‹ Le paravent (volume 4)Chapitre 4 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

A la vue de l'arme et de la figure de sori mari, Paoîa se jeta au fond de la voiture en laissant son prétendu complice pleinement exposé au feu. Le procureur du roi, quoique fort ému de cette attaque inattendue , saisit le pistolet.

— Voulez-vous m'assassiner ? dit-il en emj[)loyant toute sa force pour désarmer l'époux, furieux : tandis qu'il tirait l'arme par le canon, M. Limouroux la retenait par la crosse; dans^ cette lutte, le coup partit, et la balle labourant h joue du magistrat lui enleva du coin de la lîouche à l'oreille , une aiguillette semblable à celles qu'un découpeur habile prélève sur l'eslomac d'un canard. Étouffé par la fumée qui ejiiplit soudain la chaise de poste, couvert de sang et persuadé qu'il avait au moins une couple de balles logées dans la tète, le prociireur du roi se laissa glisser à demi mort entre les coussins où il s'évanouit. Au bruit (lu coup, Paola réussit à ouvrir la portière et se jeta sur la route en essayant de fuir ; i^ïîais monsieur Limouroux, qui en ce moment lui parut aussi terrible que le spectre au cheval pMc dont parle l'Apocalypse, lui barra le pasr-'i'jc. Une seule idée frappa la jeune femme, ce

fut qu'il y avait encore un pistolet chargé, et que celui-ci pouvait bien lui être destiné. Avec l'agilité d'un écureuil qui grimpe à un arbre, elle s'élança à l'assaut de son mari , s'accrocha à ses habits, mit le pied sur sa botte, et en une seconde se trouva en croupe , les bras étroitement enlacés autour de lui.

— Oh mon petit bijou ! dit-elle en le serrant de manière à lui rendre impossible tout geste sanguinaire, enfin tu viens à mon secours :. chéri adoré, tu délivres ta Paola qu'on voulait l'enlever !

— Eh quoi! on t'enlevait, répondit le bijoutier en tournant la tète.

Un baiser passionné lui ferma la bouche, et une étreinte qui lui fît un moment perdre la respiration, attesta l'inaltérable amour dont il était l'objet. Tandis que la chaise de poste où gisait M, de la Rochette, continuait lentement sa route vers Auxonne, M, Limouroux reprit le chemin de Dijon , emmenant triomphalement sa femme en croupe et presque aussi convaincu de la vertu de la jolie Corse que de son propre héroïsme.

Un mois après, à Auxonne, dans une petite

chambre où il vivait d'une manière fort retirée, le procureur du roi balafic déjeunait tcte-htête avec Puyseul. Celui-ci en apprenant la catastrophe arrivée à son ami était accouru aussitôt de Dijon , l'avait installé dans ce logis , et lui avait prodigué les soins les plus attentifs pendant une maladie causée par une succession inaccoutumée de sensations violentes, plutôt que par une blessure sans gravité. Tous les deux jours le vicomte était venu voir M. de la Rochette ; mais sous le prétexte de la fièvre qu'aurait accrue la moindre émotion , il avait toujours éludé les questions du blessé au sujet «les siiitcs de son aventure et écarté par une consigne inQexible les visites ou les lettres capables, disait -il^ de retarder la convalescence de son ami. Ce jour-là, M. de la Rochette entièrement rétabli s'insurgea contre le despotisme de son garde-malade.

— Je n'y tiens plus, dit-il, je veux savoir ce qu'on dit de moi , ce que pense ma compagnie, quelle couleur a dans le public cette fatale aventure ; et enfin comment la famille Genancourt a pris la chose. J'aurai bien de la peine à faire ma paix. Le président est si rigide et ces dames

sont si collets montés — Et puis les nominations h la cour royale doivent être faites , et je devrais avoir reçu l'avis de la mienne — Décidément, c'est assez me cacher : je veux aller à Dijon.

Puyseul prit la main du magistrat et la lui serra silencieusement.

