‹ Le pardon quand même! Drame en 1 acte pour jeunes gensChapitre 3 sur 6 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LES MÊMES, PINSONNET,

puis LE SOUS-OFFICIER ALLEMAND

et LES SOLDATS qui le gardent

(A son entrée, le fiolonel, subitement redevenu maître de lui, ne laisse voir, sur son visage, aucune trace de douleur.)

PINSONNET

Mon colonel, il y a un prisonnier qu'on vient d'amener... un sous-offlcier. {Moins haut, mais sur un ton très intelligible.) Une sale gueule !

(Le colonel regarde un instant Pinsonnet, sans lui répondre.)

Je vous assure, mon colonel, que c'est une caboche de Boche à s'essuyer les pieds dessus.

LE COLONEL

Je te répète encore que je ne veux pas t'entendre insulter les prisonniers. Qu'on l'amène ici.

(Pinsonnet fait signe au dehors et le sous-officier allemand pénètre dans l'appartement, précédé et suivi de deux hommes, baïonnette au canon. H a, l'air très raide et arrogant.)

PINSONNET, à part

Non, mais quelle binette 1 Et dire que c'est ça qui nous tue nos femmes et nos enfants! Nom d'un chien ! ce que je voudrais lui dévisser la tête pour voir ce qu'il a dedans !

LE COLONEL, très calmée, après avoir examiné le prisonnier, qu'il fixe froidement

Où étiez-vous quand vous êtes tombé entre les mains de nos soldats?

LE SOUS-OFFICIER ALLEMAND

En patrouille.

LE COLONEL

A quel endroit ?

LE SOUS-OFFICIER ALLEMAND

Je n'en sais rien.

LE COLONEL

Que faisiez-vous ?

LE SOUS-OFFICIER ALLEMAND

Mon devoir, comme vous.

LE COLONEL, doucement

C'est possible. Remarquez bien qu'il n'y a rien de froissant pour vous dans mes questions. J'use de mon droit, mais je n'ai aucune intention de vous injurier. J'aime à croire que vous n'avez fait que votre devoir, celui que donne la guerre, de défendre son pays... Pourtant, mon droit est de vous interroger.

LE SOUS-OFFICIER ALLEMAND

C'est inutile, je n'ai plus rien â dire. ( Un silence pendant lequel :)

PINSONNET, à part

Ah ! la, la ! Si c'était moi, ce que je lui arracherais les paroles du bec... (Il montre son sabre.) avec ça!

LE COLONEL

Est-il vrai que les vôtres ont occupé Mullerthal 7

LE SOUS-OFFIGIER

Occupé ! Vous êtes bien aimable, monsieur... repris, comme on reprend ce qui vous appartient.

PINSONNET, furieux au sous-officier Tn ne peux pas dire : mon colonel, vieux fourneau !

LE COLONEL, sévère

Pinsonnet, sors d'ici, et si tu continues, je te fourre

en prison.

(Pinsonnet sort en maugréant.)

LE SOUS-OFFICIER, ironique Politesse française.

LE COLONEL, énervé

Elle vaut peut-être votre culture. Nous autres, nous blaguons ; vous, vous massacrez les femmes et vous mutilez les enfants.

LE SOUS-OFFICIER

C'est la guerre...

LE COLONEL

Taisezr-vous et prenez une attitude plus militaire devant un chef. (Le sous-officier se met au garde à vous, très raide.) Je sais que, pour vous, la guerre c'est assassiner, voler, piller, incendier et pire encore. (Le sous-officier proteste d'un geste vite réprimé.) Je ne dis pas vous personnellement, mais vos soldats, beaucoup de vos chefs et, le premier de tous, votre Kaiser, qui ordonne de détruire les villes et de ftisiller en masse des innocents. (Très cassant.) D'où êtes~ vous?

LE SOUS-OFFICIER

On a cambriolé mes poches et volé mes papiers militaires qui peuvent vous donner ces renseignements.

