‹ Le paravent (volume 4)Chapitre 8 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

il attendit vainement une ou deux minutes : personne ne redescendit.

— Elle le reçoit^ et moi, elle me ferme sa porte ! se dit-il en s'enfonçant brusquement dans le cabriolet. Ceci devient trop plaisant ! Eh bien! tant mieux ; c'est pour moi qu'il travaille sans s'en douter, et j'aurai là un homme d'affaires qui ne me coûtera rien. Qu'il papillonne tout à son aise autour de ce flambeau de vertu ; je souhaite de tout mon cœur que cette fois il n'y brûle pas ses ailes. Oui, j'aime mieux cela ; mon projet, trop personnel, aurait peut-être été fort peu goûté d'Adrienne. De la sorte, elle n'aura rien à dire. Il est évident que Groscassand se croit rajeuni de douze ans depuis mercredi, et qu'il ouvre une seconde campagne. Attendons les événements; s'il triomphe, il sera temps d'intervenir.

Renonçant ainsi à la séduction, mais non h la vengeance, Adolphe se rendit chez madame de Yersan, où les charmes d'un tendre et spirituel entretien lui firent bientôt oublier jusqu'à l'existence de la comtesse impertinemment irréprochable.

VÎI.

Dauriac ne s'était pas trompé : après le bal do madame de Ghantevillicrs, M. Groscassand avait senti murmurer dans son cœur, ou plutôt dans sa tcte, une voix depuis long-temps muette. L'impression qu'avait faite autrefois sur lui la vertueuse présidente se réveilla dès qu'il se vit distingue par elle. Le prix extrême attaché par l'avocat-député au succès de salon qu'il croyait avoir obtenu, n'a rien qui doive sur-

prendre. Doué d'une criidilion judiciaire fort étendue, et d'nn talent d'éloculion assez remarquable, M. Groscassand ne plaçait ces deux avantciges qu'en seconde ligne dans le jugement qu'il portait sur lui-même. Avant tout il se trouvait homme élégant, fait pour plaire aux femmes et briller dans la meilleure compagnie ; c'était là sa faiblesse, qu'avait irritée, au lieu de la guérir, plus d'une épreuve néfaste. Le long usage du barreau l'avait blasé sur la plaidoirie ; ses succès de tribune étaient trop récents, il est vrai, et trop peu nombreux encore, pour qu'il s'y montrât indifférent , mais ils chatouillaient son orgueil sans le satisfaire. L'imaaination méridionale et sensuelle du Bordélais ne se trouvait pas complètement rassasiée, au sortir du banquet de la gloire parlementaire ; elle rêvait pour dessert, si cette métaphore peut être admise^ une autre série de triomphes. Après avoir consacré sa journée à la patrie, jusqu'à cinq heures du soir, M. Groscassand eût regardé comme une douce et légitime rémunération de ses travaux, le droit d'offrir ses lauriers en guise de bouquet à quelque femme à la mode et de haute condition.

Le député démocrate, qui rappelait h tout propos son origine plébéienne, tenait surtout à ce dernier point ; il méprisait les parchemins; traitait la noblesse de chimère; les titres, de hochets ; la distinction des races, de préjugé stupide ! Mais les femmes du faubourg Saint-Germain trouvaient grâce devant ses veux ; à la baronne commençait son estime, à la duchesse elle se changeait en respect.

— On ne fjit pas la guerre aux dames, disait-il galamment , pour justilier devant ses amis politiques ses goûts aristocratiques à l'é • <^ard du beau sexe.

Le manège de madame de Chantevilliers agaça donc subitement dans l'àme de son ancien adorateur une corde qui vibrait à vide, en attendant que quelque belle à seize quartiers voulût y porter la main. Les souvenirs du passé, malgré leur éloignement et leur peu de flatterie, vinrent échauffer aussitôt les sentiments nouveaux. L'amour ne renaît pas comme le phénix, mais il laisse toujours en s'éteignant une cendre semée d'étincelles, et, dans le cœur de M. Groscassand, ces étincelles pétillèrent soudain au soufde caressant de la -Nanité satis-

SIO LE PARAVENT.

faîte. Empruntant au roi LoulsXVIIIunc phrase du préambule de la Charte^ le député du côté gauche résolut donc de renouer la cliaîne des temps, et se promit de n'épargner aucun effort pour cueillir à Paris le raisin qu'à Bordeaux^ douze ans auparavant, il avait été obligé de trouver trop vert.