— Mon bon ami , dit-il ensuite^ je n'ai pas voulu jusqu'à ce jour répondre à tes questions de peur d'aggraver ton mal ; mais maintenant te voilà guéri, et il vaut mieux que ce soit moi qui te mette au fait : les nominations à la cour sont arrivées en eiïet —

— Ah ! dit le procureur du roi rendu soudainement soucieux par l'air triste qu'affectait son ami. . . , et. . . je ne suis pas conseiller ?

— Tu n'es pas conseiller, répondit Puyseul d'une voix compatissante,

— Ah! — Et qui est nommé à ma place?

reprit M. de la Rochette en essayant de sourire.

— Un de tes amis qui, en acceptant un emploi que dans les circonstances actuelles tu n'aurais pas obtenu, n'a pas cru trahir les devoirs

<Je l'amitié.... C'est.... moi qui suis nommé, continua Jules, qui ne put s'empêcher d'hésiter un instant.

Le procureur du roi retira sa main.

— Ah!.... tu es conseillera la cour de Dijon.... reçois mon compliment, c'est un joli

début Et moi, qui suis sur la brèche depuis

dix ans^ on me laisse pourrir en instance. Tu casseras les arrêts que je ferai rendre : c'est fort

drôle excessivement drôle, répéla-t-il avec

un rire forcé.

Le vicomte le regarda un instant d'un air ému.

— Non , mon ami , dit-il , je ne casserai pas les arrêts que lu feras rendre. Le malheureux éclat de ton aventure a décidé le premier président et le procureur-général à une mesure pénible pour nous tous, mais dont l'effet ne sera, j'espère, que temporaire. On a demandé ton changement.

— Mon changement! dit le magistrat en se levant.

— Tu es procureur du roi en Corse.

— En Corse ! en Corse ! en Corse ! cria M. de la Rochette sur trois tons différents , du grave à l'aigu. .. Mais c'est une atrocité, et M. de Geiiancourt, mon beau-père, me laisse égorger ainsi ?

— M. de Genancourt ne sera pas ton beaupère, dit Jules.

Le procureur du roi se rassit, et ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il eut la force de dire :

— Je ne comprends pas.

— Tu penses bien, reprit doucement Puyseul, qu'après le scandale de ta déplorable aventure, M. de Genancourt ne pouvait plus t'accorder la main de sa fille ; et ton mariage se trouvant forcément rompu , tu ne saurais trouver mauvais qu'un de tes amis , qui , s'il eût été en concurrence avec toi, se fût loyalement retiré, ait aspiré à devenir l'époux de mademoiselle Alphonsine.

— Toi ! s'écria le magistrat ; tu me prends ma femme et ma place !

■ — Mon Dieu ! je ne prends rien du tout :

c'est madame de Chateauferry qui a arrangé cela. En voyant que je ne te faisais aucun tort, je me suis seulement laissé nommer et marier. Voilà tout , mon cher la Rochette , et pour cela nous n'en serons pas moins bons amis.

— Amis ! cria le procureur du roi avec l'éclalante ironie que met Hamlet h prononcer le mot FrUnds ! — La seule chose que je regrette , vois-tu bien, c'est que tu ne viennes pas d'assassiner quelqu'un , afin que j'aie le plaisir d'instruire ta procédure. Quoi ! pour une simple tentative de bonne fortune, non suivie d'exécution, je suis honni comme si j'étais un nouveau Sardanapalc ; on m'exile en Corse ; je perds mon avancement et peut-être ma carrière tout entière ; je manque un mariage superbe sans parler de celte épouvantable balafre qui me défigure pour la vie ; tu es la cause première de tout cela ; car j'y vois clair maintenant , et tu as le front de m'appeler ton ami !

— Oui, j'en conviens, pour une fois que tu as voulu te désenrobiner, tu as joué de malheur. ÎNIais il te reste une consolation, et celle-là suffît aux grandes âmes.

