‹ Le paravent (volume 4)Chapitre 6 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

venue. Je n"ai pas voulu passer devant le ministère sans venir vous gronder!

— Qu'ai-je donc fait, madame? demanda le vieillard d'un air courtois ; je vous jure que ma conscience ne me reproche rien.

— N'est-ce rien que de négliger aussi cruellement ses amis? Comment , vous savez que je reste chez moi tous les mercredis , et depuis un mois que mon salon est ouvert , vous n'y avez pas mis les pieds! Avouez que c'est bien mal.

— Je vais si peu dans le monde...

— Est-ce que nous sommes le monde pour vous? Vous ne parviendrez pas à vous excuser, je vous en préviens, et la seule manière d'obtenir votre pardon, c'est de me promettre de vciiii- après-demain. J'ai un bal. Vous avez dîi recevoir luie invitation 5 mais j'ai voulu vous la réitérer de vive voix pour vous oter tout prétexte de refus.

— Vous me voyez comblé d'une pareille faveur, répondit le vieillard ; mais depuis trente ans je ne danse plus.

— Qui est-ce qui danse? Vous venez, ce sera digne de tous. J'aurai une parlie de la pairie et presque toutes les ambassades. Je tiens beaucoup à ce que ma soirée soit irréprochable; hier encore j'ai fait des épurations,

— Épurations, répéta Dauriac en lui-même ; elle appelle son impertinence envers Adrienne une épuration ! Ah ! vertu que tu es, si jamais tu me donnes barres sur toi !

— On me trouve sévère, exclusive, continua madame de Chantevilliers , mais je laisse dire. Une femme ne saurait apporter trop de réserve dans le choix des personnes qu'elle admet, et je n'ai jamais compris la tolérance de cerlaines maîtresses de maison qui reçoivent le premier venu et transforment leurs salons en Iiôteiicries. Pour moi, je l'avoue , je ne supporte pas les figures nouvelles,,. Du reste, il va sans dire, mon cher chevalier, que , si vous avez parmi vos jeunes gens du ministère quelques danseurs qu'il vous plaise de m'amcner, ils sont sûrs d'être bien accueillis.

Le chef de oivision froissa d'un air insouciant le ruban qui venait de lui allircr une

qualification fcodalo, et fixant sur sa voisine un regard poliment ironique :

— Madame la comtesse, lui dit-il, la fatuité ij'est plus de mon âge , et , quel que soit le charme de vos paroles , il m'est impossible de me faire illusion. Non, je ne croirai jamais que vous ayez pris la peine de monter jusqu'à mon réduit dans la seule intention de recruter pour votre bal un danseur de mon espèce ; on dit que la pensée des femmes, lorsqu'elles écrivent, se trouve toujours dans le post-scriptum de leur lettre

— Et vous voulez connaître le post-scriptum ijc ma visite , interrompit madame de Cliantcvilliers avec une amabilité imperturbable ; c'est me faire comprendre honnêtement que vous la trouvez déjà longue, et c|ue je vous déiange. Mais, avec vous , je ne me fâche jamais; d'ailleurs^ je sais que votre temps est précieux. Eh h\cn, oui, mon bon monsieur Sabathier, vous m'avez devinée avec votre méchanceté ordinaire. INIa visite n'est pas tout-à-fait désintéressée j je viens encore vous presser^ vous tourmenter, vous persécuter pour notre grande affaire.

— Toujours la même? demanda le vieillard.

— Hélas! oui; mais ne plaisantez pas, car ceci est très-sérieux pour moi. Une création de pairs doit avoir lieu au plus tard à la fin de la session; vous ne convenez pas de cela dans vos régions ministérielles , mais le fait est certain , je le tiens de bonne source. Vous savez que je suis tombée malade après l'ordonnance du 5 novembre, où le nom de M. de Cliantevilliers ne se trouvait pas, malgré toutes les promesses qu'on m'avait faites ; eh bien! si nous sommes encore déçus cette fois , je ne serai pas malade , mais je mourrai, cc!a est sur. Voulez-vous que je meure ?

L'impeccable comtesse , dont le trente-Iiuitième printemps avait (leuri , prononça ces derniers mots d'une voix grasseyante et en fermant à demi les paupières, comme eût pu faire la plus déterminée coquette de vingt-cin<] ans.