Avant de se présenter chez madame de Ghantevilliers, M. Groscassand (de la Gironde) avait fait à la chambre une apparition courte et intéressée. Il y aperçut son collègue du centre, assis à sa place accoutumée, et écoutant d*un air somnolent la lecture du procès- verbal 5 il s'esquiva aussitôt, en dépit d'une admonestation du général Lafayette,qui voulait le retenir, la séance devant être importante ; et prenant une voiture à la porte du palais Bourbon, vola au petit trot de deux chevaux de fiacre, à la rue de Tournon, où demeurait la comtesse.

La consigne devant laquelle Dauriac avait dû se retirer n'existait pas pour le député libéral; ce fut avec un orgueilleux plaisir qu'il fit celte remarque, en suivant le laquais qui, au nom de Groscassand (de la Gironde), majestueusement articulé par son propriétaire, s'était dirigé vers

LE PIED D'AFxGILE. 311

l'intérieur de l'apparteineiit. A la vue de l'homme qu'elle attendait peut-être, madame de Ghantevilliers se leva 5 mais le salut de conquérant qu'il lui adressa, et la manière aisée dont il prit un fauteuil avant d'être invité par elle à le faire, lui causèrent un dépit qui, pour le moment, imposa silence à l'ambition. L'altière présidente trouva que le manteau de pairesse, posé sur ses épaules par la main lourde et familière de ce bourgeois présomptueux, y laisserait une tache visible sous l'hermine.

— Je n'accepterais pas un trône à ce prix, pensa-t-elle en se rasseyant aussi solennellement que si son siège eût été un trône en réalité.

Malgré ses dispositions à la fatuité, M. Groscassand s'aperçut qu'il allait trop vite, car il manquait d'usage et non d'osprit. Changeant de manières aussitôt, il prit un ton plus conforme aux rapports qui avaient existé jusqu'alors entre la comtesse et lui ; le premier, il amena la conversation sur Bordeaux, sans rappeler le passé, et resta dans le terrain des lieux communs, avec une apparence de réserve et de soumission dont il ne tarda pas à recueillir le

fruit. La superbe comlesse, qu'il avait courroucée par son outrecuidance, s'humanisa en le voyant se ranger de lui-même au respect. Elle prit part à la conversation, d'abord avec une froideur laconique, puis d'un air moins guindé, et enfin en déployant un abandon charmant, guirlande de roses artistement enroulée autour de la chaîne qu'elle se proposait de nouer au cou de son ancien adorateur, en vue de la pairie, et conformément aux conseils de M. Sabathier.

— Vous m'aimiez donc réellement, demandât-elle d'une voix doucereuse au député qui, après une heure d'un entrelien assez habilement conduit, était enfin arrivé d'étape en étape sur les frontières du pays de Tendre, et venait de risquer une allusion directe à son ancienne passion.

— Oh ! oui, je vous aimais, madame, répondit avec feu M. Groscassand; à la fraîcheur éternelle de mes souvenirs, il me semble que c'était hier. Je vois encore d'ici la maison où vous dC' mouriez alors, et où tant de fois j'ai passé sous vos fenêtres, dans l'espoir de vous apercevoir, puisque je ne pouvais vous voir que là ou à la promenade.

— Ou à l'église, et c'était bien mal de votre part, dit la conitesse en minaudant.

— A l'église ! Vous ne l'avez donc pas oublié ; et moi qui croyais que vous ne me remarquiez même pas; car vous étiez si sévère! si cruelle ! Je ne crois pas que vous ayez tourné la tête une seule fois pour voir si j'étais là, près du pilier, où tous les dimanches je venais me placer avec une dévotion dont, je le crains bien, il ne me sera guère tenu compte pour mon salut.