— Quelle consolation ? demanda INI. de la B-Ochette avec l'amertume d'un homme qui n'espère plus rien en ce monde.

— Ton innocence ! dit Puvseul en souriant.

Le Parisien ne se promène guère que pour voir et pour être vu j les lieux où l'on peut marcher sans se coudoyer se trouvent donc frappés d'un dédain presque universel , car la foule , race moutonnière, suit la foule, et la mode remplit à son égard le rôle du chien du berger qui harcèle le troupeau pour lui faire serrer les rangs. Parmi les promenades délaissées pour des rivales d'un moindre mérite, il est juste de

nietlre en premier orJre le Jardin des Plantes. ÏSIélancoliqucment épanoui sur la rive gauche de la Seine entre la halle aux vins , l'hôpital de la Pitié et la prison de la garde nationale , c'est vainement qu'il ouvre sa grille chaque matin aux rares passants du pont d'Austerlitz , vainement qu'il dispose dans l'ordre le plus scientifique les merveilles de son horticulture , vainement qu'il apporte une coquetterie raffinée à la toilette de ses lions et de ses panthères. A part les provinciaux curieux de voir la girafe, et quelques familles britanniques pour qui une excursion sur le continent consiste dans une vérification plus minutieuse qu'intelligente des articles contenus dans le Guide du vojageur^ les habitués de ce royal établissement y paraissent aussi clairsemés que l'étaient sur le gouffre des mers les naufragés dont parle Virgile. Des vieillards ou des convalescents avides de soleil et changeant de banc dès cpie l'ombre les atteint, des pensions d'aveugles-nées ou de sourdesmuettes, tristes essaims pour qui la vie n'a pas de fleurs , des bonnes d'enfants voyageant un gâteau à la main du palais des singes à la fosse des ours , quelques ouvriers désœuvrés venant

LE PIED D'ARGaE. 191

à la ménagerie comme à un spectacle gratis et qui, au besoin, prendraient place dans ses cages, à condition d'y être nourris sans travailler, tels sont les hôtes accoutumes de ce beau séjour , prés duquel la place Royale semble bruyante et le Luxembourg animé.

Si l'abandon auquel se voit livré le Jardin déplantes en écarte le peuple des promeneurs, il est cependant parmi eux une classe sur qui le sentiment vulgaire reste sans influence ; car , pour elle , loin d'être un sujet d'éloignement , la solitude est un attrait et ses chemins préférés sont ceux où la foule ne passe pas. A cette classe éminemment intéressante et qu'il est superflu de désigner plus amplement appartenaient sans aucun doute un homme d'environ vingt- cinq ans et une femme plus jeune encore qui , par une fraîche matinée d'avril , en 1828 , se dirigeaient vers le belvédère à travers les sinueux sentiers de la vallée suisse. Jamais peut-être les daims et les gazelles , qui dans leurs enclos broutaient l'herbe printanière , n'avaient vu passer un couple mieux assorti. La manière dont le cavalier serrait sous son bras celui do sa compagne et l'abandon qui répondait à cette

îiiuettc pression annonçaient hautement l'harmonie d'une mutuelle tendresse. Dans le souple accord de leur démarche, dans leurs gestes les plus fugitifs , se trahissait le parfum de l'amour , cette rose qui fleurit dans le cœur ; on eût dit de deux nouveaux époux venant savourer loin du monde l'heure la plus douce de la lune de miel , si une remarque inévitable n'eût donné un prompt démenti à cette conjecture : la jeune femme était en deuil , et rien dans les vêtements de l'homme qui l'accompagnait n'annonçait l'uniformité qu'en pareil cas la loi conjugale impose au costume. Si donc le sentiment intime qui liait ces deux êtres l'un à l'autre semblait incontestable , la légitimité en devait paraître équivoque ; mais telle était la modestie qui brillait sur les traits de l'inconnue et tel le respect empreint dans le maintien de son ami, qu'avant de porter sur eux un jugement défavorable l'austérité même ou la pruderie eussent hésité.