LE COLONEL, ironique

Cambriolé ! Volé ! Comme vous avez cambriolé les villages et pillé les maisons. Vous autres, vous faites toujours grandement les choses... colossalement. Nous, gens sans culture, nous retournons brutalement les poches d'un pauvre sous-officier, prisonnier de guerre. Vous, messieurs, vohs fracturez gentiment les coffres-forts des civils. (A Bourgeot.) Bourgeot, allez demander les papiers qu'on a trouvés sur cet homme. {Bourgeot sort.) (Au sous-officier.) Etes-vous de l'active ou de la réserve ?

LE SOUS-OFFICIER

Je ne comprends pas.

LE COLONEL

Cependant, vous parlez joliment bien français. Vous avez habité en France?

LE SOUS-OFFICIER

Oui.

LE COLONEL

Quelle ville?

LE SOUS-OFFICIER

Paris.

LE COLONEL

Qu'y faisiez-vous?

LE SOUS-OFFICIER, ajn'ès une hésitation Mes affaires.

LE COLONEL

Oui, je comprends... Vos affaires et celles de votre noble empereur. (Le sous-officier proteste par un geste.) Oh ! s'il vous plait, pas de comédie... Je sais qu'il y a quelques mois, si je vous avais parlé ainsi, moi, militaire, à vous, civil, on aurait fait des histoires. Votre ambassadeur aurait joué la belle indignation, et pour avoir osé, moi, insinuer que vous pouviez êtra un espion, je m'exposais à créer à mon pays des complications diplomatiques. C'était le temps où votre Kaiser était le croquemitaine de l'Europe. II n'est plus maintenant qu'un mauvais chef de brigands, et les explications, je vais les donner à vos complices, tout à l'heure, avec rnes canons. (Avec indignation.) Ah ! votre Allemagne prétendait être au dessus de tout! Eh ! bien, aujourd'hui, il y a quelque chose au dessus d'elle. C'est la France, qui va lui parler de sa voix terrible, par nos batteries de 75. Elle n'a plus que cette voix, maintenant, et on l'entendra jusqu'au bout du monde.

{Entre Bourgeot, qui dépose sur la table, devant le colonel, un carnet, un papier plié et enfin un petit paquet.)

BOURGEOT

Mon colonel, voilà le carnet de route de Manheim... Ce paquet renferme les bijoux saisis sur lui...

PINSONNET, qui est revenu et fait, à part, cette réflexion

Il en a une santé, le bonhomme, de nous traiter de cambrioleurs !

BOURGEOT, continuant

... Et pais cette note que vous adresse le colonel au sujet du prisonnier.

LE COLONEL, tout en développant le paquet C'est à vous, ces bijoux?

LE SOUS-OFFIGIER

Oui.

LE COLONEL

Ils étaient votre propriété, avant la guerre ?

(Le soua-officiey ne répond pas.)

Je vous ordonne de me répondre. Est-ce votre propriété personnelle?

{Le sous-officier garde encore le silence. Le colonel a fini d'ouvrir le paquet. Il en sort une montre de femme et deux bagues. Son visage prend soudain Vexpression de la douleur et il demeure quelques seconde^ la tête dans sa main, contemplant les bijoux. Enfin, Use lève, et debout devant l'Allemand:)

Misérable ! brute ! voleur ! bandit ! Ils sont à toi, ces bijoux?... A toi! Voyons, répète un peu qu'ils sont à toi, pour que cette fois je puisse te faire fusiller sans remords, (/i désigne du doigt la petite montre et les bagues.) Bandit! la montre de ma femme et ses bagues... Voleur! et tu n'as pas trouvé que c'était assez de voler ma femme, tu as dépouillé une enfant, ma fille, de sa croix d'or... Misérable!... Tu étais

donc à Mullerthal... Tu as pillé, comme le plus vil des malfaiteurs... coquin... Et tu as le toupet de me regarder en face ! Naturellement, tu as trouvé la maison vide et tu as fracturé les meubles, éventré les armoires, comme vous faites tous, troupe d'apaches!... N'est-ce pas que tu as cambriolé la maison abandonnée?...

LE SOUS-OFFICIER

C'était notre bien, puisque les habitants français s'étaient enfuis.

