II
Adrienne ; vous me permettrez de tenir à ma réputation^ et de ne pas m'exposera des désagréments qu'une explication toute simple peut si facilement prévenir. Cette lemme est redoutable, vous dis-je ; quel profit trouverais-jeà m'en (aire une ennemie ?
— ?tlais elle vous a insultée !
• — Parce que les apparences l'ont trompée ; raison de plus pour la tirer de son erreur. D'ailleurs ne nous préche-t-on pas le pardon des injures? et puis, elle m'a envoyé l'autre jour une invitation de bal , et quoique mon deuil m'empêche d'en profiter, je lui dois une visite.
Cette discussion se prolongea sans qu'aucun des deux amants voulût renoncer à son opinion; avant qu'elle fût terminée ^ ils étaient rentrés dans l'appartement qu'occupait encore «lans la rue Taranne madame de Versan (ainsi se nommait la jeune femme). Adolphe Dauriac y passa une partie de l'après-midi , selon son habitude ; au moment où il allait enfin se retirer, un domestique étranger fut introduit jus- <}ue dans le salon par la femme de chambre.
LE PIED D'ARGILE. ïl|
— Qu'est-ce donc? dit Adrienne qui éprouva une émotion involontaire en reconnaissant la livrée de madame de Chantevilliers.
— Madame... c'est une lettre, balbutia le laquais assez embarrassé de son rôle, une lettre que j'avais apportée il y a quelques jours...
une invitation de bal Il paraîtrait qu'il y a
eu erreur^ car madame la comtesse... la redemande. . . Et si madan'ie voulait me la remettre. . .
Adrienne se leva , prit une lettre parmi les papiers épars sur son pupitre, et la donna sans mot dire au domestique.
— Eh bien ! voulez-vous encore aller chez elle ? s'écria Dauriac dé^ qu'ils furent seuls.
Il se leva par un bond de fureur, fît plusieurs tours dans le salon h pas précipités, et s'arrctant brusquement devant Adrienne, qui était restée debout et immobile :
— Celte femme a un mari ? lui demanda-t-ll d'une voix rauquc.
— Sans doute, répondit madame de Versau d'un air distrait.
— Quel âge a-t-il ?
— Soixante ans, je crois.
— J'en étais sûr. l.'n vieillard ! Ce matin Jes enfants ; tout à l'heure un laquais ! Mais cette femme doit avoir d'autres hommes que ceux-là autour d'elle! Elle a certainement un frère, un amant, un ami, quelqu'un enfin qui accepte la solidarité de son insolence et à qui je puisse couper la figure, puisqu'elle, cette odieuse créature, se trouve sous la protection de sa coiffe et de ses jupes!
Emporté par la colère, Adolphe leva la main et fouetta l'air par un simulacre de soufflet qui faillit à mettre en pièces la pendule de la cheminée.
La chaleur avec laquelle son amant ressentait l'insulte qu'elle venait de subir plut à madame de Versan, et calma son dépit mieux que ne l'eussent fait les consolations ou le raisonnement.
— Allons, ne vous emportez pas^ dit-elle en le forçant de s'asseoir. Le mal est fait, et il n'est pas de ceux qu'on répare Tépée à la main. Notre mariage, voilà la meilleure réponse aux calomnies qui vont sans doute m'assaillir j car je
LE PIED D'ARGILE. Slf.
ne dois pas me faire illusion : après un pareil début elle ne s'en tiendra pas là. JNIais que lui âi-je fait ? C'est en vain que je nie cherche un tort envers elle.
— Votre tort, Adrienne ; regardez-vous dans cette glace,Vous le verrez.
— Un compliment n'est pas une raison.
D'ailleurs, elle est certainement mieux que moi et ne l'ignore pas. Non, sa conduite, en cette circonstance, ne vient pas d'un grief particulier^ elle n'est que l'application de ses principes. Ces femmes qui font profession de vertu n'ont ni générosité, ni pilié. Agir ainsi sur un soupçon ! en croire une apparence trompeuse plutôt que le témoii^nacre de toute ma vie ! me condamner sans m'interroger, sans m'entendre! me traiter avec cette brutalité, et cela gratuitement, car elle sait bien que je suis en deuil, et que je ne serais pas allée à son bal! m'insuller pour le seul plaisir de l'insulte ! me chasser de chez elle, Adolphe, me chasser !
Madame de Versan, ([ui s'était d'abord penchée vers son amant, détourna subitement la tétc pour lui cacher les larmes dont l'indigna-
tion venait d'humecter ses paupières ; mais Adolphe les aperçut malgré ce mouvement, et, à cette vue, sa fureur ne connut plus de bornes.
— Elle vous a fait pleurer, Adrienne, s'écria-t-il; je vous le jure, à son tour elle pleurera. C'est à moi de vous venger, et vous serez vengée. Vous m'avez dit tout à l'heure qu'elle était mariée, et que son mari était un vieillard. Mais que fait-il? Quelle est sa position dans le monde ?
— Que fait sa position?
— Répondez-moi, je vous en prie ? Habitentils Paris? Chantcvilliers! Ce nom ne m'est pas inconnu, mais je ne puis dire où je l'ai vu.
— Dans les journaux, probablement; M. de Chantevilliers est député.
— Député, bien ! Il n'est pas de la gauche ; car ceux-là je les connais tous.
— Il est du centre, dit la jeune femme en essayant de sourire ; tout ce qu'il y a de plus centre, et cela depuis huit ans, je crois. Il a vu passer M. Decazes et M. de Villcle; il verra
passer peut-être M. de Martignac ; peu lui importe. C'est au ministère qu'il est attaché, et non aux ministres. Enfin, c'est un députe modèle, et qui^de sa vie, n'a touché à une boule noire.
— De quel département est-il?
— De Bordeaux, où il est président h la cour royale. Mais il habite presque toujours Paris, et y tient maison ouverte, car il est fort riche.
