sois plus innocent que l'enfant qu'on va baptiser, les apparences me condamnent. Caché par l'épouse dans une armoire à l'arrivée de répoux! il y a flagrant délit évident; j'ai fait juger dix fois en ce sens. Le mieux qui puisse m'arriver, c'est d'avoir la vie sauve et d'être condamne h deux ans d'emprisoiîncment; car en ma qualité de magistrat , ils me donneront le maximum... j'y concluerais en pareil cas... Dans quel horrible guet-apons suis-je tombé... Mais il ne frappj plus... serait -il
jDarti... Je n'entends plus rien clans la chambre... CeLtc petite tigresse m'abandonneraiteile ainsi... Est-ce qu'on va me laisser dans ce buffet mourir de faim ou de suffocation?.. Je sens que l'air se raréfie déjà. . . C'est intolérable, car j'étouffe... iSîourir pour mourir...
Ne supportant plus sa position , et un peu rassuré par le silence absolu qui régnait dans la chambre , le chercheur d'aventures appuya son dos au fond de l'armoire, ses mains et ses genoux contre la poi te qu'il poussa de toute la vigueur que lui aVait dcpaitic la nature : la porte résista, mais le fond , cédant subitement, il tomba à la renverse et se trouva couché sur le dos dans la chambre du voisin, sans savoir comment la chose était arrivée. Un petit cri de frayeur accueillit cette entrée pittoresque : en se relevant, M. de la Rochette aperçut la jeune bijoutière enveloppée d'un manteau écossais, la tête couverte d'un feutre gris et debout devant une porte qu'elle essayait d'ouvrir.
•— Que voulez -vous encore? dit la jeune femme qui reconnut dans l'obscurité naissante la figure de son malencontreux soupirant. Ne pouviez-vous rester où je vous avais mis?
Le magistrat ne répondit rien à cette observation dérisoire.
— Où sommes-nous ? dit-il à son tour ; par où avez-vous passé? Et lui, est-il parti?
— J'ai trouvé une autre porte dans l'alcove , et je crois qu'il est allé chercher un serrurier... •Mais il n'y a pas de temps à perdre. Tenez, vous êtes plus fort que moi, faites sauter cette serrure... j'y laisserais mes ongles sans venir à bout de l'ouvrir... Allons... vite!...
— Une effraction ! s'écria le procureur du roi qui ouvrit de grands yeux; deux effractions! reprit-il plus bas en regardant l'armoire enfoncée.
— Dépéchez-vous donc, prenez un de ces chenets...
— Mais, madame, on ne brise pas ainsi les portes... et d'abord chez qui sommes-nous?
— Chez le petit Anglais^ répondit Paola avec une pétulance extrême 5 la porte s'ouvre sur un corridor qui donne sur la seconde cour. 11 n'y a qu'un tout petit étage de ce cùlé ; rien de plus facile que de sauter à terre...
— Et CCS l'.abits que vous a\ ez là, sont-ils à vous? reprit le magistrat, qui conservant, malgré son émotion, une certaine lucidité d'esprit, remarqua que le chapeau de l'héroïne lui tombait sur les yeux , tandis que le manteau de tartan balayait le parquet.
— Seigneur Dieu! que vous êtes insupportable et que vous m'impatientez! C'est le manteau du petit milord que je lui prends pour n'être pas reconnue.
- — Un vol! ! fit M. de laRochette en reculant de deux pas, un vol! dans une auberge où vous logez; ■ — article 386, paragraphe /\...
— Oh! l'ennuyeux bavard; s'écria la jeune Corse qui piétinait d'impatience. UEngîish sera trop heureux que je lui aie emprunté son manteau. Tenez, un chenet ferait trop de bruit, prenez mon poignard et dévissez la serrure.
A la vue de la lame que lui présentait l'intrépide bijoutière, le procureur du roi se laissa tomber sur une chaise.
■ — Arme cachée. . . main armée; — article 38 1 , paragraphe 3, et 385, paragraphe idem. . . Main-
IXE AVENTURE DE >JAGISTRAï. 157
tenant, je m'attends à tout... "X'avcz-vous tué personne?