L'avocat de Bordeaux se rappela que la présidente professait la piété ; il craignit donc de l'avoir scandalisée par ce propos mondain ; mais la femme irréprochable n'eut pas l'air d'y attacher un sens blâmable : au lieu de réprimander son interlocuteur, elle secoua la tète à deux reprises avec une sorte de mélancolie rêveuse.

— Sévère! cruelle! dit-elle; c'est ainsi qu'on nous appelle lorsque nous sommes raisonnables.

— Madame , la raison est sans doute un grand mot, reprit M. Groscassand d'une voix

in.sinuante , mais ne vous est-il jamais arrive d'entrevoir tout ce qu'il y a de vide , de factice, de tyrannique, dans le sens qu'on y attache vulgairement? Où nous mène- 1- elle le plus souvent^ cette froide raison ? est-ce au bonheur ?

— • Pas toujours , mais du moins à la paix de Tâme, répondit la comtesse, qui prononça ces paroles de manière à laisser croire h un homme plus modeste que son interlocuteur, qu'elle soupirait tout bas après la guerre.

— La paix de l'àmc ! s'écria M. Groscassand avec une chaleur nouvelle. — Vous voulez dire l'engourdissement 5 la torpeur, la congélation de l'âme ! Oh! si je ne craignais pas d'encourir encore cette sévérité dont j'ai eu tant à souffrir autrefois , quelle ardeur ne mettrais-jc pas à vous démontrer l'erreur où vous jette le sentiment exagéré des devoirs sociaux.

— Avouez au moins qu'il vaut mieux exagérer le devoir que l'enfreindre, répondit madame de Chantevilliers , dont l'argumentation semblait faiblir devant l'audacieuse controverse de son adorateur.

— Ce qui vaudrait mieux encore, répondit celui-ci en joignant la fascination du regard h la séduction des paroles , ce serait de concitier le devoir et le bonheur.

— Est-ce possible? dit la comtesse.

— Je donnerais la moitié de ma vie pour que vous me permissiez de vous le prouver, répondit l'avocat qui, par état, était habitué à soutenir des thèses encore plus paradoxales que ce système de conciliation renouvelé de Tartufe.

— Et quand vous m'aurez prouve cela, répondit madame de ChantevilHers avec finesse , que fandra-t-il en conclure? Qu'en soumettant ma conduite à des principes d'une rigidité scrupuleuse , je renonce à des biens qu'une austérité moins grande m'eût permis de goûter? Pensez-vous que je ne sache pas cela ? Croyezvous que je me refuse le bonheiu' faute de le comprendre? Qui vous dit que j'ignore mon sacrifice et que je n'apprécie pas mieux que personne le mérite que je puis avoir à l'accomplir ? Le sort des femmes est triste , en vérité. Ecoutent-elles la voix de leur cœur, on les con-

damne au lieu tic les excuser; rcsislent-elles à leur entraînement j loin de les plaindre, on les accuse. On leur reproche leur dureté , leur cruauté, leur ingratitude!

La comtesse leva les yeux au plafond , les abaissa ensuite sur M. Groscassand par un mouvement plein de lenteur , et le regarda quelque temps avec l'air douloureusement attendri d'une femme martyre de son honnêteté ; jugeant alors que riiameçon d'amour avait dû pénétrer jusqu'au cœur du gros avocat , clie lit une manœuvre analogue à celle du pêcheur qui tâtonne sa ligne avant de la tirer.

— Vous m'avez fait un crime de ma sévérité envers vous, dit-elle, mais pouvais -je agir autrement? Avec votre imagination si exaltée, votre caractère si exigeant, la moindre f:iiblesse n'eût -elle pas eu des conséquences irréparables? Est-ce ma faute si votre passion intolérante a refusé de comprendre ma position? Ah! si j'avais pu à mon gré modifier vos sentiments, et verser dans votre tête de feu un peu de cette raison que vous me reprochez , peut-être à mon tour aurais-je trouvé moins nécessaire l'austérité vigilante donl votre con-