— De Bordeaux, répéta Dauriac; j'en sais assez. Et maintenant le reste me regarde. Il v a ici quelqu'un qui me donnera tous les renseignements dont j'ai besoin. Dès demain, dès ce soir, je saurai si cette femme sans reproche et sans peur est aussi invulnérable que vous voulez bien le dire. En fait d'anges, Adricnne, je ne crois qu'à vous. En y regardant de près, je finirai peut-être par découvrir une tache dans ce prétendu diamant, et alors alors je lui ferai connaître le prix de vos larmes.
— Et quel est ce magicien à qui vous allez recourir? demanda madame de Versan.
— Un de mes amis ; un homme de talent,
2ÎG LE PARAVENT.
de caractère et de cœur, que vous connaissez sans doute de réputation : Groscassand fâe la Gironde).
— Groscassand (de la Gironde)! qu'est-ce que c'est que ça ? dit Adrienne en riant.
Légèrement piqué de l'effet que venait de produire le nom de son ami, Adolphe prit un air sérieux.
— Je ne vous dirai pas comme vous l'avez fait ce matin, répondit-il, voilà une question qui sent l'école de droit ; mais j'aurais peut-être le droit de vous dire : voilà une question qui sent la frivolité des femmes. Groscassand, député du département de la Gironde, est un des nouveaux membres de la chambre qui ont le plus d'avenir. Il est destiné peut-être à recueillir l'héritage de Foy et de Manuel: car il n'est pas du centre, lui ! il est de la gauche, de la gauche pure ; il est...
— Vous savez que je vous ai défendu de me parler politique, dit la jeune veuve ; et puis il csl cin(i heures.
A ces paroles équivalentes à un congé, Dau-
riac se leva, et sortit enfin après avoir épuisé les interminables adieux que se font les amants lorsque, séparation cruelle, ils ne doivent se revoir que le lendemain.
Sans perdre de vue un seul instant le projet vindicatif qu'il n'avait qu'ébauché, le futur mari de madame de Versan dina à la hâte au café Desmares, et se rendit ensuite à la rue Courty. Ce lieu, dont le nom frappe probablement pour la première fois les yeux de la plupart de nos lecteurs, n'est en réalité qu'une ruelle de fort mesquine apparence dont beaucoup d'étudiants dédaigneraient le séjour, mais où se logent, sans
crainte de déroger, un grand nombre de députes de province. Le voisinage du palais Bourbon, et peut-être aussi les modiques loyers de ses liotels garnis, lui attirent cette préférence parlementaire. C'est là que M. Groscassand (de la Gironde) avait élu domicile pour la session ouverte depuis plus de deux mois. Indépendamment d'un cabinet sans cheminée qui avait la prétention d'être une chambre à coucher^ l'appartement de l'honorable député se composait d'une grande pièce servant à la fois de salon de réception, de cabinet de travail et de ^allc à manger. Un tapis montrant la corde couvrait le carreau jusque devant les pieds des fauteuils et du canapé en vieux velours d'Utrecht, qui en garnissaient à peu prés le pourtour ; une table ronde au milieu de la chambre, sur la cheminée une pendule représentant Vénus accroupie 5 sujet quelque peu anacréontique pour le logis d'un mandataire de la nation, les bustes en plâtre de Voltaire et de Rousseau, qui, du haut de deux socles opposés l'un à l'autre, se souriaient d'un air sournois, telles étaient les pièces principales qui complétaient l'ameublement. Au moment où Adolphe
entra dans ce salon à toutes fins, plusieurs personnes s'y trouvaient, attendant le retour du député que retenait h la chambre une séance prolongée au-delà de l'heure accoutumée. Habitué aux mœurs de la maison, le jeune homme s'approcha de la cheminée sans accorder une grande attention h ses voisins, dont les ligures lui étaient inconnues; il ralluma le feu près de s'éteindre, s'assit à la meilleure place à côté de la lampe , s'empara du Constitutionnel qu'il trouva sur la table, et le lut sans y comprendre un mot, car le visage dédaigneux de la comtesse de Chantevilliers s'interposait obstinément entre le journal et lui. Sa rêverie dura long- temps, favorisée par le religieux silence que chacun paraissait se faire une loi d'observer ; mais, à la fin, un bruit de voix et de pas, qui retentit au dehors, y mit un terme ainsi qu'à l'attente générale. X l'exception d'Adolphe, tout le monde se leva même avant que la porte remuât; elle s'ouvrit enfin, et le maître du logis fit son entrée dans le salon, suivi de deux jeunes gens de l'école de droit qui remplissaient auprès de lui le rôle d'ccuyers. ^I. Groscassand (de la Gironde) était un
grand et gros homme de quarante-cinq ans, qui, au premier coup-d'œil, semblait ne pour les luttes de l'arène et non pour celles de la tribune. La carrure de ses épaules, le large développement de tous ses membres promettaient une vigueur herculéenne et attiraient l'attention plus que ne le faisait d'abord sa physionomie dont le type vulgaire laissait pourtant soupçonner, après quelque examen, une organisation intelligente et une capacité réelle. Ses yeux petits, mais pleins de feu, pétillaient sous des sourcils courts et larges d'une extrême mobilité ; sa figure, osseuse et chaude de carnation, était surmontée d'une chevelure brune et crépue à laquelle la maturité de l'âge avait enlevé sur le sommet de la tète une couronne aussi nettement découpée que la tonsure d'un moine. Enfin, pour compléter la description de la personne par celle du costume, le membre du côté gauche portait un vêtement complètement noir, habitude contractée dans la pratique du palais, car, et nous ne devons pas négliger de le dire, M. Groscassand (de la Gironde) était avocat.