Cette complication de délits imprévus dont il se trouvait l'innocent complice et qui fondaient sur lui en grossissant, ainsi qu'une avalanche, anéantit le magistrat, qui, à chaque nouvel incident, se coignait la tète à un article du code pénal plus rigoureux que le premier. Jl resta immobile sur la chaise , les bras pendants, l'oreille basse et sourd aux paroles de sa compagne. En ce moment, il n'était plus question pour lui de galanterie, et son goût pour les aventures était passé. Une rumeur soudaine en dehors de la chambre voisine dissipa sa stupeur.
— Voici mon mari, dit madame Limouroux d'une voix un peu tremLlanîe ; voulez-vous qu"il m'assassine?
Le magistrat se leva et se tordit les mains.
— Là l'adultère! ici le vol! et je suis innocent; vous êtes témoin, madame, que je suis innocent !
— Oh! très-innocent ! répondit Paola en souriant dédaigneusement n;algré le danger; mais si mon mari vous trouve, il vous tuera.
Un bruit de voix et de pas dans l'autre chambre annonça que l'entrée en avait été forcée, et que le siège de la seconde enceinte allait commencer.
— De tous cotés je suis un homme perdu , s'écria M. de la Rochette, et saisissant un chenet, en deux coups il fit sauter la serrure.
— Madame, au nom du ciel, reprit-il, laissez ce chapeau et ce manteau ; il s'agit pour vous de la réclusion, et pour moi des galères !
Sans l'écouter , la jeune femme s'élança hors de la chambre, ouvrit la fenêtre du corridor et sauta dans la cour. Au même instant, la porte de l'armoire fut crochetée, et M. Limourouxsc précipita par l'ouverture, en bondissant comme un lion affamé !
— Un homme! cria-t-il dans le diapason le plus aigu de sa voix de contraltino.
M. de la Rochette n'en écouta pas davantage, et prit en courant la route que lui avait montrée la bijoutière , poursuivi dans sa fuite par le mari. La cour dans laquelle avait sauté Paoîa, et dont le sol n'était distant de la fenêtre que d'une toise environ, était entourée de hangards
OÙ l'on enfermait les voitures ; ce lieu était assez désert d'ordinaire; mais en ce moment un gendarme s'y trouvait par hasard , assis sur le timon d'une calèche, et conversant amicalement avec un chien barbet, en attendant l'arrivée de la diligence. L'action d'un homme sautant par la fenêtre parut louche au dépositaire de la force publique, et il courut sur Paola fort empêtrée dans le grand tartan de l'Anglais.
— Minute! dit-il en la saisissant au collet. La jeune femme défît l'agrafe du manteau,
glissa comme une anguille entre les mains qui voulaient la retenir, et tournant autour d'une voiture , ouvrit une porte derrière laquelle se trouvait une rue peu fréquentée, où elle s'élança. Le manteau vide à la main , et aussi déconcerté que le fut en pareil cas l'agarante Putiphar , le gendarme se livrait à une ^érie d'invectives contre les voleurs qui ne veulent pas se laisser arrêter, lorpq'i'un second personnage tomba devant lui du l:aut de la fenêtre, suivi presque aussitôt d'un troisième.
— Mais c'est donc une grêle que ces brigands-là ! s'écria le militaire stupéfait : d'une main il jeta le manteau aux jambes d'un des
nouveaux venus, et il sauta sur l'autre en criant de toute la force ('e ses poumons: à la garde! Le coup de Jarnac échut à M. Liuiouroux, qui, se prenant les pieds dans les plis du tartan, mesura la terre de toute sa hauteur. En reconnaissant le chapeau à cornes et les aiguillettes de l'estalier qui l'appréhendait au corps, le procuieur du roi fut illuminé par une inspiration soudaine.
— Jeannisson? dit-il d'une voix sévère.
— Mon procureur du roi! s'écria le soldat de plus en phis ébahi en reconnaissant un de ses supérieurs.
— Ne le lâchez pas, cria de son côté M. Limouroux qui venait au secours de la force publique.
Le magistrat se redressa majestueusement.