duite m'imposait la loi. Quelquefois... je veux tout vous dire , il y a douze ans de cela, c'est presque une histoire de l'autre siècle et maintenant mes aveux n'ont plusde danger... quelquefois , en pensant à vous, je ne pouvais m'empècher de trouver injuste le sort qui nous avait placés dans deux sociétés séparées et presque ennemies ; je me disais qu'il m'eût été doux de vous recevoir dans mon salon comme aujourd'hui, de causer ainsi avec vous, enlin de fiire de vous un ami, car je n'en avais pas. Oui , j'ai pensé à cela souvent. Quand j'entendais parler de vos succès au barreau , j'éprouvais aussi je ne sais quel orgueil ; il me semblait, pardonnez-moi cette présomption, il me semblait que je n'y étais pas tout-à-fait étrangère ; que peut-être en préparant votre triomphe, il vous était arrivé de dire : Elle îe saura ! Personne , non , personne n'a suivi avec un intérêt plus vif, sous une froideur ap- [larente , les progrès de votre réputation si l>rLllanlc aujourd'hui. Enfin, me croirez-vous? le jour de votre élection à Bordeaux, j'ai été obligée de me contraindre pour ne pas faire illuminer; j'avais beau me reprocher ma joie

au nom de mes opinions , me dire que vous êtes libéral et que je suis royaliste, j'étais heureuse malgré moi; car ce jour. vous mettait à votre rang , vous arriviez à cette tribune où je vous avais rêvé si souvent. Oui , ce fut un beau jour, et cependant j'aurais dû le haïr, car au milieu de votre triomphe vous ne pensiez pas à moi.

Si l'enilure morale se manifestait physiquement , M. Groscassand eût partagé le sort de la grenouille de la fable avant la fin de ce discours aussi bourré de flatteries qu'un encensoir l'est de parfums. Il trouvait tant de plaisir à écouter, qu'au lieu de répondre, il resta le cou tendu, la bouche entr'ouverte , la figure épanouie , aspirant la louange d'un air qui semblait dire : Encore.

Par une suite de transitions habilement ménagées, la comtesse arrivait à son sujet et prenait insensiblement l'offensive.

— Je méritais d'être punie, reprit -elle, en me réjouissant ainsi du triomphe d'un de nos ennemis \ et c'est vous qui vous êtes chargé de ce soin.

• — Moi , madame ! dit le député arraché à son extase par ce reproche inattendu.

— Vous : cela vous étonne ; mais vous allez me comprendre. Autrefois, je ne voyais en vous que l'homme de talent dont la place était marquée à Paris, au centre des affaires, et dont l'illustration devait rejaillir sur notre province ; mais aujourd'hui ne suis-je- pas forcée d'y reconnaître l'homme dangereux et redoutable , l'adversaire d'un gouvernement auquel je suis dévouée , le défenseur de principes que je ne puis partager, en un mot , le champion d'une cause ennemie de la mienne ? Dans la route où je vous vois engagé, chaque pas vous éloigne de moi ; sans doute je ne devrais pas convenir de la contrariété que cela peut me iaire éprouver ; mais la pureté de mes intentions me permet la IVancliisc. Je me suis abonnée au Constitutionnel pour avoir le texte littéral de vos discours. Eh bien ! je ne saurais vous dire le mal qu'ils m'ont déjà fait; j'y trouve tant d'esprit mal employé, une raison si haute réduite à descendre jusqu'au sophisme , en un mot, et pardonnez-le-moi, ce mot, un si déplorable abus des facultés les plus rares ,

qu'en vous lisant , je ne puis m'empêcher de ressentir une impression qui va parfois jusqu'au dépit, jusqu'à la tristesse. Ce spectacle d'un admirable talent perverti, enchaîné, souillé par la cause à laquelle il se consacre , ce spectacle m'irrite et m'afflige malgré moi. Lorsque je lis Yos discours , il me semble toujours voir un aigle enlacé par un serpent et volant avec peine au lieu de déployer ses ailes en portant le foudre des dieux. Oh! dites -moi, ne laisserez-vous jamais tomber le serpent pour étrcindre le foudre ?

A cette comparaison ambitieuse, la comtesse s'arrêta pour ne pas affaiblir l'effet de son éloquence.

