II. ,y
dont le grand-père était laboureur, et je m'en glorilie , il ne me convient pas, dis-jc , de me laisser traiter légèrement par un petit gentillâtre comme Cliantevilliers, Mais, en me rappelant lo sourire de la comtesse sur le boulevard, j'ai senti s'humaniser mon orgueil; l'invitation vient d'elle , j'en suis sûr, car jamais M. le président n'aurait daigné adresser une politesse à un avocat. 11 serait ridicule alors de me montrer pointilleux sur l'étiquette. Qui dit femme dit reine ; ainsi donc, me voilà. Où cstelle , cette belle tigresse ?
— Dans le second salon, répondit Dauriac, qui ne put s'empêcher de sourire de l'air cavalièrement évaporé avec lequel le gros député venait do prononcer ces dernières paroles.
M. Groscassand serpenta entre deux contredanses en train de se former , frayant la route à son interlocuteur, qui désirait mettre h profit sa soirée. x\près une traversée dont le succès parut quelque temps douteux, ils réussirent enfin à percer le groupe qui entourait madame de Ghantcvilliers. A la vue de son ancien adorateur , qui s'inclinait devant clic de manière à lui montrer le haut de sa tonsure , la comtesse interrompit une phrase qu'elle adics-
sait à renvoyé d'une petite puissance du Nord, etj souriant au nouveau venu :
— M. de Clmntevilliers, lui dit-elle, sera bien reconnaissant de l'honneur que vous nous faites, car il le désirait vivement. Pour moi, monsieur, je l'espérais à peine. Vous paraissez attacher si peu de prix à la société de vos compatriotes! Depuis plus de deux mois que vous êtes à Paris, vous ne vous êtes donc pas rappelé une seule ibis que nous sommes de la même ville?
— Madame , je n'aurais pas osé croire que vous vous en souveniez vous-même , répondit M. Groscassand, qui, n'ayant jamais été admis dans le salon de la comtesse pendant leur séjour commun en |)rovinre, se trouva presque déconcerté par la gracieuseté inattendue de cet accueil.
— J'ai reçu hier des lettres de Bordeaux , reprit madame de Chantevilliers ; j'ai appris que madame votre sœur vient d'accoucher heureusement d'un garçon ; elle n'avait eu, je crois, que des filles jusqu'à présent ; c'est un grand événement pour votre famille, et j'y prends une part sincère. Madame Lhériiier est une femme si aimable, si distinguée.
— Ma sœur.... mon neveu.... ma famille...
se dit le député qui celte fois s'inclina sans rien trouver à répondre. — Veut elle se moquer de moi, elle qui, au bal de la préfecture à Bordeaux, a fait une impertinence à ma sœur en changeant de pince pour ne pns rester assise à côté d'une bourgeoise ?
L'arrivée d'un vieux duc et pair, portant de la poudre à ses cheveux et la plaque du Saint- Esprit sur son halût, força la comtesse d'interrompre une conversation dont elle semblait faire les frais sans ennui.
— Je reste chez moi tous les mercredis, ditelle au député libéral qui s'effaçait pour faire place au vieillard ; on me trouve aussi souvent les autres jours ; quand vos graves occupations vous le permelli'ont et que vous aurez envie de causer de Bordeaux.,.
La comtesse n'acheva pas sa phrase ; mais son regard la termina plus expressivement que la parole n'eut pu le foire. Malgré ses quarantecinq ans, sa profession d'avocat et son caractère de député , triple airain contre lequel se brisent d'ordinaire les flèches de l'amour, M. Groscassand ( de la Gironde ) éprouva une émotion qui le reporta soudainement à douze
années en arrière ; il se lira d'une presse de pairs de France, de gentilshommes de la chambre , de députés ministériels , d'officiers de la garde royale , de chevaliers de Saint-I^ouis ou des ordres, d'anciens preux de l'émigration et d'élégants jeunes gens du faubourg Saint-Germain au milieu desquels il se trouvait complètement dépaysé ; et, passant dans une salle où étaient les tables de jeu , s'assit pensivement à l'écart.