■ — Au nom du roi! emparez-vous de cet homme, dit-il d'un ton solennel et en désignant du doigt le mari. Avec l'impassibiiité d'un automate, le gendarme transposa sa main de l'épaule de M. de la Rochette à la gorge de M. Limouroux , qui, à cet acte inouï, resta muet et pétrifié.
— Vous en répondez, Jeannisson, reprit le procureur du roi, je cours après son complice; et, laissant le mari entre les mains du gendarme, il s'esquiva par la petite porte qu'avait ouverte Paola.
Tandis que cet orage grondait au Chapeau- Kouge, Puyseul avait paisiblement achevé sa lettre à la marquise de Chàteauferry ; il dîna sans que l'absence de son hôte nuisît en rien à son appétit , et s'installa ensuite à une fenêtre donnant sur la rue; tout en fumant un cigare, il conversait ainsi avec lui-môme :
— Grâce à l'adorateur et au mari que je viens delui expédier, j'espère que madame Limouroux
et compagnie aura dorénavant assez d'occupation, et qu'elle me fera le plaisir de me laisser tranquille. Mais je serais Lien curieux de savoir auquel des deux champions restera en définitive cette belle Hélène , et qui l'emportera du Mcnélas industriel ou du Paris en robe noire... Sur mon âme , c'est Paris! reprit tout-à-coup le vicomte, qui aperçut dans h rue M. de la PiO-. chette, marchant fort vite, rasant les maisons et donnant le bras à un petit jeune homme dont la jolie figure sembla produire sur le fumeur une impression peu agréable.
— Sont-ils endiablés, ces robins! se dit Jules qui ferma biusquement la fenêtre; comment, ils enlèvent la femme à la barbe du mari! ma foi, je m'avoue vaincu! De mon temps, quand J'époUx arrivait, je lui cédais la place... et je lui otais toujours mon chapeau le premier. ..
Une conversation fort animée dans l'appartement voisin interrompit ce soliloque ; un momerit après, la porte s'ouvrit, et le maître du îogis se précipita dans la chambre d'un air effaré.
— Il parait que l'affaire a été chaude, dit
Puvseul en remarquant la rougeur de son hôte cl les gouttes de sueur qui lui humectaient le front.
— Chaude! répéta M. de la Rochette d'une voix altérée ; s'il fallait recommencer, j'aimerais mieux êlre plongé vif dans une chaudière à vapeur.
— Qu'est-il donc arrivé?
— Le diable en personne sous la forme du mari ! et cela au moment où j'étais a. genoux et où je gagnais du terrain — alors elle m'a enfermé dans une armoire.... ensuite on a enfoncé les portes ; nous avons tous sauté par la fenêtre, et nous voici...
— Quelle histoire me fais-tu là ?
— Je te dis qu'elle est là, dans ma chambre; j'espère cpie personne ne nous aura suivis... Je veux mourir si je sais qu'en faire et où donner de la tète... Une femme enlevée à son mari, et enlevée par moi, procureur du roi! Mon bon Puvseul tu as l'habitude de ces choses-là ; si tu ne me tires pas d'embarras, je suis un homme perdu.
— Je n'enlève jamais , répondit le vicomte : mais explique-moi plus clairement; car je ne comprends rien du tout à ton récit.
Le procureur du roi se promenait à grands pas ; il s'arrêta devant son hôte, et dit brusquement en levant un doigt à la fin de chaque période :
■ — Il y a, qu'en ce moment je suis en passe d'être décrété d'accusation, i" comme complice d'adultère, surpris en flagrant délit par le mari; car un homme qui se cache dans une armoire, innocent ou non, se constitue par ce fait seul en état de flagrant délit ; ci, deux ans d'emprisonnement, article 338; 2° comme complice du vol d'un manteau, vol commis la nuit, dans une hôtellerie, par plusieurs personnes, à main armée, avec effraction et escalade... Toutes les herbes de la Saint-Jean, rien n*y manque; ci, la réclusion, au minimum-; 3° comme coupable d'arrestation illégale, articles 34' et 343. — En faisant un bloc du tout, il y a là pour dix ans de travaux forcés, et si j'étais chargé de poursuivre une pareille affaire, j'obtiendrais mieux que cela; je conclurais peut-être à la perpétuité.
