ACTE DEUXIÈME
THERESE
Cependant, vous ne pouvez pas douter de son repentir, ni de son affection ?
GEORGES
Oui, elle fait ce qu'elle peut... Mais c'est plus fort que moi. J'avais cru que, l'ayant là, ça irait mieux ; que, de la voir et de la tenir, cela ferait évanouir les fantômes. Eh bien, c'est tout le contraire. Quand elle est triste, cela m'exaspère, parce que je m'imagine qu'elle songe à ce qui s'est passé ; et quand elle sourit, il me semble qu'elle se moque de moi... Écoutez, Thérèse, depuis qu'elle est revenue... c'est terrible... je ne pense qu'à lui, à l'autre... à son amant... j'y pense beaucoup plus encore qu'auparavant... Si je l'ai laissé tranquille, là-bas, quand la chose est arrivée, c'est qu'alors j'étais absolument décidé au divorce... mais, à présent, il est clair que ma situation visà-vis de lui n'est plus la même ; et j'ai des envies d'aller le trouver, ce misérable, et de lui dire...
THÉRÈSE, souriant.
Il est un peu tard pour cela, mon ami.
GEORGES
Je vous parais ridicule ?
THÉRÈSE
Non ; mais bien à plaindre... et aussi, laissez-moi vous le dire, bien peu généreux. Oui ou non, avez-vous pardonné à Suzanne ?... Vous n'avez pas le droit, l'ayant reprise, de la rendre malheureuse. Ce qu'on offre d'une main on ne le retire pas de l'autre. Prenez garde, Georges, vous êtes coupable, réellement coupable.
GEORGES
Vous en parlez à votre aise, mon amie. Pardonner... c'est
fait. Mais oublier... je ne peux pas. Comprenez donc que je ne peux pas ! Tenez, à certains moments, elle m'attendrit avec son gros chagrin et ses airs de soumission ; d'ailleurs, elle est jeune et pas laide... Je l'embrasse et la caresse comme une jolie enfant qu'elle est... Mais, dès que je la tiens dans mes bras... c'est comme une flamme aiguë qui me traverse le cerveau... je me dis: « Elle compare », et alors je la repousse brutalement, ou bien encore je la serre comme si je voulais lui faire mal, avec colère ; et elle a peur, et elle ne sait pas ce que cela veut dire... Au fond, je crois maintenant que je la bais... C'est que je l'ai trop aimée... Ce qu'elle était pour moi, cela ne se peut exprimer. J'avais beaucoup étudié, beaucoup voyagé, beaucoup vécu même, si vous voulez ; j'avais rencontré en chemin des femmes de toutes les couleurs. Mais je n'avais jamais donné mon cœur, le temps m'avait manqué. Suzanne était en réalité mon premier amour. Ce que je croyais trouver en elle, c'était, après tant d'agitations, le repos et la douceur de toute ma vie. J'avais concentré en elle toutes mes tendresses, toutes mes pensées, toutes mes ambitions ; je travaillais pour qu'elle fût fière de moi et pour qu'elle fut riche ; et c'est à cause d'elle que j "étais heureux de mes succès. . . Vous ne vous figurez pas avec quel sérieux de tous les diables j'avais pris le mariage... C'est béte, hein?
THÉRÈSE, un peu troublée.
Mais non.
GEORGES
Et tous les jours, quand je rentrais, en voyant de la rue sa fenêtre éclairée, le cœur me battait comme au lendemain de mes noces... Oui, chaque fois, le cœur me battait, à mesure que je sentais plus proche son frais baiser, ce baiser du retour, dont l'attente avait rempli les heures de ma journée... Comprenez-vous cela, mon amie?