CRI-CRI
Les carillons ne sont pas libres De sonner tout ce qui leur plait :
Dans leur clocher, tristes félibres, Ils sont gardés par un filet
De cordes strictes qui les tire Comme de géants pianos,
Et longuement leur fait redire D’ennuyeux airs nationaux.
Et sur leurs cloches se rassemblent Deux par deux de pesants marteaux, Qui, dans l’ombre du soir ressemblent A des pieds de Quasimodos.
Mais quelquefois ils se réveillent,
Et les sons plus délicieux
Qui dans leurs flancs sonores veillent, Palpitent entre terre et cieux.
Un prodigieux organiste,
En leurs entrailles parvenu Bigarre, énorme ornemaniste, Leur borborygme trop connu,
De rinceaux puissants et superbes Qui, par l’espace dispersés,
Ou s’épanouissent en gerbes,
Ou s'évanouissent, bercés.
Dans le cœur de la tour obscure Un clavier aux touches de fer Allonge la sombre figure
D'un Érard bâti pour l’enfer.
Qu'importe, puisqu'il est aveugle, L’orgauiste étrange et fatal
Qui doit, de l’instrnment qui beugle, Émouvoir l’âme de métal.
À de fixes anniversaires L'homme grimpe en son carillon, Et parmi les éthers sincères Prélude, colossal grillon.
Pour l’honneur des rois on le paie, Il chante leur fête et leurs deuils.….
Mais sa musique est occupée D’autres berceaux, d’autres cercueils.
Il dit pour lui les messes noires
De ses nocturnes passions;
Son front qui n’a pas de mémoires, N'ayant pas eu de visions.
Il chante ses amours énormes Pour des êtres mystérieux,
Dont il ne connait pas les formes Qui n’on jamais franchi ses yeux.
Pour une fois, il se sent vivre, Baigné des lumières du son, Soul de bruit, de musiques ivre Dans sa ribote de chanson.
Car, et par delà le nuage
Qui lui dissimulait le bleu, Il à pour but de son orage, L’auditeur ordinaire, Dieu.