Le député de Bordeaux traversa son salon d'un air magistral, en saluant de la main, mais
sans se découvrir, les personnes qu'il y trouvait réunies; il entra tout d'un trait dans la chambre à coucher, d'où il sortit presque aussitôt, tète nue, après avoir changé son habit contre une robe de chambre à carreaux écossais. Ainsi rendu au laisser-aller de la vie privée, il se vint poser devant la cheminée contre laquelle il s'appuya en croisant les mains derrière le dos ; s'adressant alors à ses hôtes qui s'étaient rangés en demi-cercle devant lui :
— Eh bien! messieurs, dit-il d'une voix richement timbrée et qui annonçait le tribun, la séance a été chaude. J'ai vu l'instant où l'amendement de Jars passait. Cent quatre-vingt-deux voix pour, cent quatre-vingt-douze contre ; dix voix de majorité, pas une de plus. Si nous en gagnions cinq seulement, le projet Portalis serait h bas ; projet déplorable ! pour me servir an mot que nous avons mis à la mode dans l'adresse. Pour ma part, je ne le cache pas, j'aimerais mieux la loi de Peyronnet, la loi de justice, et d'amour; elle avait, du moins, le mérite de la franchise. — Ah ! bon soir, Dauriac; sortez-vous de la chambre ? Je vous avais dit hier que je parlerais aujourd'hui, mais j'ai cédé
la parole à Casimir Pcrier j ce sera pour demain.— Que désirez-vous, monsieur? continua le députe en adressant la parole à un jeune homme tout habillé de noir, qui se tenait à sa droite le cou tendu et la bouche béante.
— Monsieur, répondit celui-ci après avoir tiré de sa poche une lettre presque aussi large qu'une dépèche ministérielle , c'est de la part de mon père, M. Chaumenu , propriétaire à Bordeaux , im des électeurs qui ont eu l'honneur de vous nommer député.
— Hum ! fit M. Groscassand qui fronça ses hrges sourcils et décacheta la lettre avec une lenteur annonçant une parfaite indifférence pour «:c qu'elle pouvait contenir. — Hum ! répéta-t-il après l'avoir parcourue du haut en bas d'un seul coup-d'œil , — une place! Monsieur votre père vous adresse à moi pour que je vous fasse avoir une place , et il me rappelle à ce sujet que j'ai eu sa voix aux dernières élections. C'est une marque d'estime qu'il m'a donnée , c'est un insigne honneur qu'il m'a fait , et je vous prie de lui écrire que je ne l'oublie pas;mais quanta une place , monsieur, je n'en ai point à donner , et ces messieurs le savent bien. Ce n'est pas sur
ies bancs du coté gauche qu'il faut clierdier les distributeurs de grâces et de fa'scnrs. Si nous renversons le ministère , peut-être auraije plus de crédit ; et soyez sur qu'alors le fils <le mon honorable concitoyen, monsieur Boismenu...
— ChaumcnUj dit le jeune Gascon.
— Le fils , dis-je , de l'honorable M. Chaumenu peut être sur d'être le premier pour (|ni je me ferai solliciteur.
Une inclination de tête accompagnée d'un geste expressif avertit JM. Chaumcnu fils que son audience était finie ; le Bordelais salua profondément le représentant de sa ville natale, et sortit d'un air très-mélancolique.
— Et vous , messieurs , avez-vous aussi des places à me demander? dit alors M. Groscassand (de la Gironde), en parcourant d'un regard ^ssez railleur le cercle formé autour de lui.
— Quant à moi, monsieur, je ne vous imporlunerai pas long - temps , répondit un petit homme portant perruque. Je suis de Blayc , monsieur , et en celte qualité dépositaire d'une pétition des médeciijs de cette ville contre les
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remèdes et médicaments débités par les sœurs
de cbaritc.
— Fort bien, je me cbarge de cela, dit le députe en prenant le papier qu'il jeta sur son bureau ; mais ne pourriez-vous pas nous avoir aussi quelques pétitions contre les jésuites ? Il est quesîion d'une cbarge à fond sur les révérends pères, et une masse de pétitions bien étoffées ferait bon effet.
— Certainement , monsieur , cela est facile , répondit le petit bomme, et je vais m'en occuper sur-lc-cliamp.
— Monsieur , dit un troisième personnage en déployant un grand cahier ; c'est la souscription aux lettres politiques , religieuses et historiques de M. Cauchois-Lemaire ; deux volumes in-octavo, prix quinze francs ; très-beau papier. Tous ces messieurs de la Chambre ont souscrit, les nôtres bien entendu ; M. Lafayette, M. Benjamin Constant, M. Casimir Périer, M...
— Allez-vous nous réciter les litanies du côté gauche? interrompit M. Groscassand avec impatience et en arrachant des mains du commis le cahier de souscription, où il écrivit son nom j
— il n'est pas de jour où l'on ne vienne me mettre ainsi le pistolet sous la gorge.
— Deux forts volumes, monsieur, dit le commis ; belle édition, Cauchois-Lemaire.
— C'est bon, c'est bon ; c'est quinze francs jetés à l'eau , mais mes clients de Bordeaux les repêcheront.
En ce moment un domestique de l'hôtel ouvrit la porte et vint placer près de la cheminée une petite table où se trouvait un dîner tout servi , comme cela se pratique au théâtre dans les pièces où l'on mange ; seulement les mets étaient réellement de chair et d'os, et non de carton. A la vue de son repas , le député bordelais éprouva une double satisfaction, car il avait faim et ses hôtes l'ennuyaient.
— Mille pardons y messieurs , de la manière sans façon dont je vous reçois, dit-il en se mettant à table 5 mais un dépulé de l'opposition n'est pas tenu d'être très-fort sur l'étiquette ; d'ailleurs, je suis vilain, comme dit Béranger: mon grand -père élait laboureur et je m'en glorifie ! Je ne dine pas chez les minisLies, moi, et mon repas est trop moJestc pour qie je vous
offre de le partager. Excusez-moi si je ne vous retiens pas ; il faut que je me mette au travail aussitôt après mon dîner, cai- je parlerai demain, et la matière est grave ; il s'agit de savoir si nous aurons oui ou non la liberté de la presse. Vous comprenez que l'intérêt général absorbe mon temps aujourd'hui : au revoir donc, messieurs. Dauriac, ne vous en allez pas^ vous savez que nOLis devons travailler ensemble.