— Vos louanges, madame, m'enivrent d'orgueil , répondit l'avocat de Bordeaux qui disait la vérité ; mais permettez-moi de contester la justice de vos reproches. La couleur de mon drapeau peut vous déplaire sans que je doive en rougir. Une opinion consciencieuse est toujours honorable.

— Vous êtes de bonne foi , je le sais ; et c'est ce qui me fait espérer que le mal n'est pas pans remède. Avec les cœurs élevés j il y a

toujours de la ressource. Si ce que j'ai rêvé souvent n'était pas une chimère ; s'il était possible de vous prouver la fausseté, la perfidie j la perversité de vos mnximes actuelles, et de vous rattacher aux éternels principes de l'ordre , du droit et de la justice , je crois que je ne voudrais laisser à personne la gloire d'une telle entreprise. Oui, pour opérer votre conversion , pour assurer h la royauté l'appui de votre talent, je donnerais... Tenez, ne parlons plus de cela ; je me monte la tète et je ne veux pas prendre celte habitude-là. Mais savez-vous (ju'il y a deux heures cjue vous êtes ici?

Elle regarda la pendule d'un œil qui semblait accuser la rapidité du temps; l'entretien était arrivé au point ciu'ellc voulait atteindre , cl il lui parut impolitique de le prolonger. S'arrêter au moment opportun est une science ({uc possèdent presque toutes les femmes. Le premier trait était lancé : au lieu de l'enfoncer brusquement , la comtesse résolut de le laisser s'insinuer de lui-même, sachant bien qu'il n'est j)as de cuirasse contre la flatterie et que l'aniour-propre de M. Grosrassand avait l'épitferme tendre autant que chatouilleux.

A son retour chez lui , le députe du côté gauche se promena long-temps dans sou salon en se frottant les mains par derrière le dos , geste qui annonçait un épanouissement de satisfaction et un paroxisme de vanité. Les roses du lapis sur lequel il marchait lui sourirent comme un emblème de celles qui devaient s'entrelacer bientôt dans sa couronne parlementaire. Après une heure de cet exercice véhément, pendant lequel son imagination planait dans les espaces en portant la torche de l'amour au lieu du foudre de Jupiter dont avait parlé la comtesse , il s'arrêta devant la glace de la cheminée et resta plongé quelque temps dans la contemplation de son image.

— Il faut rendre justice à qui de droit, se dit-il en jetant en arrière ses cheveux crépus de manière à se découvrir le front, — ces femmes de qualité ont l'instinct délicat; elles se connaissent en hommes, elles savent apprécier le talent : maintenant je la sais par cœur, cette séduisante comtesse, et sa conduite d'autrefois n'a plus rien qui me surprenne. Elle est belle, elle est riche, elle est noble ; quoi de plus simple, alors, qu'elle ait les préjugés de ces avan-

tages et que, pouvant accorder beaucoup, elle se montre exigeante? Qu'ctais-je, moi, il v a douze ans, pour aspirer à faire sa conquête ? Un petit avocat, poursuivit M. Groscassand qui, ainsi que tous les hommes dont le présent vaut mieux que le passé, trailait sans façon ses commencements, — un débutnnt dans la carrière, sans consistance , sans réputation , sans éclat. Faut-il s'étonner alors qu'une femme de ce ran^ ait préféré le soin de sa réputation à tout l'amour que je pouvais lui offrir ! Sovons juste, elle avait bien alors le droit de trouver mon étoffe un peu mince. Aujourd'hui , c'est un peu différent, continua le député avec un sourire de complaisance 5 aujourd'hui mes ailes ont poussé ; j'ai une position, un nom, un piédestal ; hier encore, à l'Opéra, n'enlendais-je pas murmurer autour de moi dans le lover : Voilà (jroscassand (de la Gironde)? Certainement je suis fort au-dessus de ces petits triomphes de la vanité ; mais les femmes y attachent toujours beaucoup de prix. Il est é^ idcnl qu'aux veux de madame de Chantevilliers j'ai grandi colossalement. Elle lit mes discours! Qui aurait cru cela ? Une comtesse du noble faubourg qui ,