— Il paraît qu'au besoin les femmes vertueuses jouent de la prunelle tout comme les autres, se dit Dauriac en cntr'ouvrant imperceptiblement la porte du cabinet, alîn de mieux voir.

— Le roi connaît M. de Chantevilliers , reprit la noble solliciteuse, et je suis sûre qu'il le nommerait avec plaisir; de son côté, ]\I. de ISÎartignac se montre fort bien disposé, et je n'ai qu'à me louer de lui. Mais vous savez quel ionds on doit faire sur la mémoire d'un roi et -sur les promesses d'un ministre. Je ne compte que sur vous, mon cher chevalier ; car la liste des nominations est déjà sans doute entre vos mains , et vous seul y pouvez maintenir le nom de mon mari.

— Pour l'y maintenir, il faudrait qu'il y lui 5 observa le chef de division en hochant la télé.

■— Il n'y est donc pas ! s'écria la comtesse ; j'en étais sûre ! Il me semble cependant, poursuivit-elle d'un ton plus posé, que si quelqu'un a des titres pour être élevé à cet honneur, c'est M. de Chantevilliers. Sa famille est une des premières de la Guyenne : je ne parle pas de la mienne ; sa fortune est considérable ; la place qu'il occupe à la cour royale de Bordeaux , au conseil-général, à la chambre^ ses principes invariables, son dévouement bien connu, ses longs services le mettent dans une position si

exceptionnelle, qu'en aspirant à la pairie, c'est un acte de justice et non une faveur qu'il sollicite.

Durant cette énumération des mérites du candidat , M. Sabathier avait penché la tête d'un air pensif ou distrait ; lorsqu'il la releva, un sourire indéfinissable errait sur ses lèvres.

— INIadame la comtesse, répondit-il, tout-àriieure vous m'avez accusé de dissimulation ; pour me venger, je vais vous parler avec une entière franchise : il est très-vrai qu'on prépare une nomination de nouveaux pairs ; ce ne sera pas une fournée comme celle du 5 novembre ; on ne veut pas mécontenter la chambre ; le nombre des élus sera donc très-restreint, et , je ne vous le cache pas, on se montre trèsdifficile à cet égard. Vous le savez, madame, la politique sentimentale s'efface devant l'utilité; le ministère doit avant tout assurer son existence ; dans l'impossibilité où il se trouve de récompenser tous les dévouements , il est naturel qu'il choisisse entre eux , et , dans ce choix, les services actuels l'emporteront^ selon toute apparence, sur les services anciens. Ainsi donc , M. de Chantcvilliers a tous les droits

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imaginables pour être élevé à la pairie ; de plus, il sollicite depuis dix ans , ce qui est aussi un titre, et cependant, je regrette de vous le dire, M. de Chantevilliers ne sera pas nommé.

— Ce que vous nie présagez là serait trop odieux, dit la solliciteuse avec un sourire forcé ; que l'ingratitude soit à l'ordre du jour, qu'on oublie les services p.isscs, à la rigueur je comprendrais cela 5 mais la carrière de M. de Chantevilliers est -elle finie pour qu'on le mette ainsi à l'écart? Ne serl-il pas le gouvernement aujourd'hui comme il n'a cessé de le faire depuis i8i5? Au moment même où je vous parle, n'cst-il pas à la chambre votant avec le ministère? N'est-on pas sûr de son appui et de son dévouement?

— Trop sur peut-être, repondit M. Sabathier d'un ton incisif.

Madame de Chantevilliers tressaillit, et ses yeux largement ouverts prirent l'expression que cause la découverte imprévue d'un nouvel horizon.

— Voilà donc le mot de l'énigme, dit-elle, avec une émotion concentrée j est-ce à dire que,

pour obtenir la récompense qui lui est due^ nion mari se doit jeter dans l'opposition ?

— Le voulût-il j cela lui serait impossible, dit froidement le chef de division.

• — Impossible! répéta la comtesse, dont la physionomie exprima soudain une fierté vindicative; certainement, on a raison de croire à la constance des opinions de M. de Chantevilliers; mais les procédés dont il est l'objet sont faits pour ébranler la fidélité même. L'injustice finit par combler l'intervalle qui sépare le dévouement de la révolte. Il serait bon que les ministres n'oubliassent pas l'exemple de Coriolan.