Les làolicux parlis, M. Groscassand (de la Gironde) poussa un soupir de soulagement et avala rapidement le potage.
— Eh bien ! cjuid nosn ? demanda-t-il en se versant h boire ; j'avais quelque chose à vous dire; ah! m'y voici. Vous vous rappelez que l'an dernier, après le retrait de la loi sur la presse, les étudiants des écoles allèrent en corps chez plusieurs députés, Sébastiani, Royer-Collard, Benjamin Constant , etc. Je ne suis point parlisan de ces démonstralions processionnelles; c'est une imitation de l'Angleterre, et vous sa- ^ ez que je suis girondin ; mais cependant si nous t^ulbutons la loi Portails et que ces visites se renouvellent, il ne serait peut-être pas mal qu'on vînt chez moi. Vous comprenez que ce n'est
pas une sotte vanité qui me fait penser à cela , mais enfin je suis à la brèche depuis le commencement de la session ; demain encore je compte donner un rude coup de collier : on doit; me soutenir. Voilà Foy et Manuel qui sont morts, il faut des noms nouveaux pour les remplacer, et, entre nous, quand je regarde autour de moi , je ne vois pas de concurrents fort re doutables. Vous avez beaucoup d'amis dans les écoles , vous pourriez donc préparer cela de telle manière qu'à la première occasion la chose allât d'elle-même.
— Comptez sur moi , répondit Adolphe j mais je vous en prie , trêve à la politique pour ce soir ; j'ai des renseignements à vous deman*der sur une chose qui m'intéresse vivement.
— Parlez j je vous écoute.
— Qu'est au juste la famille de Chantevilliers ?
— Chantevilliers ? dit le député \ voici son signalement en deux mots : ventru passé, présent et futur; il est mon compatriote comme vous savez sans doute , et je le connais depuis long-temps ; que Dieu lui pardonne les procès
23a LE PARAVENT.
qu'il m'a fait perdre ! Il est président de chambre là-bas , mais il ne bouge pas de Paris , et notre barreau s'applaudit fort d'en être débarrassé , car c'est un âne bâté ; bon homme au fond.
— Et sa femme ? dit Adolphe.
— Sa femme , répéta M. Groscassand en tenant sa fourchette et son couteau suspendus sur son assiette. — Oh ! sa femme , c'est autre chose ; c'est une gaillarde , celle-là !
— • Une gaillarde ! s'écria Dauriac. On m'a parlé d'elle au contraire comme d'une femme supérieure, comme d'une vertu à vingt-quatre €arats.
— C'est à peu près cela que j'ai voulu dire , quoique, je me vois obligé d'en convenir, l'expression dont je me suis servi n'ait rien de parlementaire. Mais à quel propos me demandezvous des renseignements sur madame de Chantevillers? Ètes-vous amoureux d'elle, par hasard ?
— Supposez que je sois amoureux d'elle, dit Adolphe en se tenant sur la réserve.
— Dans ce cas, je vous dirai ce qu'on chante dans la Dame Blanche : prenez gar-de ! d'aussi habiles, d'aussi forts que vous ont brûle leurs ailes à ce flambeau.
— Vous , peut-être ? dit le jeune homme à qui n'avait pas échappé le sourire mystérieux de son interlocuteur.
— Peut-être, reprit M. Groscassand d'un ton sérieux.
— Eh bien ! alors y au risque d'être indiscret , je dois vous supplier de vous expliquer.
— Mon cher ami , vous me laissez trop lire dans votre jeu , repartit l'avocat-député ; vous êtes amoureux de madame deChantevillicrs. On vous aura dit que je l'avais aimée autrefois ;, et vous voudriez exploiter mes souvenirs à votre profit ; le coup est bien conçu , mais mal exécuté.
— Ainsi vous l'avez aimée ? dit Adolphe.
— Pourquoi vous ferais-je un mystère de ce qui a été connu de tout Bordeaux ? il v a douze ans de cela, car c'était en 1816, elle avait alors vingt-cinq ans au plus et elle était belle ! il n'y
a pas à la cour des Tuileries une femme plus complètement belle qu'elle ne l'était alors. Elle avait déjà son port de reine avec plus de souplesse et de légèreté ; depuis elle a pris de l'embonpoint 5 du reste , ce n'est pas à moi d'y trouver à redire, car je n'ai pas trop maigri de mon côté , quoiqu'on prétende que l'amour malheureux soit un dessicatif souverain.
— Votre amour a donc été malheureux ? demanda Dauriac qui écoulait avec un intérêt cxlrème.
— Tout ce qu'il y a de plus infortuné. Vous comprenez qu'au bout de douze ans la blessure est cicatrisée 5 mais alors je fus pendant quinze mois assez désespéré pour être tenté dix fois par jour de m'aller jeter dans la Gironde ; je n'en ai rien fait , ce dont je m'ajiplaudis fort aujourd'hui.
— Elle en préférait donc un autre?
— * Un autre? dit M. Groscassand d'une voix où perçait l'orgueil ; — personne au monde , mon cher : plusieurs avant moi avaient tenté de lui plaire, plusieurs l'ont essayé après moi; mais il n'en est pas un seul qui puisse se van-
ter d'avoir obtenu d'elle seulement cela. En disant ces mots, le Bordelais fît claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent.
— Mais c'est donc réellement une femme vertueuse , iuipieiiable ? dit Adolphe, assez désappointé en voyant le peu de succès de son enquête.
— Vertueuse , oui ; imprenable , vous me permettez de le croire puisque j'ai échoué.
— Ainsi pas un amant, pas une intrigue^ pas un moment d'oubli dans toute sa vie ?