pour mol, s'abonne au Constitutionnel! c'csl ravissant. Oui, je le conçois, l'orateur éminenl a pour elle une valeur qu'elle n'eût jamais reconnue dans l'avocat sans renommée. Mes succès occupent son imagination, et de l'esprit au cœur le chemin est court. Ah ! elle veut me convertir! l'idée est admirable et annonce un esprit d'enfer. Séparés comme nous le sommes, si elle a envie de me rapprocher d'elle, ne doit-clle pas jeter un pont entre nous? et ce pont, il faut bien le baptiser convenablement. Je ne serai pas assez mal avisé pour chicaner sur le nom du chemin , pourvu qu'il me mène au but. Va donc pour ma conversion. Lafavette rira l)ien quand je lui raconterai comme quoi je me laisse faire ministériel par la femme d'un ventru. C'est qu'elle est toujours charmante, mais charmante !

VÎII.

L'intrigue dont M. Sabathier avait attaché le premier (il se trouva bientôt étroitement nouée, du consentement mutuel des parties intéressées ; entre la comtesse monarchique et le député patriote, un rapprochement s'opéra sous des auspices trop spécieux, pour que IM. de Chantevilliers put s'y opposer. Mis au fait par la future pairesse , qui pourtant ne hii laissa voir qu'un des côtés de la médaille , le mari

n'eut aucun soupçon, tant était imposante la réputation de sa femme ; le noble robiii souffrit, il est yrai, dans son orgueil , en voyant sa maison polluée par celui qu'il appelait avec dédain maître Groscassand ; mais le député du centre ne put refuser son adhésion à un projet agréable à ses patrons, et dont la réussite devait lui ouvrir à lui-même les portes du Luxembourij. D'ailleurs l'avocat bordelais choisissait toujours, pour rendre visite h la comtesse, le moment de la séance. M. de Chantevilliers, pour obéir à la discipline ministérielle , se montrait exemplairement assidu à la chambre. Dans le scabreux débat qui, sous des apparences fardées, s'engageait entre l'homme incorruptible et la femme irréprochable , chacun d'eux voulait acheter l'autre au meilleur marché possible. Cette transaction en partie double se compliqua de mille incidents éclos de jour en jour, et qui rendaient les deux rôles également difficiles à jouer. Désirant d'attaquer et forcés de se défendre, les antagonistes , car nous n'oserions pas dire les amants, devaient employer à la fois l'épée et le bouclier. La comtesse ne pouvait tirer à l'honneur du député sans dé-

couvrir un peu sa propre vertu ; le député, de son côté, pour trouver le défaut de cette vertu si bien cuirassée, se voyait forcé de parer moins attentivement les coups portés à son honneur : de ce duel chaudement conduit de part et d'autre devait résulter peut-être un de ces coups fourrés qui rendent la victoire indécise en jelant tout le monde sur le carreau.

Madame de Chantevilliers avait montré d'abord une supériorité marquée, grâce à l'amourpropre de l'orateur girondin , qui se rassasia pendant quelque temps d'une vaine fumée. Écartant adroitement les tendres souvenirs, elle ne lui parlait que de lui et de ses triomphes de tribune, lisait toujours le Constitutionnel en son honneur, et se tenait au courant des questions à l'ordre du jour, afin de pouvoir les discuter et fortifier ainsi son ascendant. Mais M. Groscassand, qui avait sous sa main à la chambre de la politique tout aulant qu'il en pouvait souhaiter, finit par trouver longue et déplaisante une controverse qui l'éloignait de son but, loin de l'en rapprocher, comme il l'avait cru d'abord.

— Où diantre en veut-elle venir? se dit-il un

jour après une discussion où il s'était vu serré de prés au sujet de son libéralisme ; — prétendrait-elle me faire asseoir sur le banc où est son mari? Mais alors elle devrait avoir l'air de comprendre à quoi elle s'engage \ car enfin, si j'étais assez U'iche pour capituler avec ma couscience, du moins ne serais-je pas assez sot pour le faire gratuitement. A la première attaque, j'ai bien envie d'accorder une concession sans importance, et d'en fixer aussitôt le prix; de la sorte elle saura que penser, et nous verrons si elle persistera encore à me convertir.