— Eli ! madame, que vous a fait M. de Ghantcvillicrs, pour que vous le compariez à ce mauvais sujet deCoriolan ? répondit le vieillard avec un sourire goguenard; il ne mérite pas cette humiliation, car, j'ose le prédire, vous ne serez jamais obligée de vous jeter à ses pieds pour implorer le salut de la patrie. Pensez-vous qu'il serait possible à IM. le comte de rester assis quand les ministres se lèvent pour voter/ L'électricité dont le banc ministériel est le foyer le mettrait debout malgré lui-même. Une boule

noire lui brûlerait la main, et jamais il ne parviendrait hl'ïntrocluireclans l'urne. M. deChantevilliers est ministériel quand même ; tout le monde sait cela, et personne ne prendrait au sérieux les velléités d'opposition que pourrait lui suggérer sa belle Égérie. Peut-être eût-il mieux fait de mettre dans un dévouement si estimable quelque peu d'art et de retenue. La fidélité la plus inaltérable n'exclut pas une certaine coquetterie propre à tenir en éveil le pouvoir. Pour avoir méconnu cela, M. de Chantevilliers se trouve aujourd'hui dans la position d'une femme qui perd son empire sur son amant après lui avoir laissé deviner qu'elle l'aime trop. En un mot, et ici je vais dévoiler une page bien noire du métier, en politique, il est prudent de stipuler le prix d'un service avant de le rendre. M. deChantevilliers s'est donné sans condition, et le gouvernement l'a accepté tel qu'il s'est donné. Exiger des ministres qu'ils changent aujourd'hui les termes de ce contrat, c'est demander le prix d'une chose qu'on ne possède plus. M. de Ghantevilliers est fort bien placé à la chambre des députés, où l'on est sûr de son vote, et vous pouvez m'en croire, ma-

oame, s'il ne peut offrir d'autres titres que ses .i..rvices, il y restera.

La comtesse se leva en silence et resta quel- •^le temps immobile les veux baissés d'un air snorne. ;

— S'il ne peut offrir cV autres titres que ses services y qu'entendez-vous par là? dit-elle enfin en levant sur M. Sabatbier un regard profond.

— Je veux dire, répondit le vieillard avec finesse, que de sa personne M. de Chantevilliers a perdu la bataille, mais que cependant il est encore possible de vaincre pour lui.

La comtesse se rassit et sa physionomie s'éclaira soudainement.

— Et qui pourrait vaincre pour lui? demandât-elle avec émotion.

— Vous, madame ! répondit ]\L Sabatbier eu prenant une prise de tabac.

La femme du député se souleva, prit son siège h deux mains et se vint placer tout contre le fauteuil du vieillard.

— Mais parlez donc, méclmnt homme que vous êtes ! lui dit-elle avec une sorte d'impa-

tierice enfantine; moi! dites-vous? eh! que dois-je faire pour cela ? Quel service puis-je rendre? Avec la meilleure volonté du monde, il m'est impossible d'aller voter à la chambre.

— Une femme comme vous, madame, n'a pas besoin d'aller h la chambre pour voter. Vous me parliez tout à l'heure de Coriolan à propos de M. de Ghantevilliers 5 permettez-moi, à propos de vous, de rappeler le nom de la duchesse de Longueville. Le rapprochement ne vous semble-t-il pas un peu moins forcé?

— Mais cette duchesse de Longueville était fort légère, dit la comtesse qui se mordit les lèvres en fronçant le sourcil.

— Observez que les mœurs de notre époque ne sont plus celles du temps de la Fronde et que sans faire tous les frais auxquels était peutêtre obligée la sœur du grand Coudé , une femme peut acquérir aujourd'hui une véritable importance politique.

— Je vous accorde cela, dit madame de Ghantevilliers: au besoin, les exemples ne manqueraient pas ; mais parlons de ce qui nous est personnel. Où voulez-vous en venir?