— Cœur sans faiblesse , réputation sans tache, dit le député, qui ajouta d'un air sardonique : — Vous voyez, mon cher, que la partie est digne de vous.
■ — Ces choses-là sont faites pour moi, se dit le vengeur d'Adrienne avec dépit; dans son auréole de perfection et de vertu, celte femme n'est pas une femme , c'est un être de raison ; et alors où la frapper?
Le souvenir de ses anciennes amours n'avait, porté nulle atteinte à l'appétit de M. Groscassand , qui , ayant achevé son diner , se leva de table.
— Eh bien! qu'avez-vous résolu? demandat-il à son hôte en changeant subitement de conversation ; — continuez-vous votre stage et débutez-vous au barreau? ou vous décidez-vous h tenter fortune dans le commerce? parlerai -je à Laffitte ou à Périer?
— Je vous remercie, répondit Adolphe d'un air distrait ; j'ai une place.
— Une place! et quelle place? demanda le député libéral.
— Un emploi au ministère de l'intérieur.
— Une place du. gouvernement ! s'écria M. Groscassand (de la Gironde) en faisant tonner sa voix de basse-taille, — une place du gouvernement ! vous, Dauriac! vous, que j'estime et que je nomme mon ami! c'est impossible; vous vous moquez de moi.
— Nullement, je vous assure, répondit Adolphe assez surpris de cette sortie imprévue ; vous savez bien que j'ai peu de fortune.
— Travaillez, dit le collègue de Benjamin Constant.
— C'est précisément pour travailler que j'ai sollicité un emploi.
— Un emploi du gouvernement! c'est une plaisanterie! quand je vous dis : travaillez! j'entends parler d'un travail noble, et non d'un labeur servile. Vous êtes avocat ; que ne plaidezvous? le barreau est un état indépendant , honorable y et quand on réussit , on est assuré d'un résultat très-positif; moi , par exemple , mon cabinet à Bordeaux me rapporte de vingtcinq à trente mille francs : que serait-ce à Paris?
— ]\Iais considérez que votre position est faite et que la mienne est à liiire. Vous avez du talent, en aurai -je , moi? Enfin , vous êtes à Bordeaux et je suis à Paris. Avez-vous calculé ce qu'est la concurrence dans ce pays-ci, et sur combien de centaines de mes confrères je devrais marcher pour arriver ?
— Eh bien ! entrez dans le commerce ! je vous ai déjà offert mes services auprès de nos seigneurs de la finance .
• — Dépendance pour dépendance, dit Adol-
phc froidement, j'aime mieux servir mon pays qu'un banquier.
— Votre pays ! c'est ici que je vous tiens , s'écria M. (iroscassand aussi chaleureusement que s'il eût été à la tribune ou à l'audience; — et qu'appelcz-vous le pays, je vous prie? est-ce le gouvernement ou la nation? le ministère ou trente millionsde Français qui n'ont aucune part aux emplois? Je sais que beaucoup de gens, qui se prétendent libéraux , ne se font aucun scrupule d'accepter des places du gouvernement ; ils sont même plus acharnés que les autres à les solliciter, témoin ce Boismenu ou Chaumenu , qui a porté jadis le bonnet rouge et qui m'expédie aujourd'hui son imbécillc de fils pour que j'en fasse un valet de Charles X. Ce ne sont pas ces hommes-là que vous devez prendre pour modèles, mon jeune ami ; car à cette imitation vous auriez bientôt perdu ce qui est plus précieux cpie toutes les fortunes de la terre , l'estime des autres et de vous-même. Il faut savoir choisir entre Rome et Carthage. Si vous acceptez une place du gouvernement, devenez le vassal, l'hommc-lige, le serf du gouvernement, c'est votre devoir^ puisque on vous
LE riED D'ARGILE. 237
paie ; mais alors quelle figure ferez-vous dans nos réunions , dans nos clubs où se fait sentir an besoin d'épuration, car il s'y introduit chaque jour de faux frères ? Savez-vous ce que penicront vos amis les plus intimes, ce que diront bien haut vos ennemis? Ils penseront, ils diront : Voici Dauriac, Dauriac qui s'est vendu !
En prononçant ce dernier mot, M. Groscassand (de la Gironde) leva la main droite à la hauteur de l'œil gauche, tira de haut en bas un fendant formidable qui dans sa ligne diagonale n'atteignit heureusement que le vide, et resta sur cette pose, assez content au fond de son éloquence.
— Vendu , jamais! s'écria Dauriac en levant les deux bras par un geste non moins pathétique.
— On le dira, on le croira, et l'on aura raison, car les apparences vous condamneront; chacun alors s'éloignera de vous et s'empressera de vous renier. Heureux encore si vous n'enlendez pas siffler à vos oreilles comme des balles meurtrières les mots d'espion et d'agent provocateur.
— Monsieur, dit Adolphe en palissant, celui qui prononcerait un pareil mot le paierait de sa vie, s'il ne me tuait pas.
— Jeune homme, répondit le[député de Bordeaux de son accent le plus solennel : j'ai l'habitude de dire la vérité à tout le monde , amis comme ennemis ; je vous vois sur le bord d'un abîme , il est de mon devoir de vous le montrer, puisque vous ne l'apercevez pas.
— Je ne suis pas si intéressé que vous paraissez croire, reprit le jeune homme avec un amer sourire ; j'ai été pauvre, et je saurai l'être encore, quoique j'aie maintenant des raisons légitimes pour désirer , je ne dis pas la richesse , mais le bien-êlre. Si je savais que cette place pût faire élever le moindre doute sur la sincérité de mes opinions, sur l'intégrité de mon honneur, je donnerais ma démission dès demain.
— Je vous conseille de la donner ce soir même ; il ne faut jamais remettre au lendemain une bonne résolution.
— Est-ce sérieusement et consciencieusement que vous parlez ainsi? songez qu'il ne s'agit pas de moi seul ; je vais me marier.