Quelques jours plus tard, à propos d'une question importante sur laquelle M. Groscassand (de la Gironde) avait annoncé qu'il parlerait, la comtesse voulut essayer l'empire qu'elle crovait avoir déjà obtenu. Elle demanda donc à son adorateur de renoncer à prendre la parole, sans vouloir molivcr cette sollicitation autrement que par un caprice. Le député résista, discuta, invoqua ses devoirs, se fit long-temps prier ; mais enfin il céda, obéissant à une décision déjà prise dans son esprit bien plus qu'aux instances de la femme ambitieuse.

— Vous voyez que je ne puis rien vous refuser!

dit-il en lui prenant la main ; ma soumission ne désarmera-t-elle jamais cette sévérité qui me fait tant souffrir?

En sentant ses doigts emprisonnés dans la paume assez mal gantée du gros avocat, madame de Chantevilliers éprouva une invincible répugnance qui se peignit sur son visage ; elle lit un mouvement en arrière, mais pas assez vite pour éviter un baiser qui, bien qu'il eût à j)einc effleuré le bout de ses ongles, lui porta aux joues une rougeur dont l'orgueil, plus encore que la vertu , devait s'attribuer le mérite. KUe comprit alors que l'amour a ses usuriers comme l'argent a les siens, et qu'en sollicitant le crédit d'un homme épris d'elle depuis longtemps, elle risquait d'emprunter à gros intérêt. Cette pensée mortifiante donna soudainement à son maintien et à sa physionomie une expression glaciale et hautaine qui vint rappeler à l'audacieux avocat les jours où il s'était vu dédaigné sans pitié. Mais l'image du manteau bleu doublé d'hermine , qui , au môme instant , app irut dans une auréole aux yeux de la présirlen te, arrêta les paroles méprisantes qu'appelait sur ses lèvres le dépit; elle parvint à sourire

de manière à laisser croire qu'elle ratifiait la faveur qu'on lui avait surprise, et chassa loin d'elle l'idée qu'un pareil précédent pût amener des suites plus graves. En un mot, malgré la prudence habituelle de sa conduite, madame de Ghantevilliers imita les fils de famille qui souscrivent des lettres de change sans vouloir songer au jour de l'échéance.

Un matin , en quittant la comtesse avec laquelle il avait eu un entretien fort incidente , M, Groscassand, qui retournait à la chambre, rencontra, dans la rue Taranne, Dauriac qu'il n'avait pas vu depuis quelques jours , et qui sortait lui-même de chez madame de Versan. L'avocat accosta son jeune ami de l'air moqueur que se permettent volontiers les victorieux en amour à l'égard de leurs rivaux malheureux.

— Eh bien ! Dauriac, lui dit-il, où en est le sentiment? Étes-vous toujours amoureux de cette barbare comtesse de Ghantevilliers?

— Je ne l'ai jamais été, répondit Adolphe.

— Bah ! vous êtes discret ! preuve que vos affaires vont bien ; c'est avec le succès que la discrétion commence.

LE PIED D'ARGILE. SSl

— Vous faites en ce moment même une application de cette maxime, car l'ironie dont vous m'accablez n'est qu'une manière habile de me donner le change. Malheureusement pour vous, je suis au courant; vos assiduités chez madame de Chantevilliers sont trop remarquées pour que je n'en aie pas entendu parler.

— On en parle donc ? demanda le député avec une satisfaction concentrée. Et que dit-on ?

— On dit, reprit Dauriac décidé à sonder le terrain , ma foi , on dit que vous réussissez à Paris tout comme à Bordeaux.

— Ah! on dit cela, s'écria M. Groscassand avec un rire affecté -, eh bien ! on a raison. La comtesse de Chantevilliers est une femme imprenable ; je vous l'ai toujours dit , et vousmême , mon cher, devez en savoir quelque chose.

— Moi ! je vous donne ma parole d'honneur que ']G n'ai jamafis été amoureux d'elle, répondit Adolphe qui, aspirant en ce moment au rôle de confident, voulait détruire, jusqu'aux derniers vestiges, celui de rival.

— Parlez-vous sérieusement ? demanda i'avocat surpris.