— Tout droit à la pairie, dont voici le chemin, le seul. A la chambre, le ministère n'est pas sûr de la majorité ; de fait c'est la coterie Agier qui la forme, en portant ses votes tantôt à droite, tantôt à gauche. Il résulte de là une fluctuation qui depuis la discussion du projet de loi Portalis déroute tous les calculs. On est las de cette position précaire et l'on est résolu d'en sortir. Pour cela, il suffirait d'enlever à l'opposition une demi-douzaine de députés dont le déplacement donnerait une différence de douze voix en faveur du gouvernement. Or, il se trouve précisément à la ch:imbre un homme qui, dés son début, a su s'entourer d'une petite pléiade de députés nouveaux comme lui et, par son influence sur eux , dispose réellement des six voix dont on a besoin. Cet homme conquis, ses satellites le suivent; la majorité se fixe, la coterie est forcée de renoncer à son jeu de bascule désormais sans résultat, et tout rentre dans l'ordre. La conversion de cet homme est d'un grave intérêt, vous le voyez ; l'avenir de la session en dépend peut-être. Une seule personne est capable d'opérer cette conversion; cette personne, vous l'avez déjà devinée, c'est vous,

madame. Veuillez réussir, vous réussirez et INI. de Chantevilliers sera pair de France. On prendra l'engagement formel de le nommer.

La comtesse, qui avait écouté son interlocuteur avec une attention profonde, resta quelque temps avant de lui répondre.

— Tous les députés de ma connaissance votent pour le gouvernement , dit-elle enfin ; comment pourrais-je obtenir quelque ascendant sur un-homme que je ne vois pas ?

— En le voyant, répondit le chef de division d'un air de bonhomie.

— Mais vous ne m'avez pas même dit le nom de cet important personnage, répondit madame de Chantevilliers avec une sorte d'insouciance.

M. Sabathier regarda du coin de l'œil la porte derrière laquelle était caché Dauriac dont il entrevit la redingote ; reportant ensuite les yeux sur l'aspirante de pairie :

— C'est un de vos compatriotes, lui dit-il du ton le plus naturel 5 il se nomme Groscassand (de la Gironde).

Au môme instant la porte du cabinet s'agita

SOUS la main d'Adolphe, et la comtesse fit un mouvement en arrière.

— Monsieur Groscassand ! dit-elle en riant très-haut, tandis qu'une rougeur presque imperceptible s'étendait sur ses joues; en vérité, je suis étonnée que vous ne me proposiez pas «le convertir le général Lafayette.

— Ceci serait, je crois, un peu plus difficile^ répondit le vieillard qui sourit à son tour ; mais cependant si vous vouliez être Armide, le héros <les deux mondes lui-même aurait peut-être de la peine à se montrer plus insensible que Rc- )iaud.

]Madame de Chantevilliers se leva, et, par un mouvement assez mondain pour une femme si vertueuse , serra son cachemire autour de sa taille, de manière à faire valoir les majestueux agréments de son port de reine,

— Il n'y a pas moyen de causer ce malin avec vous, dit-elle d'un air boudeur mêlé de mignardise ; vous êtes d'une jeunesse qui finirait par me faire repentir de ma visite. Avec vos Armides et vos duchesses de Longiieville, vous avez juré, je le vois, de me scandaliser; mais, par

bonheur pour vous, je suis dans mon jour d'iiîdulgence. Adicu^ méchant homme qui ne voulez pas que je sois pairesse !

— Je le désire au contraire, de toute mon âme, répondît le chef de division ; mais vous savez maintenant que cela dépend de vous et non pas de moi.

— Quelle extravagance ! ne croyez pas que jeme paie d'une telle défaite; après mon bal, je reviendrai, et alors, si vous ne faites pas ce que je veux...

A ces mots, suspendus comme le quos ego... de Neptune, madame de Chantevilliers leva, d'un petit air menaçant, une main dont le gant accusait la forme finement potelée et que le chef de division pressa sur ses lèvres avec une hardiesse cavalière.

• — Surtout ne nous oubliez pas mercredi, dit la comtesse sans se courroucer de cette liberté.

Après avoir reconduit, jusqu'aux limites de son empire, la belle solliciteuse qui paraissait oublier en sa faveur sa pruderie habituelle >

IVI. Sabathier rentra dans le cabinet oà il trouva Dauriac installé devant la chem ée.

— Homme discret, qui écoutez aux portes, lui dit le vieillard en riant, avez-vous envie de figurer, dans une contredanse, en face de voire ami Groscassand, chez la comtesse de Chantevilliers?

— Vous croyez qu'elle l'invitera ? dit Adolphe.

— Aujourd'hui même.

— Mais lui n'ira pas.

— Il ira.

— Et si je vous en priais, vous me mèneriez à ce bal? reprit le jeune homme après un instant de silence.