— Elle veut causer avec moi de Bordeaux, se dit-il en savourant une glace , car à quarantecinq ans la passion ne jeûne plus; qu'entendelle par-là? Ses paroles ont un sens; elle n'est pas femme à parler pour ne rien dire. Mais, quel accueil ! quel sourire 1 quel regard ! quelle voix caressante! Me parler de ma sœur à qui elle n'a jamais daigné adresser un seul mot ! J'ai vu le moment où elle me demandait des nouvelles de mon petit chien , comme don Juan à M. Dimanche. Qu'est-ce que cela veut dire? Se raviserait-elle? Au bout de douze ans ce serait un peu tard. Mais cependant, je le sens... oui, malgré ces douzes années, je ferais encore des folies pour celte femme- là. Elle est toujours
J3elle ! Et puis cll« a si grand air ; elîe est si imposante, si dédaigneuse, si méprisante... si vertueuse avec tout cela... Voilà une conquête dont un homme distingué pourrait se glorifier. La comtesse de Chantcvilliers... cela sonne bien. Être assis dans une loge, à l'Opéra, derrière la comtesse Céleste de Chantevilliers! 11 y en a peut-être plus d'un ici que cela ferait rire jaune, à commencer par le petit Dauriac.
Tandis que le député démocrate se délectait dans les pensers d'un amour aristocratique, et tout éveillé rêvait comtesse, Adolphe^ dans un autre salon, se creusait la tête pour trouver ua moyen d'exécuter son projet vindicatif. Pressé d'agir , chaque minute de retard lui semblait perdue.
— Si je ne lui parle pas dès ce soir , se disait-il, quand retrouverai -je l'occasion de le faire? Mais que lui dire? comment attirer son attention et obtenir d'elle plus d'une parole au milieu de cette cohue qui l'assiège? Il faudrait trouver quelque chose de neuf, d'imprévu, d'original qui tout de suite captivât son intérêt et excitât sa curiosité. Je suis sûr que don Juan lui-même eût été embarrassé à ma place. En
conscience, je ne peux pas po#r début l'inviter à danser.
Adolphe resta quelque temps profondément pensif.
— Si cependani je l'invitais h danser, repritil en lui-même après avoir reconnu que tous les autres expédients étaient impraticables; sans doute elle refusera; mais c'est un moyen d'entrer en conversation. D'ailleurs une femme de son âge ne s'offense jamais d'une demande qui la rajeunit. Oui , n^ais une contredanse paraîtrait peut-être un peu trop jeune... La demande d'une valse sera plus convenable.
Sans perdre de temps, Dauriac fendit la foule et s'approchanl de madame de Clianlcvilliers qui donnait des ordres à un domestique :
— Madame la comtesse me fera-t-elle l'honneur de valser avec moi? lui dit-il en s'efforçant de donner à sa physionomie une expression agréable.
La femme austère laissa tomber un froid regard sur le jeune homme qui l'mterrogeait.
— On ne valse pas chez moi, monsieur, répondit-elle d'un ton sec.
— Alors, madame, puis-je espérer que vous daignerez m'accorder une contredanse? reprit Adolphe un peu déconcerté de ce premier échec.
— Je ne danse jamais, repartit la comtesse d'un air fait pour rendre muet l'improvisateur le plus intrépide.
Dauriac chercha vainement dans son cerveau la phrase imprévue, saisissante et fascinatrice qui devait lui concilier tout d'abord l'attenUon de son ennemie ; il n'y trouva qu'un lieu commun, auquel une cnonciation embarrassée fit perdre encore la moitié de sa valeur.
— Vous êtes donc la seule , maJame , dit-il , qui restiez insensible aux plaisirs de votre magnifique soirée.
Madame de Chantevillicrs regnrda plus attentivement le danseur mal appris , qui , sans autorisation préalal)le , se permettait de lier conversation avec elle; tout-h-coup elle fronça le sourcil et porta la tète en arrière par un'mouvement plein de hauteur ; elle venait de reconnaître dans l'importun l'amant de madame de Ycrsan.
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— Monsieur, dit-elle alors en articulant majestueusement chaque syllabe , vous êtes venu chercher ici une personne que vous n'y trouverez pas. Mais puis-je savoir à qui je dois l'honneur tout-à-fait inattendu de vous recevoir chez moi ?
— A M. Sabathier, madame, répondit Adolphe d'un ton brusque , car si la question de la comtesse était poliment exprimée, l'accent dont elle l'accompagna équivalait h une expulsion formelle.