Les deux amants marchaient avec lenteur, se trompant parfois de sentiers et peut-être volontairement, car d'autres que les écoliers préfèrent le chemin le plus long ; lui, chargé d'une om-

brelle que rendait inutile la discrétion du soleil et dont il se servait pour agacer au passage les rennes ou les moutons groupés curieusement derrière les treillis ; elle, suspendue au bras qui la soutenait et cachant sous une feinte lassitude la légèreté de l'oiseau dont les ailes viennent de se fermer. Malgré les préoccupations de ce sentiment exclusif si justement nommé par madame de Staël égoïsme à deux, une sorle d'inquiétude se peignait sur la physionomie de la jeune dame, lorsque les détours des allées lui laissaient apercevoir quelques promeneurs. Les femmes qui par leur toilette paraissaient appartenir aux classes élevées de la société lui causaient surtout une appréhension visible ; pour les éviter, elle aurait à chaque instant changé de chemin ou battu en retraite , si son compagnon ne lui eût démontré la puérilité d'une semblable conduite. — En vérité, Adrienne, lui dit-il après une alarme plus vive que les autres, vous me ferez tourner la tète avec vos frayeurs chimériques ! Pensez-vous qu'aucune de vos connaissances de la rue Tarannc vienne vous espionner au Jardin des Plantes? Mais songez donc qu'ici nous sommes aussi loin de Paris que si nous II. i3

nous irouvions au fond des foréls de l'Amérique. D'ailleurs, que pouvez-vous donc craindre? N'ètcs-vous pas maîtresse de vos actions? Est-il une seule personne qui ait le droit de les contrôler ?

— Pas une seule personne, mais le monde entier, répondit la jeune femme. A votre tour, ignorez-vous qu'une veuve de vingt-trois ans retombe en minorité et devient la pupille de tous , ennemis ou amis ? Dans la société de madame de Cbantevilliers seulement , je possède une demi-douz.iine de tutrices officieuses qui , sous prétexte de s'intéresser à moi et de guider mon inexpérience , me feront mourir d'ennui à force de conseils et de leçons. Si l'une de ces bonnes âmes m'apercevait en ce moment, seule avec vous, que penserait-elle, mon Dieu! et surtout que dirait-elle?

— EIî ! quelle importance peuvent avoir les propos de quelques prudes ?

— Permis à vous de les braver, Adolphe ; mais moi je dois m'y soumettre , car ces propos fonl, loi dans les salons. Allons, soyez de bonne foi et avouez qu'en me décidant à sortir

i:e matin , vous m'avez fait faire une folie , une véritable escapade d'écolier, dont je me rcpens déjà en attendant que j'en sois punie.

— Mais, enfin, où est le mal, dit Adolphe ; ne dois-je pas vous épouser dès que votre deuil sera fini ?

— Quand nous serons mariés , tout sera en règle, reprit-elle, et je sortirai seule avec vous tant que vous voudrez ; mais peut-être alors ne chercherez-vous plus la solitude comme aujourd'hui ?

A cette insinuation où perçait une douce coquetterie , le jeune homme pressa sur son cœur une main cjui s'y abandonna sans résistance.

— Oh ! seul avec vous dans un désert, s'écria-t-il avec l'emphase naturelle aux amoureux.

Ils ralentirent le pas et marchèrent quelque temps recueillis dans leur bonheur, ne se partant plus que par l'cxpicssivc étreinte de leurs bras enlacés. En ce moment , si un^puits s'était rencontré devant eux, ils y seraient tombés selon toute apparence 5 comme fit Pastrologut;