UNE AVENTURE DE MAGISTRAT. I(i7
La porte s'ouvrit et le domestique mon ira discrètement sa figure.
— Qu'est-ce encore? demanda le magislr^a.
— Le gendarme Jeannisson est là, dans l'antichambre, avec le voleur que monsieur a l'ail arrêter ; il vient demander à monsieur ce (pi'il doit en faire.
— Qu'il lui torde le cou, s'écria M. de la llochette exaspéré par ce nouvel incident.
— ]\Iarengeotj dit le vicomte, faites-les attendre un instant.
— Eh bien^ que vas-tu faire ? reprit-il, (juand le domestique fut sorti.
— Le parti le plus sage serait de m'aller jeter dans rOuche. Que veux-tu que je lasse i^ Chaque pas m'enfonce plus profondément dans l'abîme. Demain malin je serai la fable de loiilr ma compagnie, et c'est le moindre malheni- qui puisse m'arriver.
Tandis que le procureur du roi se lamentait sans rien résoudre, Puyseul enfoncé dans un fauteuil faisait en lui-même le raisonnement suivant : — il s'agit de manger les marrons <\u<:
vient de tirer du feu cet honnête Raton. Lequel vaut le mieux de restituer madame Limouroux à sou mari, ou d'en enchevêtrer le vertueux magistrat ? Dans le premier cas je suis débarrassé d'clle, dans le second elle me débarrasse d'un rival ; évidemment ceci est le plus sûr. — Un rien t'effraie, mon cher La Rochette, dit-il alors en se tournant vers son ami; heureusement je suis là pour réparer les sottises. Me donnes-tu carte blanche ?
— Ah ! mon ami, si tu me tires de ce guêpier, tu me sauves la vie.
— Je me charge de tout. Je prétends nonseulement que cette aventure n'ait aucune suite désagréable pour toi, mais encore que tu en cueilles les fruits. Commençons par le mari. Mets-toi à ce bureau et écris-moi un ordre à ton gendarme pour qu'il ait à relâcher son prisonnier.
Le procureur du roi obéit sans faire d'observation. Murii du papier, Puyseul sortit; en approchant de l'antichambre, il entendit les gloussements suraigus du bijoutier qui était en disyssion ort animée avec son gardien.
— Oui, criail M. Liinouroux, j'ai dit jésuite ctjenenven dédis pas... Jésuite, entendez-vous. Vous êtes tous les satellites du despotisme... Mais j'en écrirai au Coîistitutionnel... Plongezmoi dans les cachots., . Je suis Français, moi... Vive la charte !
— Vous êtes libre, mon cher monsieur Limouroux; ceci n'est qu'un malentendu, dit Jules en entrant, et il remit le billet au gendarme. Celui-ci^ après l'avoir lu, porta la main à son chapeau et se tourna vers le bijoutier.
— Vous pouvez vous flatter, lui dit-il, d'être lin fier braillard, et si je n'avais pas été en fonction, je vous en aurais fait avaler du jésuite! Et, frappant la poignée de son sabre, il sortit d'un pas majestueux.
— Ah ! monsieur dePuvseul, s'écria le mari, vous voyez le plus malheureux des époux... Enfuie encore une fois !... et il y avait un homme dans la chambre !
— Allez vous coucher, répondit le vicomte, le sommeil est l'oubli de tous les maux ; mais ne quittez pas Dijon^demain j'aurai peut-être quelque chose d'heureux h vous apprendre.
— Que Dieu vous récompense! s'écria M. Limouroux en se retirant, je ne me pardonnerai jamais d'avoir soupçonné un homme tel que vous.
— Nous voilà débarrassés du mari, dit Puyseul, lorsqu'il eut rejoint son hôte. Maintenant, tiens-tu toujours à faire faire à ta belle héroïne le voyage sentimental d'Arc-sur-Tille !
En apprenant que l'époux qu'il avait fait arrêter arbitrairement était parti, le procureur du roi se sentit soulagé d'un poids énorme; peu h peu l'idée du péril passé produisit en lui l'effet habituel qu'exprime le proverbe italien :
Passato in periglio, gabbalo il santo.