— Je ne donnerais pas un autre conseil à mon frère, dit le membre du côté gauche.
— Adieu ! repondit Adolphe, je vous quitte, car il est tard; mais je vous prouverai bientôt qu'il y a de l'cclio dans mon àme , lorsqu'on prononce devant moi les mois d'honneur et de loyauté.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main que M. Groscassand prolongea en manière d'encouragement pathétique, ou de congratulation anticipée. Adolphe sortit ensuite de l'appartement du député et regagna son logis, à pied^ en se livrant le long du chemin à des méditations d^une nature peu égayée.
— Voilà une triste journée, se dit-il pour conclusion en rentrant chez Ini 3 mille écus de rente perdus sans que j'en aie touché une obole! car mon parti est pris, entre l'honneur et l'intérêt il n'y a pas à hésiter; ce Groscassand est un homme antique, il aurait dû naître h Sparte : sa franchise est un peu crue ; mais quand on est comme lui trempé dans l'acier on a le droit d'être sévère pour les autres. 11 paraît que la vertu est inséparable de l'austérité;
de l'intolérance même; car enfin cette comtesse (le Chantevilliers que je déteste, c'est par une vertu poussée jusqu'au fanatisme qu'elle a ce matin blessé si cruellement Adrienne. Pourquoi le contact de ces êtres supérieurs est-il parfois si rude et si déplaisant ! et par quelle raillerie du sort faut-il qu'un des jours les plus tristes de ma vie soit précisément celui où je me suis trouvé en face de ces deux phénix ? une femme irréprochable et un homme incorruptible!
Une nuit d'insomnie confirma Dauriac dans la double détermination de conserver au prix de sa place l'estime de son honorable ami le mandataire du peuple, et de châtier l'arrogance de madame de Chantevilliers, dût-il, pour atteindre ce modèle d'ime perfection surhumaine , le poursuivre jusque dans le ciel, comme autrefois Diomède atlacjuait sans scrupule les divinités de rOlvmpe. Le premier de ces projets H. i6
étant de l:eancoiip le plus facile à accomplir , l'amant de madame de Versan résolut de l'exécuter sans relard, avant même d'avoir revu la femme qu'il aimait et dont il redoutait les remontrances. Après déjeuner^ il se rendit au ministère de l'inlcricur et y pénétra sans difficulté, car sa figure connue du concierge lui assurait déjà les prérogatives d'un habitué de la maison. Il se dirigea sans hésitation dans le dédale des corridors , et arriva bientôt devant le cabinet de M. Sabalhier , dont la porte lui fut ouverte aussitôt par un domestique portant la livrée ministérielle.
Le sanctuaire du chef de division offrait l'aspect froid et guindé, qui semble l'uniforme obligé ('e la bureaucratie; selon l'usage, des bibliollièques h casiers remplis de cartons verts e:i g.!rniss;iient les parois. Dans le milieu, une grande table couverte d'un tapis^ çà et là quelques sièges en acajou, complélaient l'ameublement dont le morceau principal était le buste de Charles X, placé sur un socle inamovible qui avait supporté la lête de Napoléon et attendait celle de Louis-Philippe.
A l'angle de la cheminée, devant un petit
bureau surchargé de papiers, M. Sabatliier était assis sur un de ces fauteuils dont le dossier trèsbas ne permet ni le sommeil ni la rêverie, et que les travailleurs affectionnent en raison même de cette incommodité. Une peau de loup étendue sous la table qu'entourait un paravent, à l'abri duquel l'employé supérieur avait le faux air d'un saint dans sa niche , annonçait seule cette préoccupation du bien-être qui porte l'homme à embellir son gîte habituel ; à part cet échantillon , non pas du luxe , mais du confortable , un anachorète eût avoué îe mobilier de cette espèce de cellule administrative. Au bruit de la porte , M. Sabathier leva la tête ; mais il la baissa aussitôt en reconnaissant Adolphe et continua la lecture d'un mémoire qu'il feuilletait avec une rapidité, fruit de l'habitude, et en lisant cinq ou six lignes à la fois. Accoutumé à ce genre de réception, Dauriac s'approcha de la cheminée et attendit que son protecteur lui adressât la parole. Après avoir achevé sa lecture, celui-ci écrivit une annotation en marge du mémoire qu'il plaça soigneusement dans un des casiers de son bureau, et, relevant ses lunettes au - dessus de son front chauve, il
fixa sur le jeune homme un regard railleur.
— Savez-vous, Dauriac, lui dit-il, que si nous étions encore sous la tutelle du parti prêtre, votre nomination courrait grand risque d'être révoquée? Les promenades téte-h-tétc sont fort agréables, sans doute ; mais pour vous les permettre, vous devriez attendre qu'il y eût des feuilles au Jardin-des-Plantes; en ce moment il est trop difficile d'y éviter les rencontres fâcheuses.
— J'étais bien sur d'être grondé, répondit Adolphe en souriant.
— C'est envié qu'il faut dire, répliqua gaiement le vieillard ; si vous avez peu de raison, du moins vous n'avez pas mauvais goût ; ce qui serait pire. Elle est fort bien cette petite femme.
— Cette femme sera ma femme avant trois mois, dit Dauriac d'un ton sérieux.
— En ce cas je m'invite à la noce et je prétends y danser avec la mariée. Si j'ai eu d'abord une mauvaise pensée, ne m'en veuillez pas, mon ami ; mais avouez que les apparences m'y autorisaient un peu. Entre nous, il n'est pas
trop d'usage de se promener ainsi, sans chaperon, avec la personne qu'on veut épouser.
■ — Je le sais, monsieur ; et je me suis déjà repenti de celte imprudence.