àc la fable. Heureusement leur distractioii n'enfanta pas un dénouement si fatal , mais elle les mena aveuglement sur un vieux monsieur fort distrait de son côté , et qui se tenait immobile devant une nombreuse famille de jiintadcs et de canards pour qui sa main émiettait paternellement un gâteau de Nanterre. Cet ami de la nature, soigné jusqu'à la recherche dans sa toilette, portait par-dessus un vêlement noir une longue redingote couleur de cliocoîat qui laissait apercevoir à l'une des i îoulonnières le ruban de la Légion-d'IIonneur; eu se sentant heurté par le couple rêveur, il se retourna vivement et lui montra une figure aussi sèche que jaune, dont le galbe pointu rappelait à l'esprit le museau d'un chacal ou le Irait caractéristique de la physionomie de Robespierre. Ses yeux enfoncés sous des sourcils grisonnants dardèrent un rayon scrutateur, qui , après avoir pénétré sans discrétion sous le chapeau de la jeune femme , se fixa sur le visage de l'amant avec une expression de surprise ironique. En reconnaissant les traits de l'homme qu'il avait poussé par mégarde, Adolphe se sentit rougir en dépit de lui-même ; il

porta la main à son chapeau et prononça quel- (jnes paroles d'excuse ; sans avoir l'air de l'écouter, le vieillard lui rendit son salut, regarda de nouveau Adrienne avec une attention plus vive que respectueuse, et s'éloigna lentement après avoir lancé sur le couple interdit un dernier coup-d'œil dont la raillerie scmbkiit tempérée par une bonhomie indulgente.

— Quel est ce monsieur, et pourquoi rougissez-vous? dit Adrienne en interrogeant les yeux de son amant.

— Allez-vous encore vous alarmer? répondit celui-ci avec une sorte de dépit. J'ai rougi fort ridiculement et sans savoir pourquoi; c'est vous (|ui , avec vos frayeurs continuelles , me faites perdre contenance à mon tour.

— Mais cet homme —

— C'est de tous ceux que nous pouvions rencontrer celui que nous devons craindre le moins. 11 aura remarqué ma sotte émotion , et je suis sur qu'il s'en divertit intérieurement ; car malgré le passe- temps débonnaire au uiilieu duquel nous l'avons surpris , il est plus fin et plus malicieux à lui seul que tous les singes

que nous regardions tout-à -l'heure. C'est un vieil ami de ma famille , et qui , dans plusieurs circonstances^ ces jours derniers encore, m'a donné des preuves réelles d'intérêt ; en un motj c'est ce chef de division du ministère de l'intérieur dont je vous ai parlé plus d'une fois , M. Sabathicr.

— Celui qui vous a fait avoir votre place ?

— Lul-mcmc, et c'est d'autant mieux de sa part 5 qu'il n'ignore pas que mes opinions ne sont pas de la couleur des siennes, si toutefois il a une opinion ; car un homme en place depuis trente ans et qui se trouve le bras droit de M. de Martignac , après avoir été en faveur sous M. de Villèle —

— Cet hommc-lh doit avoir une demi-dou-^ zaine d'opinions plutôt qu'une , interrompit Adrienne en riant ; perdez donc la mauvaise habitude de médire de tout le monde. D'ailleurs, M. Sabathier est votre protecteur, et il vous faut le respecter. Pour moi , je sens que je l'aime beaucoup, malgré sa vieille figure et son regard moqueur; car enfin , cette place que vous lui devez, c'est plus de trois mille

francs par an, qui feront merveilles dans notre petit budget. Songez , Adolphe , que sans cela nous nous trouverions bien prés d'être pauvres. Entre nous deux, nous n'avions guère que l'indispensable; ces trois mille francs seront notre luxe.

-^ Est-on pauvre quand on s'aime? demanda le sentimental Adolphe.

— L'amour et une chaumière, n'est-ce pas ? reprit la jeune veuve avec un sourire tendrement railleur; il vous sied bien de parler ainsi, prodigue et dissipateur que vous êtes î car je sais vos folies : vous vous ruinez dans ce cher petit appartement de la rue Gaillon, où dans trois mois nous serons ensemble. Des tentures partout, des meubles h incrustations pour ma chambre , des bronzes dans votre cabinet, des porcelaines du Japon, des tableaux ; que sais-je encore? Voilà ce que vous appelez une chaumière ! Il est bien temps , je crois , que je prenne les rênes du gouvernement, et même j'ai fort envie de ne pas attendre pour cela le grand jour du mariage.