— Au fait elle est bien jolie! répondit-il, et toutes ces catastrophes ont singulièrement avancé mes affaires; car enfin elle est là, dans ma chambre... est-ce que tu crois qu'elle viendrait ?
— Non, si lu te charges de la négociation; lu es trop ému pour réussir; mais, moi qui suis de sang -froid et désintéressé dans tout
cecïf je parie la décider à partir demain avec toi.
— Je parie dix louis que non, et je souhaite perdre, dit le magistrat presque guéri de ses terreurs et alléché de nouveau par le fruit tentateur que lui présentait son ami.
— Dix louis, soit, et tu as perdu, répondit Puyseul ; attends-moi ici, je vais te donner une idée de mes talents diplomatiques.
Le procureur du roi remit au vicomte la clé de la chambre où il avait enfermé madame Limouroux et s'étendit dans un fauteuil, en attendant impatiemment le résultat de la démarche de son conseiller. En voyant entrer celui qu'elle poursuivait depuis une semaine, la jeune Corse s'élança vers lui avec un empressement qui pouvait également passer pour l'effet de l'amour ou pour celui d'un désir de vengeance; mais Puyseul , en homme habitué à dominer les événements les plus critiques, ne lui laissa pas le temps d'articuler un seul mot.
— Ma chère Paola, dit-il, en lui prenant la main malgré elle, je ne sais trop si nous sommes amis ou ennemis, mais vous m'aimerez ou
vous me tuerez une autre fois. Pour le moment voici ce dont il s'agit : votre mari est là, et il n'est qu'un seul moyen d'empêcher le procureur du roi, chez qui vous êtes, de vous remettre entre ses mains. Sous ce costume cavalier, qui du reste vous rend encore plus charmante si c'est possible, vous avez blessé à mort le cœur du sévère magistrat. Vous avez beaucoup d'esprit et vous devez me comprendre. L'essentiel pour vous est de gagner quelques jours, afin de laisser tomber la première furie de M. Limouroux. Un peu de coquetterie ; la justice est à vos pieds sans que cela vous engage à rien, et vous êtes sauvée. Est-ce convenu?
— Mais vous, ingrat... indigne.
— Quant aux griefs que vous croyez avoir contre moi, je n'ai pas le temps de les discuter en ce moment; si vous teîiez à entendre ma justification autant que je tiens moi-même à vous l'offrir, plus tard je pourrai vous prouver l'injustice de vos reproches. Cette porte, continua-t-il en baissant la voix , s'ouvre dans la chambre que j'occupe, et il n'y a de verrou que de votre côté; mais avant tout, il faut prendre un parti : accepter la protection de votre
nouvelle conquête, protection fort inoffensive, je vous jure, ou vous préparer h un téte-h-téte conjugal qui , vu les circonstances , ne serait peut-être pas sans désagrément.
iPuyseul parla si bien que la jeune femme consentit à tout ce qu'il voulut, et dans la situation critique où elle s'était placée , c'était peut-être le parti le plus prudent qu'elle put prendre.
— Ta peux demander pour demain une chaise de poste, mais d'abord compte-moi mes dix louis, dit le vicomte à M. de la Rochette; à ta place j'irais en Suisse. Arc-sur-Tille est trop près de Dijon.
— Comme tu connais les femmes ! Tu fais d'elles ce que tu veux! répondit le magistrat émerveillé; il me faudra passer par bien des armoires avant d'atteindre à ta hauteur. Quoi I elle a consenti...
— A tout. . . Bonne nuit, homme heureux ! . ..