— Vous laites bien de vous marier, reprit M. Sabathier , vous savez que je vous en ai donné plus d'une fois le conseil. Une femme et une place, avec ces deux liens il est difficile qu'un homme s'écarte du bon chemin. Quant h votre place, c'est une affaire terminée, et il ne reste qu'à vous installer. Votre chef de bureau doit venir dans mon cabinet ce matin ; ne vous en allez pas, je vous présenterai à lui. C'est un homme de mérite, et avec c|ui vous serez fort bien.
— Monsieur, répondit le jeune homme avec embarras , je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissarjce pour l'intérêt que vous m'avez témoigné en cette occasion Il me serait
bien doux de ne devoir ma position qu'à vous, l'ancien ami de mon père — J'espère que vous n'attribuerez jamais à un sentiment d'ingratitude l'impossibilité où je me trouve de profiter de vos bontés.
2^i6 LE PARAVENT.
— Qu'est-ce à dire? demanda M. Sabalhier en enlevant ses lunettes par un geste fort vif; vous ne voulez plus de cette place ?
— Je dois la refuser, dit Adolphe.
— Et pour quel motif? En avez-vous obtenu une meilleure ?
— Non, monsieur.
— Vous avez hérité?
■ — Non, monsieur.
— La femme que vous épousez est donc millionnaire?
— Elle n'est pas plus riche que moi.
— Alors vous avez gagné un quaterne à la loterie ?
— Rien de tout cela, monsieur, ma position n'est point changée.
— Dans ce cas, ne pouvez -vous ou ne voulezvous pas m'expliquer ce qui a si subitement changé vos sentiments? demanda le chef de division en regardant le jeune homme en face.
— Monsieur, répondit celui-ci, qui hésitait encore malgré lui, je ne vous ai jamais caché
mes opinions ; ce sont elles qui m'empêchent d'accepter une faveur d'un pouvoir pour lequel je ne me sens aucune affection.
— Vos opinions! s'écria le vieillard en haussant les épaules; avant-hier elles vous permettaient de servir le gouvernement , et aujourd'hui elles vous le défendent ! Que vous est-il donc arrivé depuis vingt-quatre heures? Une pareille détermination ne vient pas de vous seul, j'ensuis certain; elle vous a été suggérée pa quelque influence étrangère. Ecoutez-moi, Dauriac; vous êtes un cerveau brûlé, comme l'était votre père, à qui je n'ai jamais épargné les leçons ; je ne serai pas plus indulgent pour vous que je ne l'étais pour lui. Que signifie cette folie? vous avez pour tout bien quatre mille livres de rente, car je connais votre fortune^ et vous refusez un. emploi qui doublerait votre revenu en attendant mieux, et cela au moment de vous marier! Allons donc, ça n'a pas le sens commun. Répondez -moi franchement : qui avez-vous vu depuis avant-hier?
— Je n'ai pas besoin d'avertissement pour remplir un devoir, répondit Adolphe d'un ton sentencieux.
2Zi8 LE PARAVENT.
— ■ Voilà une phrase cligne de Sparte, reprit le chef de division ; mais veuillez vous rappeler que nous sommes à Paris. Encore une fois , qui vous a donné ce beau conseil? Ce ne peut être votre future; les femmes ont plus de raison que cela.
— En pareille matière, on consulte ses amis politiques avant sa femme.
— Et l'on fait une sottise neuf fois sur dix. Mais sortons des généralités ; n'osez-vous me citer ces amis politiques qui s'opposent à ce que vous gagniez votre vie en servant l'état?
— Et pourquoi ne le ferais-je pas? dit Adolphe avec vivacité.
— Nommez-les donc, reprit le chef de division toujours impassible.
— Je vous en nommerai un seul, répondit le jeune homme, qui eût été fort embarrassé de doubler la citation. Vous connaissez déjà le nom que je vais prononcer, et vous avouerez, j'espère, que celui qui le porte a le droit d'être écouté lorsqu'il donne un conseil.
— Enfin, quel est ce nom? Épictète ou Socrate ?
LE PIED D'ARGILE. m
— Groscassand (de la Gironde) ! répondit Dauriac d'un ton ferme et grave.
— Le député du côté gauche ? demanda M. Sabathier qui retint au bord de ses lèvres minces et décolorées un de ces sourires silencieux, dont Cooper a fait une des grâces caractéristiques de Bas-de-Guir.
— Il n'y a pas à Paris deux hommes qui portent ce nom, dit Adolphe sans se dérider.
Le chef de division se leva, et passa dans une petite pièce attenante de son cabinet ; là, ayant ouvert une armoire, il y prit, parmi beaucoup de papiers, un cahier dans lequel il lut une demi-page environ, et qu'il remit ensuite à sa place ; puis il referma l'armoire dont il serra la clé dans sa poche, et revint s'asseoir sur son fauteuil.
— Oh ! vous avez beau consulter votre grimoire, lui dit le jeune homme avec un rire affecte ; — Groscassand est un homme antique et incorruptible, qu'un parti peut offrir à ses ennemis comme à ses amis. C'est un or très-pur, comme dit la Bible, et vous serez bien habile si vous y découvrez le moindre grain d'alliage.
Ses preuves sont faites, voyez-vous; car depuis qu'il est homme politique, les tentations ne lui ont pas été épargnées, et il y a toujours répondu par le dédain qu'elles méritent. Il est notoire qu'il a refusé la croix d'honneur et une place de conseiller a la cour royale de Bordeaux.
M. Sabathier écouta ces paroles avec une sorte d'indulgence compatissante, en aspirant lentement une prise de tabac.
— Mon cher ami, demanda-t-il ensuite, quel âge avez-vous? vingt-quatre ans, je crois?
— • Vingt-cinq passés, répondit Adolphe.