— N'êtes-vous pas ma reine dès aujourd^iui ? Qu'ordonnez-vous ?

— Avant tout , une mesure financière qui va vous faire froncer le sourcil , mais ça m'est égal ; vous voudrez bien ne payer aucun mémoire sans me l'avoir communiqué : je vous connais , vous vous laisseriez égorger sans mot dire ; mais moi , je mettrai ordre a cela.

— Vous voulez donc m'oter le plaisir de vous surprendre?

— Surprenez-moi tout de suite en vous montrant raisonnable. Et puisque je suis en train de gronder, écoutez-moi ; on vous a vu dans la rue Vivienne et au Palais-Royal courant les boutiques de bijoutiers. Songez qu'à l'exception de l'anneau de mariage , je ne veux pas une bague, pas un bracelet, pas une boucle d'oreille ; j'ai quelques diamants ; quand nous serons millionnaires , vous m'en donnerez d'autres; jusque-là, rien. Rappelez-vous qu'en me désobéissant, vous me mécontenteriez sérieusement. Je suis encore assez jeune pour n'avoir besoin que de fleurs.

— Adrienne , je n'avais jamais souhaité la fortune avant de vous connaître , dit le jeune homme d'un air mélancolique.

— Bon , reprit-elle ; vous rêviez chaumière lout-à-l'heure , et voici maintenant que vous soupirez après un palais! '

— Mais n'est-il pas cruel de ne r ie posséder tjui soit digne de vous ?

— Je croyais que vous aviez un cœur, répondit-elle en le regardant avec amour.

En s'entretenant ainsi de mille choses futiles , qui ont un immense intérêt pour les cœurs réellement épris , ils étaient enfin arrivés au Belvédère. La bise y soufflait avec l'àpreté qui signale les jours de l'équinoxe, et rendait le pavillon inhabilable. /Vdricnne , frissonnant sous son chàlc , reprit presque aussitôt le bras de son futur mari , et l'entraînant avec une vivacité qui rappelait les jeux de l'cnfmcc :

— J'ai froid, dit-elle, courons.

Ils s'élancèrent dans le sentier bordé de lilas (|ui, semblable h l'cscédicr de Chambord, descend du pavillon en formant une double hélice. Entraînés peu à peu par une impulsion que l'inclinaison du terrain rendait à chaque instant plus rapide , ils tournoyèrent du haut en bas

de cette spirale, accompagnant d'un rire joyeux leur course désordonnée, et, sans pouvoir s'arrêter, firent tout-à-coup irruption au milieu d'une société fort sérieuse , qui s'apprêtait à gravir le monticule. Ce groupe , composé de plusieurs femmes dont îa toilette et le maintien avaient un air de province , était escorté par deux innocents de treize à quatorze ans^ grands comme des hommes , mais portant encore des vestes rondes ; dames et jouvenceaux semblaient reconui.itre pour directrice une persoi^ne qui contrastait de tous points avec se.s compagnes. C'était une femme de trente-huit ans au plus , d'une beauté régulière , mais froide ; grande , et le paraissant davantage par la manière dont elle portait la tète ; sa redingote de satin noir, garnie de chinchilla , faisait ressortir une tournure qui , dans sa noblesse . n'était pas exempte de raideur 5 et son chapeau de velours épingle, dont les plumes ondoyaient au gré de la bise , était aussi fièrement posé que pouvait l'être le casque de Minerve sur le front de la déesse. Cette femme dont l'œil ferme et hautain annonçait plus d'estime de soi-même que de sympathie pour les autres ,

paraissait née pour porter les paniers et les robes à queue d'autrefois. A la regarder si attentive à la dignité de son maintien, si compassée dans ses gestes les moins réfléchis en apparence , on croyait voir d'abord une reine de tragédie ou une grande-prêtresse d'opéra , conservant à la ville la solennité théâtrale 5 mais l'impression rigide , habituellement empreinte sur ses traits , faisait évanouir aussitôt une supposition dont la liberté paraissait une insulte à mesure qu'on étudiait cette sévère physionomie.