Madame de Chantevilliers se pinça les lèvres d'un air contrarié. Le nom magique de M. Sabathier ne lui permettant pas d'exécuter l'épuration qu'elle méditait sans doute , elle s'éloigna de Dauriac après lui avoir jeté un dernier coup-d'œil qui pouvait se traduire ainsi :
— Restez chez moi, puisque vous y êtes ; mais n'y revenez plus.
■ — Triple prude , archibégueule , pairesse manquée , se dit alors Adolphe en cherchant à consoler son dépit par quelque sanglante injure. Persuadé que tout le monde avait remarqué son désastre, il voulut s'éclipser dans la foule, mais, en se retournant, il se trouva en face de
M. Groscassand, qui , la vanité sur le front et la moquerie sur les lèvres , lui barra le passage.
— Eh bien! Dauriac, comment vont les amours? dit le député en ricanant ; vous venez d'avoir un entretien avec votre inhumaine. Vous avez été brillant , j'en suis sûr, car vous êtes encore ému et l'éloquence vient du cœur.
— La vengeance aussi vient du cœur, répondit Adolphe d'une voix concentrée.
— Et de qui voulez-vous tirer vengeance? reprit le Bordelais qui se caressait compiaisamment le menton.
— De cette femme ! dit avec énergie l'amant d'Adrienne ; et ce sera une œuvre pie à laquelle devront applaudir tous ceux pour qui elle s'est montrée impertinente, vous le premier.
— Merci , ne pensez pas à moi ; j'ai l'habitude de faire mes affaires moi-même^ répliqua M. Groscassand dont les petits yeux brillants venaient de rencontrer ceux de la comtesse qui sembla se laisser admirer sans courroux par l'ancien martyr de sa beauté.
La formation d'une contredanse sépara les deux amis, et Dauriac rencontra un instant
après M. Sabathier qui venait d'être décavé à la bouillote.
— Vous êtes plus raisonnable que moi , lui dit le vieillard, car vous ne dansez pas et je perds mon argent. Qu'avez-vous fait de maître Groscassand? Je viens de le voir tout-à-l'heure, le Spartiate qu'il est, avalant des sorbets, et lorgnant les femmes tout comme je pourrais le faire , moi, vieil esclave de l'absolutisme.
— Groscassand est mieux placé à la chambre que dans un salon , répondit le jeune homme qui avait sur le cœur le sourire ironique de son honorable ami.
— Ah! le voilà qui cause avec madame de Chantevillicrs, reprit le chef de division; il se rengorge, il se caresse les cheveux, i' prend des poses à la Mirabeau. Bien, la corde sensible vibre. Et la comtesse... quelle aménité, quel sourire permanent ; elle baisse les yeux ; elle va redevenir jeune fille... Pour peu que cela continue , je serai jaloux ; elle finirait par faire plus de frais pour lui que pour moi... Allons, allons, avant la fin de la session nous pourrons bien avoir une boule blanche de plus.
— Ainsi vous croyez que INI. de Chantcvilliers sera pair de France? dit Adolphe avec une ironie mêlée de quelque dépit, car le succès de M. Groscassand lui rendait plus humiliant son échec personnel ; l'homme aime toujours la victoire rnème quand il renonce à l'exploiter.
— Pair de France , répéta M. Sabathier en goguenardant, ceci, mon cherDauriac, est une autre paire de manches, comme disait élégamment M. de Buffon.
L'amant de madame de Versan sortit du bal de leur orgueilleuse ennemie, mécontent et découragé. En songeant à sa déconvenue , il lui parut de plus en plus désagréable de l'interpréter à l'aide du commentaire ironique du vieux chef de division ; l'admiration d'Adolphe pour M. Groscassand (de la Gironde) était toute politique. Soumis dans les questions de la vie publique à l'influence du député libéral, le jeune homme se regardait comme son égal dans un salon, et, il faut le dire, comme son maitre en l'art de plaire. Prétendre que l'avocat girondin pût réussir là où lui-même venait d'échouer, était donc à ses yeux une idée par trop bouffonne ; il était impossible qu'une
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femme eût si mauvais goût, ou fût asservie aux calculs de l'intérêt et de l'ambition, au point de tolérer d'un gros provincial tribunitien la galanterie qu'elle eût proscrite dans la bouche d'un élégant jeune homme de Paris.