— Pourquoi pas? répondit M. Sabathier; vous savez que j'ai carte blanche, en dépit des principes exclusifs de la comtesse.

— En ce cas, je vous en prie, dit Adolphe, rendez-moi ce service ; il s'agit, pour moi, de plus que d'une partie de plaisir.

— Ah! vous êtes curieux de voir le côté gauche dansant devant le faubourg Saint-Gcr-

main, comme David devant l'arche. Eh bien I soit. Venez me prendre mercredi à neuf heures et demie ; surtout rappelez-vous votre parole : discret comme la tombe sur ce que vous venez d'entendre.

A ces mots M. Sabalhier congédia son protégé, qui sortit du ministère en ruminant un projet assez machiavélique dont l'inspiration lui était venue tandis qu'il étudiait, du fond de sa cachette, la physionomie et les moindres gestes de \î\ femme sans reproche et sans peur.

S'il est vrai, comme on l'a dit, que la vengeance soit le plaisir des dieux, consacrée à la défense d'une femme, celle passion acquiert une saveur plus enivrante encore ; elle agit alors sur le cœur comme l'eau de feu sur le cerveau des Indiens sauvages. Parmi les hommes dont l'idole se trouve exposée à ces médisances de bonne compagnie , d'aalant plus envenimées que le dard en est plus mielleux, il n'en est

point qui n'éprouve parfois un désir effréné de broyer sous ses pieds la société tout entière, et qui, à propos d'un sourire moqueur, d'un regard ironique ou d'une plaisanterie perfide, ne répète en lui-même le vœu sanguinaire de Galigula. Il y a toujours dans l'amour véritable une certaine férocité endormie, mais prompte à s'éveiller, que le monde tolère, car il s'en amuse. Étranger aux maisons où madame de Vcrsan avait ses habitudes , Dauriac s'était trouvé jusqu'alors h l'abri de ces piqûres qui, dans un salon , rendent le rôle d'un homme sensible comparable à celui du taureau dans la lice. Atteint à sa tendresse pour ia première fois, il ressentit l'insulte avec l'irritable énergie des sensations nouvelles; la vivacité de son dépit lui rendit intolérable toute temporisation dans le châtiment qu'il méditait, et le chemin le plus court pour arriver à son but lui parut le meilleur^ quelle qu'en pût être la difficulté ou la bizarrerie.

Du fond du cabinet où l'avait fait se cacher Is chef de division, Adolphe n'avait pas perdu i moindre parole, le plus petit geste, la plus légère inflexion de voix de la comtesse de Ghan-

tevilliers. De cet examen minutieusement impitoyable, il tira sans hésiter une conclusion à laquelle un observateur désintéressé n'eût pas sans doute aussi brusquement accordé son assentiment.

— J'en suis sûr maintenant^ se dit-il en sortant du ministère, ce diamant n'est que du strass ; les ailes de cet ange sont collées avec de la cire, comme celles d'Icare ; en un mot, cette vertu n'est que de l'hypocrisie. Il y a aussi des tartufes parmi les femmes, et celle-ci en est un, je le jurerais. L'austérité, la pruderie, la dévotion^ l'intolérance qu'elle affecte dans le monde, ne sont qu'un masque qui peut imposer aux sots, mais dont je ne serai pas la dupe. Au fond elle est femme comme les autres, et peut-être davantage ; cela se devine à son regard expressif, à sa prononciation traînante, et rien qu'à la manière dont elle porte son chàle. A-t-clle fait assez de coquetterie pour ce vieux Sabathier ! Supposez à la place du bonhomme un protecteur de quarante ans Elle

est ambitieuse ; avec cela une femme va loin , surtout quand son mari est un vieillard. Une chose prouvée dès à présent, c'est que, s'il est

vrai qu'elle ne distingue personne, et j'en doute, elle se trouve en revanche dans toutes les conditions qu'un adorateur entreprenant peut désirer. La question se réduit donc à découvrir cet adorateur titulaire ou expectant. S'il existe, <lès à présent ma vengeance est assurée ; si l'emploi est vacant , il faut chercher quelqu'un pour le remplir.

Dauriac ralentit le pas, puis s'arrêta brusquement, en se croisant les bras sur la poitrine :

— Et pourquoi ne le remplirais-je pas moimême cet emploi ? se dit-il , tandis que ses yeux regardaient, sans la voir, la colonne de la place Vendôme , au pied de laquelle il était arrivé.