En se trouvant inopinément en face et presque dans les bras de celte femme imposante, la jeune veuve s'arrêta sur place, avec la soudaineté nerveuse qui semble être l'attribut exclusif du coursier arabe ; elle rougit jusqu'aux yeux, quitta le bras d'Adolphe^ et faisant un violent effort pour sourire :

— Quel hasard, madame ! dit-elle d'une voix

mal assurée.

Pour éviter ie choc dont elle était menacée, l'étrangère avait reculé de deux pas en portant les mains en avant. Au lieu de répondre , elle

fixa sur Adrienne un regard glacial qui, sans changer d'expression , se porta ensuite sur le jeune homme dont les traits lui étaient inconnus. Fronçant alors les lèvres et les sourcils comme à la vue d'un objet hideux, elle détourna la tête avec affectation, et continua son chemin ; pantomime et mouvement ponctuellement imités par le groupe qui paraissait lui servir de cour.

En voyant s'éloigner cette brigade féminine, Adolphe remit son chapeau.

— Vous aviez cru reconnaître une de ces pecques provinciales, demanda-t-il en se penchant vers sa compagne. Mais qu'avez-vous ? comme vous êtes émue et tremblante !

— Venez, Adolphe, venez, les voilà qui se retournent, répondit la jeune veuve, qui se mit à marcher précipitamment, comme pour se dérober à la vue du groupe dont les chuchoteries ironiques arrivaient jusqu'à elle. — Oh ! quel regard elle m'a jeté! avez-vous vu, Adolphe? Quel regard !

— Cette femme vous connaît donc ? s'écria Tamant avec impétuosité. Et quand vous lî/i

parlez, elle se permet de ne pas répondre ! Elle ne vous rend pas votre salut ! mordieu! et il n'y a pas un homme avec elle, à qui je puisse demander raison de cette impertinence!

Il se retourna et brandit l'ombrelle qu'il tenait à la main , comme si c'eût été une canne ou une épée 5 mais n'apercevant, au milieu d'une demi-douzaine de chapeaux empanachés , que les deux grands enfants en veste ronde sur qui put tomber sa colère, il haussa les épaules.

— Comment se nomme cette créature ? ditil d'un air méprisant ; je l'ai vue quelque part, à rOpéra, je crois, dans les chœurs, ou parmi les t-omparses de Franconi.

Celte raillerie ne guérit pas la blessure d'Adrienne, qui continua de marcher en baissant la tête, muette et rêveuse.

— Mais qu'avcz-vous, mon ange? reprit son amant en changeant d intonation ; vous ne me dites rien. Que vous ai-je fait ? Suis-je donc coupable de la sottise de cette odieuse femme ? Parlez-moi, je vous en supplie.

— Non, je ne vous en veux pas, répondit-ellc

en lui serrant la main ; mais vous m'avez rendue bien malheureuse.

— Malheureuse ! . . . moi ?

— Oui, vous. Combien j'avais raison ce ma^ lin, en refusant de sortir ! Mais le moven de résister lorsque vous vous êtes mis une folie en tête! Un pressentiment me disait que cette promenade me porterait malheur, et tout ce que je craignais est arrivé. Grâce à cette rencontre, je vais devenir la fable d'une société moqueuse, intolérante, impitoyable. Une démarche bien innocente, cependant, va se métamorphoser en crime. J'aperçois d'ici les sourires et les regards de toutes ces dames; vous venez d'en avoir un échantillon ; qu'en dites-vous ?

— Quoi ! parce qu'une femme vieille et laide se trouve être insolente par-dessus le marché, vous voyez déjà l'univers entier armé contre

vous ?