— Cela n'a pas le sens commun, se dit Dauriac après avoir long-temps repassé dans son esprit les événements de la soirée. Ils sont dupes tous deux : M. Sabathier de ce scepticisme invétéré qui refuse d'admettre qu'une femme puisse être vertueuse par vertu , Groscassand de la fatuité gasconne qui lui persuade qu'à son âge et avec sa tournure il peut jouer le rôle de Lindor. Les plus forts caractères ont de ces faiblesses, et les grâces de bazoche qu'il déployait ce soir n'ôtent rien à son talent de tribune ou à sa valeur politique. Mais il se trompe lourdement s'il attache un sens sérieux à l'accueil que lui a fait cette femme. Elle est ambitieuse, soit; elle veut être pairesse, d'accord; elle ne se ferait aucun scrupule d'exploiter à son profit l'influence de Groscassand, s'il avait la naïveté de donner dans le piège ; à la bonne heure; mais quant à être payé de sa peine, qu'il y compte ! Elle a dans les yeux une rigi-
dilé glaciale h laquelle il est impossible de se méprendre. C'est du marbre que cette femmelà. Sa vertu est taillée à pic. Autant vaudrait tenter l'escalade du Chimborazo, et, ma foi, le pauvre Groscassand n'est guère ingambe.
Les difficultés réputées insurmontables découragent les esprits peu déterminés, mais excitent les entreprenants. Après avoir comparé madame de Chantevilliers au Chimborazo , la première idée qui s'offrit à Dauriac fut celle de M. de Saussure gravissant le Mont-Blanc. De ce rapprochement involontaire, il conclut, avec je ne sais quel général , que le mot impossible n'est pas français. 11 résolut donc de ne pas renoncer au combat à cause de l'insuccès d'une escarmouche ; et le troisième jour après le bal, il se présenta chez la comtesse, décidé h payer d'audace, monnaie que les prudes ne trouvent pas toujours de mauvais aloi. En descendant de cabriolet, il jeta un regard sur la façade de l'appartement où il s'était présenté en intrus quelques jours auparavant. Derrière une des lenêtres du second salon il entrevit la comtesse qui, au bruit de la voiture, avait soulevé le rideau de mousseline pour regarder dans la cour
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de l'hôtel. A celte vue Aciulphc gravit l'escalier ^ussi résolument qu'un soldat aguerri s'élance sur la brèche.
— Madame la comtesse est sortie, lui dit le domestique auquel il déclina son nom.
— Je viens de l'apercevoir de la cour, observa Dauriac, décidé à forcer la consigne,
— C'est possible, monsieur, répondit le latjuais avec un aplomb de bonne maison.
— Alors annoncez-moi.
— J'ai déjà dit à monsieur que madame était sortie, répliqua l'homme à livrée d'un air narquois et sans faire mine de se ranger.
Adolphe éprouva une violente tentation d'appliquer sa canne sur le mufle du drôle, qui était précisément celui qu'il avait vu chez madame de Versan; mais, réfléchissant au ridicule d'un pugilat avec un laquais, il étouffa sa colère, et se retira. Au moment où il remontait dans son cabriolet de remise, il aperçut devant la porte cochère M. Groscassand (de la Gironde), s'élançant d'un char numéroté, auquel venait d'être refusée l'entrée de la cour. A la vue
du jeune homme, dont la mine semblait allongée par le dépit, le député s'avança de l'air d'un garde-chasse qui dépiste un braconnier.
— • Diantre, mon cher, vous êtes matinal, dit-il de sa voix cuivrée ; il n'est que deux heures, et vous venez déjà d'avoir votre audience.
— Il n'y a pas d'audience aujourd'hui ; madame de Chantevilliers est sortie^ répondit Adolphe, qui répéta le mensonge du domestique sans trop savoir pourquoi.
— • Sortie! répéta M. Groscassand d'un air
contrarié C'est égal, puisque je suis ici, je
vais laisser ma carte. J'ai renvoyé ma voiture; voulez-vous m'attendre. et me jeter, en passant. à la chambre des députés? C'est à deux pas.
— Je le ferai d'autant plus volontiers, que la séance doit être ouverte depuis une heure, et que votre absence est préjudiciable à notre parti.
Sans répondre au sarcasme renfermé dans ces paroles, le député du côté gauche monta l'escalier. Adolphe entendit le bruit de la sonnette et celui de la porte qu'on refermait ; mais