Ah ! qu'on est fier dêlre Français, Quand on regarde la colonne.

lui chanta subitement dans l'oreille une voix de basse taille.

Adolphe tourna la tète et se trouva en face de M. Groscassand (de la Gironde), qui reprit en riant :

— Quand même vous ne m'auriez pas avoué que vous êtes amoureux, je le devinerais à votre distraction ; parions que je vous dis à quoi vous pensez !

— Je parie que non, répondit Adolphe.

— Vous perdrez. Il y a douze ans , j'aurais bien pu vous chercher querelle à propos de vos extases, mais aujourd'hui les amendements de la loi PortaUs ont plus d'intérêt pour moi que les plus beaux yeux du monde. Pour vous prouver combien je suis revenu de toutes ces folies sentimentales, je vais vous donner un conseil d'ami. Allez sur les boulevards, du côté de l'Opéra.

— Pourquoi cela? dit le jeune homme.

— Vous y verrez probablement la dame de vos pensées. Je viens de l'apercevoir dans sa voiture, courant les magasins, à ce qu'il m'a paru. Je ne la saluais pas, car d'ordinaire elle ne daigne pas me regarder ; mais, chose étonnante, c'est elle-même qui m'a prévenu cette fois, en se penchant h la portière d'un air tout aimable. Oui, mon cher, la noble comtesse de Chantcvilliers a dérogé au point de saluer la

première un vilain de mon espèce. Je suis sûr qu'un duc et pair n'obtiendrait pas un sourire plus charmant que celui qu'elle vient de m'accorder. Il y a douze ans, ce sourire-là m'aurait remué le cœur d'une étrange manière, mais aujourd'hui.... aujourd'hui je vais à la chambre, où je compte mettre en charpie le projet de loi. Ils ne riront pas, au banc des ministres, je vous en réponds. Venez-vous avec moi ? Je vous ferai entrer.

— Je vous remercie, répondit Dauriac, je craindrais de ne pouvoir écouter votre discours avec l'attention qu'il méritera sans doute.

— Je comprends cela, dit le député d'un air de bonhomie ; je vous laisse donc à vos rêveries amoureuses ; mais du haut de vos nuages prenez garde aux voitures ; tout à l'heure, au coin de la rue de la Paix, j'ai manqué d'être écrasé par un cabriolet en ruminant mon exorde.

Les deux amis se séparèrent , et le jeune Jiommc reprit aussitôt le cours de ses réflexions à peine interrompues par ce dialogue.

— Pourquoi, se dit-il, ne serais-je pas l'in-

strument de l'œuvre de justice que je veux accomplir ? Qui pourrait me servir aussi bien que je le ferai moi-même ? Plaire à cette femme pour mieux la punir, ne serait-ce pas là un coup de maître ? Lui plaire ! est-ce possible ? est-ce loyal ?

Machinalement, Adolphe jeta im coup-d'œil sur une glace encadrée dans le vitrage d'un magasin de porcelaines devant lequel il passait ; il" s'y regarda un instant, et, en dépit de sa modestie, ne put s'empêcher de résoudre affirmativement la première des questions qu'il venait de s'adresser.

— IMais est-ce loyal? reprit-il convaincu sur le point de la possibilité. Pourquoi non ? Il y a duel entre cette femme et moi ; je suis l'offensé, donc j'ai le choix des armes. De ce côté tout scrupule serait un enfantillage ; de l'autre je ne dois compte de ma conduite qu'à Adrienne. Eh ! pourrait-elle blâmer l'ardent désir que j'éprouve de punir l'insulte qu'on lui a fiite? Non. J'ai déjà vu hier dans ses yeux que ma colère ne lui déplaisait pas. D'ailleurs, elle ne saura rien jusqu'au dénouement. Alors je lui dirai tout, car qu'aurais-je à lui cacher? C'est pour

elle et non poui- moi que je veux plaire. Quel plaisir de dire à celte insolente créature : Vous m'aimez, n'est-ce pas? Eh bien! moi j'aime aussi ; j'adore cette femme que vous avez insultée, et devant qui vous baisserez les yeux désormais, car je l'épouse et je n'ai que faire de votre amour.

Une réflexion arrêta Dauriac au milieu de l'exaltation que lui causait la perspective de son triomphe.