— D'abord elle n'est pas vieille, puisqu'elle n'a pas quarante ans , et sa beauté est incontestable. Vous voulez flatter mon dépit , mais vous avez tort, car le dépit même ne saurait me rendre aveugle ; et puis^ fùt-clle affreuse et

])isaïeule, son autorité clans le monde n'en subsisterait pas moins.

— Qui est-elle donc? Vous ne parleriez pas autrement de madame la dauphine.

— C'est la comtesse de Chantevilliers, dit Adrienne.

— Je ne suis guère plus avancé, et il faut que vous me disiez maintenant ce que c'est que h comtesse de Chantevilliers?

— Voilà une question (jui sent le faubourg Saint-Jacques et l'École de Droit, reprit la jolie veuve ; si vous veniez davantage dans notre monde, je n'aurais pas besoin devons expliquer la valeur de ce nom que vous prononcez (l'un ton si léger. La comtesse de Chantevilliers, mon pauvre Adolphe, c'est la femme sans re- }>roche et sans peur ; c'est l'ange qui n'a jamais iailli et qui plane majestueusement au-dessus des faiblesses humaines ; c'est la reine des salons qu'elle veut bien honorer de s;i présence • c'est l'arbitre du goùl, le juge des réputations et des talents , la dispensatrice des éloges et du blâme. Elle est riche, elle est belle, elle est jeune pour son âge, elle est parfaite, elle est

infaillible, elle est souveraine ; en un mot^ elle est la vertu h la mode. ^

— Peut-cire parce que la mode est à la vertu. dit Adolphe en souriant.

— Ses ennemis, car qui n'en a pas? la trouvent, ilest vrai, un peu médisante, un peu dédaigneuse, un peu égoïste ; on lui reproche une sévérité pour autrui qui n'est égalée que par sa complaisance pour elle-même. Si elle pouvait se mettre h ses genoux, elle le ferait, dit-on, tant elle est pénétrée de son mérite. Mais ces léafères imperfections sont légitimes en quelque sorte : elle est si au-dessus des autres , qu'elle a bien le droit de leur faire sentir sa supériorité ; et, il faut être juste , elle ne risque pas de perdre ce droit faute d'exercice. Cela va sans dire qu'elle méprise tous les hommes; mais nous n'avons guère plus à nous louer de son indulfijence. Vous avez vu jouer la F^estale? Eh î)ien qu'une femme commette une imprudence, une faute , c'est madame de Chantevilliers qui remplit, h son égard, le rôle du grand-prêtre en lui jetant sur la tête le voile noir : pour cela il lui suffit d'une phrase, d'un mot ; après quoi tout est dit, et la pauvre femme coupable peut-

être d'étourderie seulement, se trouve enterrée toute vive comme Julia. Je suis sûre qu'en ce moment elle médite mes funérailles, continua la jeune veuve avec un sourire forcé ; notre téte-à-téte aura fait naitrc dans son esprit les idées les plus absurdes ; mais je n'attendrai pas le coup mortel ; j'irai chez elle demain sans plus tarder, et quand je lui aurai expliqué qu'il s'agit de mon mari , car je vous regarde déjà comme mon mari...

— Quoi ! vous iriez chez cette femme, après l'impertinence qu'elle vient de se permettre ! s'écria le jeune homme avec un emportement involontaire. Vous n'en ferez rien , Adricnne ; puisqu'à vos yeux j'ai déjà le caractère d lui mari, permettez-moi d'en invoquer l'autorité. Et quel besoin avez-vous de l'estime ou plutôt de la faveur de madame la comtesse de Cliantevilliers? dans trois mois ne vous appi'llcrezvous pas madame Dauriac ? Et alors quel tort peuvent vous laire les propos d'une prude, d'une bégueule ? car votre ange sans tache n'est pas autre chose... Vous me promettez de ne pas aller chez elle, n'est-il pas vrai?

• — Je ne vous promets pas cela , répondit

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