Apres avoir congédié son hôte, Puyseul se mit à la fenêtre. A la lueur d'un revcrbore, il aperçut un individu qui se promenait devant la maison d'un air fort agité, et il reconnutM. Li-
inouroux. Un moment après il ferma la croisée, et enlendrt les pas non moins précipites de M. de la Rochette qui, ayant cédé son appartement à riiéro'ine de l'aventure, avait fait dresser dans son cabinet de travail un lit qui paraissait devoir rester inoccupé. La même insomnie éperonnait le mari désespéré etl'amoureux plein d'espérance ; semblables à deux chevaux de manège, ils piétinaient en long et en large, chacun à son poste^ avec une émulation dont le vicomte ne put s'empêcher de rire :
— Parbleu ! se dit-il, voilà une petite bourgeoise qui peut se vanter d'être gardée comme une reine : sentinelle devant la porto, sentinelle dans l'antichambre. Bonne faction, mes maîtres; le gardc-du-corps vous salue!
A ces mots, le jeune homme tourna le bouton de la porte dont il avait parlé à Paola ; — de l'autre côté le verrou avait été tiré.
Le lendemain, vers les trois heures de l'après midi , deux voitures se rencontrèrent à une lieue de la ville sur la route d'Auxonne. Dans Li première qui revenait à Dijon , Puyseul, assis en face de madame et de mademoiselle de Genancourt, déployait toutes les ressources de
son amabilité pour plaire à ses compagnes qui paraissaient écouter avec une faveur marquée les insinuants propos de l'habile jeune homme. L'autre voilure allait fort vite, et ses stores baissés lui donnaient une apparence aventureuse. Au moment où elle croisa la lente et féodale berline, un de ces stores mystérieux se leva et madame Limouroux passa par la portière sa jolie léte, malgré les efforts du procureur du roi qui, en reconnaissant la livrée de Genancourt, s'était blotti au fond de la chaise de poste. Puyseul répondit par un sourire gracieux au regard foudroyant que lui lança au passage la belle Corse.
— Qui donc saluez-vous ? demanda madame de Genancourt.
— Un de mes amis qui est avec cette jeune dame, M. de la Rochette^ répondit Jules d'un air indilférent.
— M. de la Rochette ! s'écrièrent à la fois les deux femmes.
— Et quelle est cette dame? reprit la présidente en fronçant imperceptiblement le sourcil.
— Oh 1 c'esl une aventure fort romanesque, une espèce de pèlerinage à Gretna-Green, répondit le jeune homme qui , du coin de l'œil , montra mademoiselle Alplionsine à samère, pour l'aire comprendre à celle-ci qu'il était impossiJjle d'en dire davantage devant une jeune personne. Les trente-deux ans de vertu du procureur du roi furent anéantis par ce regard. Au même instant, comme si le ciel eût voulu consommer d'un seul coup la ruine du magistrat, un cavalier venant de Dijon et éperonnant avec furie un bidet de poste, vint se jeter sur la berline au risque d'écraser sa maigre monture contre les robustes chevaux de l'attelage.
— Avez-vous vu ma femme ? demanda d'une voix étouffée cet écuyer désordonné ; une voiture verte ! Elle se sauve avec l'homme d'hier. . . Mon cher monsieur de Puyseul , suis-je assez malheureux !
— C'est le mari , dit Jules à l'oreille de madame de Genancourt.
— Une femme mariée! s'écria l'austère présidente, et, se penchant à la portière, elle montra du doigt à M. Limouroux la voiture soi-
«lisant adullére, en réalité si innocente^ qui fuyait dans le lointain.
Puyseul regarda d'un œil scrutateur mademoiselle de Genancourt. Un étonnement sans émotion et presque sans dépit avait seul animé un instant la figure calme et inexpressive de la jeune fille.
— Pauvre la Piocîiette ! pensa le vicomte, n'avoir pas même su se faire aimer de cette petite provinciale !
En quittant la berline, M. Limouroux pressa la course de son cheval avec une fureur nouvelle. A chaque pas il gagnait du terrain sur la chaise de poste dont les voyageurs ne se croyaient pas l'objet d'une poursuite aussi chaude. 11 l'atteignit à la fin, et se ruant à fond de train sur le postillon , il lui appuya sur le nez, tout en galopant, le canon d'un pistolet gigantesque. A ce geste menaçant, le conducteur se renversa sur la croupe du porteur, et arrêta raide.
— Si tu bouges, lu es mort! lui dit le bijoutier d'une voix tragique. Une seconde après il avait arraché un des stores et braqué le pistolet sur la portière.