— M. Sabalhier me présentera chez elle ; c'est fort bien. jMals hier, au Jardin-des-Plantes, elle m'a regardé ; que penscra-t-elle en me reconnaissant?

Au bout d'un instant, le jeune homme répondit victorieusement à cette nouvelle objection.

— Ces femmes qui trouvent moyen d'unir les prérogatives de la vertu aux plaisirs de la faiblesse, sont toutes des raffinées en amour. Celle-ci, j'en suis sûr, trouvera charmant de compléter son impertinence en enlevant un adorateur à madame de Versan. La rencontre d'hier doit donc me servir loin de me nuire ; un homme qu'on croit aimé double de prix, et

ma position pour commencer l'attaque est aussi favorable que je la puis désirer. Maintenant il faut se mettre à l'œuvre et jouer le Lovelace, rôle odieux et hasardé ; mais mon amour pour Adrienne saura le purifier en le légitimant.

Si madame de Chantevilliers avait été laide et vieille, au lieu d'être très-belle et raisonnablement jeune, les scrupules d'Adolphe eussent peut-être parlé plus haut. De même qu'autrefois dans un duel un gentilhomme exigeait de son adversaire des preuves de noblesse , de même un homme du monde aime à trouver belle la femme qu'il se voit forcé de détester; cela rassure la vanité et rend le combat plus intéressant, car le savoir-vivre prescrit de bien placer sa haine ainsi que son amour. Certain d'avoir scrupuleusement accompli cette double loi , Dauriac éprouva une satisfaction secrète qui se trahit auprès de madame de Yersan par un redoublement de tendresse et d'amabihlé.

• — Qu'avcz-vous donc ? lui dit la jeune femme chez laquelle il passa en partie les deux journées qui précédèrent le bal de la comtesse 5 vous me cachez quehiuc chose, mais ce n'est

pas un malheur , car jamais je ne vous ai vu si gai. Je suis sûre que vous me préparez quelqu'une de CCS surprises que je vous ai défendues.

— Je vous jure , dit Adolphe j que vous ne m'avez pas défendu celle-là.

— Mais, le ferais-je si je la connaissais ?

— Peut-être, répondit le jeune homme eu riant ; aussi ne la saurez-vous que quand vous ne pourrez plus l'empêcher.

Le mercredi suivant , à dix heures du soir environ, M. Sabathier et son protégé firent leur entrée dans les salons de madame de Chantevillicrs , où une réunion plus brillante encore que nombreuse commençait à se trouver à l'étroit. La comtesse accueillit le vieux chef de division par un gracieux sourire , et , quoique fort occupcc,le retint un instant pour lui adresser quelques-unes de ces cajoleries féminines auxquelles sont habitués les hommes en crédit. Quant à Dauriac , il n'obtint , en retour d'un salut où il avait déployé toute son élégance , qu'un léger signe de tête accompagné d'un regard distrait.

— H paraît qu'elle ne me reconnaît pas , se dit-il en se mordant involontairement la lèvre , car, ainsi que tous les jolis garçons, x\dolphe n'imaginait pas qu'il fût possible d'oublier si promptement sa figure.

— Maintenant , lui dit M. Sabalhier , il faut que je vous présente au maître du logis. Je l'aperçois près de la porte par où nous sommes entrés ; tâchons de rétrograder jusqu'à lui.

Le comte de Chantevilliers était un vieillard bien portant , dont la figure distinguée offrait l'expression froide et séi icuse que produit habituellement la vie magistrale. Habile à masquer sa nullité par une réserve qui, aux yeux de beaucoup de gens, paraissait de la dignité, il parlait peu , afin d'avoir l'air de penser beaucoup. A la chambre^ il passait pour jurisconsulte; à la cour rojale de Bordeaux , ses collègues le regardaient comme une capacité politique. Ainsi qu'à tous les gens qui on ta la fois besoin de servir et d'être servis , il lui fallait un maître et des laquais ; le sort lui avait donné les uns et il avait trouvé l'autre dans sa femme. Avant la révolution , M. de Chantevilliers eût troqué son château contre une mansarde dans les greniers de

Versailles ; en 1828 il faisait de la courtisanerie parlementaire , plus encore par caractère que par ambition. Dans un salon il était le premier à commencer le cercle autour d'un ministre ou du personnage important ; mais avec ses inférieurs, et quelquefois môme avec ses égaux , il prenait sa revanche. Se promenait-il avec quelques-uns de ces derniers, par exemple ; tous les vingt pas il faisait un temps de halle , forçant ainsi ses interlocuteurs à l'imiter, puis il se remettait en marche le premier. C'était une manière indirecte de proclamer sa supériorité , et cette petite manœuvre vaniteuse n'était pas la seule qu'il mît en pratique dans la même intention.