— Puisque je vous le jure ; vous vous èles mépris sur mes intentions; quand je vous ai demandé des renseignements sur elle, je les prenais dans l'intérêt d'une tierce personne.

— En ce cas, dit INI. Groscassand, convaincu par ces paroles, je puis vous demander un service. Soyez sûr, d'abord, que madame de Chantevilliers n'est pour rien dans ce que je vais vous dire ; je vous le répète, le public a raison, et je suis l'amant le plus infortuné, le plus maltraité, le plus désespéré. Mais, d'un autre coté;, voici la position assez délicate dans laquelle je me trouve. Vous savez, sans doute, qu'il est des circonstances où un homme dont la vie appartient à la publicité éprouve une certaine gène de n'avoir qu'un seul appartement,

— Je comprends cela, dit Adolphe qui, h oette ouverture, devint fort attentif; vous, par exemple, qui recevez chaque jour cinquante personnes , vous seriez peut-être assez embarrassé dans le cas où des fi'icheux viendraient vous ennuvcr au milieu d'un intéressant entretien.

— Vous entendez à tlcral-mot , reprit en souriant le député. Il s'agirait donc pour moi «le trouver un joli petit appartement bien frais, bien coquet, et dans un autre quartier que celui-ci 5 c'est une condition de rigueur. Vous qui êtes initié à tous les mystères de la vie parisienne, ne sauriez-vous m'aider à découvrir ce (jiril nie faut? Entre hommes on se rend ces services-là.

— Je puis faire mieux, dit Dauriac, frappé d une inspiration soudaine ; j'ai loué moi-même un appartement que je n'occuperai que dans (juclqucs mois, et qui se trouve meublé dès à j)résent. S'il peut vous convenir, rien ne m'empêche de vous le prêter.

— Pardicu! voilà qui ferait merveilleusement mon affaire, et je vous suis fort oblige ; mais c'est qu'il faudrait que cela fût distingué, éléi^ant... vous comprenez.

— Petite maison enfin, dit Adolphe en riant. Sovez tranquille, l'appartement dont je vous parle serait digne d'être visité par la comtesse <le Chantcvilliers elle-même.

— Chut ! quelle idée extravagante avez-vous

Zm LE PARAVENT.

là? interrompit M. Groscassand, dont le mé contentement affecté dissimulait mal la jubilation secrète... Et où est-il placé , ce nid charmant?

— Rue Gaillon, prés de Saint-Roch.

— Cela me convient à ravir, et si vous êtes homme à exécuter votre offre, vous me voyez prêt à l'accepter avec reconnaissance. A votre premier procès , je vous paierai cette petite dette.

— C'est une chose convenue, répondit Adolphe ; si vous avez le temps, prenons une voiture, et allons jusque-là. Vous verrez si je vous traite en ami.

Les deux hommes montèrent en fiacre, et arrivèrent bientôtà la rue Gaillon, où M. Groscassand trouva un appartement fort supérieur a ce qu'il supposait, car, dans le choix et l'ameublement de ce logis, Adolphe avait déployé toute l'intelligence et tout le bon goût qu'inspire le désir de plaire à une femme aimée.

' — Peste ! quel luxe ! quelle élégance ! dit l'avocat de province un peu ébahi ; ah ça ! quelle princesse comptez-vous recevoir ici ?

Le jeune homme éprouva un demi-remords en songeant à la destination profane à laquelle il allait livrer peut-être un sanctuaire préparé pour l'amour conjugal 5 mais le désir vindicatif qui le poursuivait encore étouffa bientôt ce scrupule. Il installa donc le député à bonnes fortunes dans l'appartement, dont il lui remit une clé, en se disant tout bas, pour achever d'apaiser sa conscience :

— Bah ! la vengeance est comme le feu : elle purifie tout.

Quinze jours environ après cet arrangement, Dauriac, qui pratiquait encore les habitudes de la vie de garçon, déjeunait dans un café au Palais-Royal. En lisant /e Courrier Français ^ s^s> yeux tombèrent sur un article virulent, dans lequel la défection de M. Groscassand (de la Gironde) était signalée à la vindicte du parti libéral. La veille, dans une discussion importante, l'honorable député avait volé ostensiblement

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