— Alors vous êtes un peu jeune pour votre ^ige ; ce n'est point un malheur assurément: les illusions s'envolent toujours assez vite ! Mais cependant vous feriez bien de vous défier de cet engouement irréfléchi que vous apportez souvent dans l'appréciation des choses et des hommes. Celui qui, comme vous, se destine aux affaires, doit se tenir en garde contre l'optimisme. Il y a toujours quelque chose de niais à voir en rose ; en ce moment, par exemple, votre admiration pour ]M. Groscassand vient de vous faire Darler comme un enfant serait à peine excusa-
ble de le faire. Apprenez d'abord que personne ne refuse la croix d'honneur par la raison qu'on ne l'accorde qu'à ceux qui l'ont sollicitée ; la prétention de votre honorable ami n'est donc qu'une vanterie.
— Ce n'est pas lui qui m'en a parlé.
— Quant h la place de conseiller à la cour royale de Bordeaux, il aurait pu l'oblenir, et il n'a voulu faire aucune démarche pour cela; le fait est vrai; mais qu'est-ce qu'il prouve? C'est que M. Groscassand préfère son cabinet d'avocat, qui, bon an, mal an, lui rapporte une trentaine de mille francs, à une place honorable, sans doute, mais dont le traitement n'est que de mille écus. Appelez-vous héroïsme ce calcul d'arithmétique ? D'après la manière dont notre homme se pose à la chambre et le soin qu'il a de se mettre en avant à la moindre occasion, il est évident qu'il nourrit des prétentions beaucoup plus élevées que cetlc retraite d'invalide. L'héritier de Foy et de Manuel (n'est-ce pas le titre qu'on lui donne?) veut être procureur-général ou premier président, et- cela dès sa première session ; l'an prochain, si le côté gauche va bien,
il ne tiendra pas le gouvernement quitte à moins de la simarre de garde-des-sceaux.
— Permettez-moi de vous interrompre, s'écria Dauriac avec chaleur, vous avez contre Groscassand les préventions les plus injustes; il est incapable de se vendre, et je répondrais de son honneur sur ma tète.
— Votre tête est fort bien sur vos épaules, répondit froidement le chef de division; soyez moins prompt h la mettre au jeu
— D'ailleurs^ sans parler de ce que lui rapporte son cabinet , Groscassand est riche ; l'indépendance de sa fortune égale celle de son caractère, et il n'a, dès à présent, rien à envier. Chef du barreau dans son pays, orateur distingué à la chambre , qu'a-t-il besoin de places ou d'honneurs? Je vous le répète, c'est une âme noble et de forte trempe, à l'abri de l'ambition et au-dessus de la vénalité,
— Reste alors l;i vanité ; et des défauts de la cuirasse ce n'est pas le moins large.
— Oh! vous ne croyez h rien, dit Dauriac avec une vertueuse ironie.
M. Sabathier prit les pincettes^ et par un
mouvement méthodique , retourna une des bûches qui brûlaient dans la cheminée.
— Que diriez-vous, reprit-il ensuite en regardant fixement son interlocuteur, si avant la fin de la session votre honorable ami se trouvait retourné de gauche à droite , comme vient de l'être ce morceau de bois?
— C'est impossible, s'écria le jeune homme.
— Écoutez , reprit le chef de division , vous pensez bien que nous ne sommes pas embarrassés de cette place que vous avez l'air de dédaigner aujourd'hui ; j'ai là dans mes papiers les noms de plus de soixante candidats, qui tous se trouveraient fort heureux de vous y remplacer ; mais par considération pour le souvenir de votre père et aussi par amitié pour vous-même, je ne veux pas accepter, en ce mo* ment , votre démission. Je vous donne quinze jours pour réfléchir; d'ici là, qui sait? vous verrez peut-être votre avocat aux mœurs antiques votant avec le ministère?
— Dans ce cas-là , dit Adolphe , nommezmoi votre garçon de bureau \ je vous jure d'accepter cet emploi.
— Ça lie ferait pas l'affaire de Jacquart , répondit M. Sabathicr en tournaut la tcte vers le personnage dont il prononçait le nom, et qui venait d'entrer dans le cabinet. — Qu'y a-t-il, Jacquart?
Le garçon de bureau s'avança vers son supérieur et lui dit à demi-voix quelques paroles qu'Adolphe ne put entendre.
— Ah ! ah ! dit le chef de division, j'aurais parié qu'elle viendrait aujourd'hui. Laissez monter cette dame.
Le domestique sortit, et Dauriac s'apprêtait à l'imiter 5 mais son prolecteur le retint par un signe accompagné d'un mystérieux sourire.
— Je suis sûr, dit le vieillard , qu'en ce moment vous vous vengez de ma mauvaise pensée d'hier ; malheureusement vous avez tort. A mon âge on peut recevoir sans danger les plus séduisantes solliciteuses. Êtes-vous discret ?
— Comme la tombe , répondit l'admirateur de M. Groscassand.
■ — En ce cas, entrez-là, reprit M. Sabathier en montrant du doigt le cabinet où lui-même
avait pénétré un instant auparavant; surtout ne faites pas de bruit.
Dauriac n'eut que le temps d'obéir, car la porte s'ouvrit pour la seconde fois ; du gîte où il s'était réfugié précipitamment , il entrevit alors une femme de fort noble apparence, dont la toilette offrait toutes les recherches de simplicité que comporte un négligé du matin , et sa curiosité se changea en une surprise mêlée de quelque émotion , lorsque dans cette belle personne il eut reconnu sa mortelle ennemie , madame de Chantevilliers.
— Que vient faire ce dragon de vertu dans le terrier de ce vieux renard sans foi ni loi ?
Telle fut la question que s'adressa l'employé démissionnaire, en restant l'oreille collée contre la fente de la porte , en dépit de la discrétion dont il venait de se vanter.
M. Sabatliier alla galamment au devanl de la comtesse , qui , avec une familiarité fort étrangère à ses habitudes , s'assit sur la chaise que venait de quitter Adolphe , sans vouloir accepter un fauteuil.
— Non , non , dit-elle en forçant le chef de
<livision de se rasseoir à son bureau ; pas de
cérémonies avec moi, ou je ne reviendrai plus
vous voir. Vous savez que c'est une chose con-