Au moment où le député ministériel rendait à M. Sàbalhier et à Dauriac leurs saluts, le laquais chargé d'annoncer les invités jeta aux échos aristocratiques du salon le nom pompeusement bourgeois de M. Groscassand ( de la Gironde)

— Maître Groscassand, dit le président de chambre en tournant la tête d'un air désagréablement surpris, que vient-il faire ici ? Madame

de Cliantevilliers lui a donc envoyé une invitation. Je ne la reconnais pas là.

— Et moi je la reconnais , dit à demi-voix M. Sabathier, qui échangea un sourire d'intelligence avec son compagnon.

L'orateur bordelais s'arrêta un instant à la porte du salon , comme fait un acteur important qui prend un temps , à son entrée en scène. Cette halte était sans doute destinée à laisser aux assistants le loisir de repaître leurs regards de l'homme célèbre qui se présentait. Mais il était entré dans le bal, depuis une heure, tant d'illustrations de tout genre, ambassadeurs, ministres, pairs de France, littérateurs, gentilshommes de races historiques, femmes à la mode, qu'à l'exception du groupe où se trouvait le maître de la maison , personne ne fit attention à M, Groscassand ( de la Gironde ) , malgré la seigneurie départementale qu'il avait , de son bon plaisir, inféodé à son nom patronymique, selon l'usage de plus d'un député patriote. Voyant son effet manqué, le représentant de la nation se pinça dédaigneusement les lèvres, et insinua la main droite sous le revers de son habit boutonné jusqu'au menton. Dans cette

attitude Iribuniticnnc, il s'avança vers Fampliytrion ministériel, qui le regardait venir d'un air grave , et sans faire un seul pas h sa rencontre. Quelle que fût l'importance acquise de jour en jour par son nouveau collègue, le président de cour royale ne pouvait s'empêcher de voir en lui l'avocat qu'il était habitué à regarder 5 à Bordeaux , du haut de sa dignité magistrale , et à la distance qui sépare la barre du fcanc de justice. Les deux hommes se saluèrent avec une froideur mutuelle, car si M. de Ghantevilliers avait la morgue des anciens parlementaires , M. Groscassand possédait au plus haut degré la susceptibilité pointilleuse de sa profession. Après avoir rempli ses devoirs de politesse envers le maitrc du logis , l'avocatdéputc passa outre d'une façon fort dégagée , et avisa tout-k-coup Dauriac.

— Que diantre venez-vous faire dans cette galère ? lui dit-il en lui prenant familièrement le bras.

— Ce que vous y venez probablement faire vous-même, répondit le jeune homme avec un sourire.

' — Je sors de notre réunion de la rue Grange-

Batelière, et avant d'aller finir ma soirée chez Laffille, je viens passer ici une lieure. Ce que je \(Âs n'est pas mal ; cela ne manque pas d'une certaine élégance; mais, chez Laffitte, c'est tout autre chose. Pour le faste , vive la banque ! Devant elle la gentilhommerie est obligée de baisser pavillon.

— Et pour aller de la rue Grange-Batelière à la rue d'Artois , vous pienez par le faubourg Saint-Germain, dit Adolphe; il parait que vous n'avez pas peur de fatiguer vos chevaux.

— ' Des chevaux de fiacre ! est-ce que ça me regarde ? Ah ça ! vous avez donc trouvé un moyen de pénétrer dans le sanctuaire de cette belle inhumaine ?

— Mais vous, par quel hasard vous y vcis-je? Vous ne m'aviez pas dit, l'autre jour, que vous étiez invité,

— Je ne l'élais pas encore, répondit M. Groscassand. Ce n'est qu'en sortant de la chambre que j'ai trouve chez moi la lettre officielle. Le procédé d'abord m'a paru sans façon. M'inviler, moi, l'avant-veille du bal! Je voulais refuser, car il ne me convient pas , à moi

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