LE COLONEL, aux honitnes présenta, avec un geste de mépris pour V Allemand

Voilà leur morale... C'était son bien ! Voilà la guerre pour eux!... Ah ! ils se fichent bien des conventions et de l'honnêteté... Voler comme des pirates et puis s'enivrer comme des cochons. C'est cela, la guerre allemande. (Avec mépris.) Tas de brutes ! {Comme se parlant à lui-même.) Elles ont quitté Mullerthal,.. Où sont-elles ?... Dans quelle région ces malheureuses ont-elles trouvé un refuge?... (Il ouvre le pli rem,is par Bourgeot et lit tout haut.) « Le prisonnier Manheim a dirigé le pillage des maisons françaises de Mullerthal et massacré lui-même plusieurs femmes... {Il s'arrête de lire et regarde le sous-officier avec une violente colère.) Des femmes... tu as massacré des femmes... {/i se lève et, le poing tendu vers le Boche.) Assassin ! Et tu avais l'audace de réclamer des égards, tout à l'heure... Bandit ! {L'Allemand le regarde, hébété. Le colonel continue de lire.) Massacré lui-même plusieurs femmes...

{Il s'arrête, et, le front dans la main, demeure un instant en proie à une émotion qui lui coupe la parole. Puis, le regard terrible et fixant Manheim, il prononce d'une voix angoissée.)

... Plusieurs femmes.., parmi lesquelles deux Françaises, madame Janson et' sa fille, âgée de douze ans !... »

{Un temps, pendant lequel tous les soldats présents montrent le poing au prisonnier.)

Ma femme, assassinée... ma fille, malade, arrachée de son lit, massacrée par ces monstres... par toi, plus infâme que le dernier des lâches !... {Avec une angoisse abattue.) Ma femme égorgée... ma fille, ma petite Jeanne, martyrisée!... Oh! c'est atroce! C'est un rêve affreux, un cauchemar trop effroyable pour être la réalité... {\ers Manheim, glacé par la peur.) Mais ce n'est pas possible... Ce n'est pas toi... Dis-moi qu'on s'est trompé... Ce n'est pas vrai que tu les as tuées !...

LE SOUS-OFFICIER

J'ai fait ce qu'on m'a ordonné.

LE COLONEL

Qui t'a donné cet ordre?

LE SODS-OFFICIER

Tous... J'ai tué par ordre de mes chefs... et mes chefs par ordre de Sa Majesté le Kaiser, mon empereur... puisque c'est la guerre...

LE COLONEL, qui a maitrisé sa douleur, et, par un effort héroïque, est devenu presque calme, continue de lire.

«... Ce Manheim est industriel et son usine est située à gauche de Mullerthal, aux flancs du mamelon qui domine la ville. » fAu sous-offîcier.J Tu as une femme?

Oui.

LE SOUS-OFFICIER

LE COLONEL

Des enfants?

LE SOUS-OFFICIER

Oui, deux filles et un garçon. -

LE COLONEL

Jeunes, évidemment.

LE SOUS-OFFICIER, dont la voix tremble L'aînée à six ans.

LE COLONEL

Tu trembles, tu as peur, peur pour les tiens. (Il s'approche de lui et, d'un air terrible.) Tu devines pourquoi je t'interroge... tu sais quelle sera ma vengeance... tu sens que je la veux terrible et que maintenant, dans mon âme, la pitié est éteinte... tu comprends que je vais venger sur les tiens le meurtre épouvantable dont tu me vois souffrir comme d'une agonie... Oui, tu as deviné, tu ne t'es pas trompé. (Il montre le dehors.) Tout à l'heure, mes premiers obus iront porter l'incendie, la mort, le massacre

dans ta maison... Ah! la pitié! On en a pour des chiens... mais pour des Boches, tueurs de femmes et bourreaux d'enfants, ah! jamais... jamais... jamais!... Quant à toi, tu as un quart d'heure pour te préparer à mourir... (Aux soldats.) Emmenez-le. (Les soldats veulent Vemmener, mais Manheim résiste et tend les bras vers le colonel.)

LE SOUS-OFFICIER

Colonel... je vous en prie... Colonel... puisque je vais mourir...

LE COLONEL

Tu as peur de mourir, mais tu n'avais pas peur d'assassiner !

LE SOUS-OFFICIKR

Non, colonel, pas ça... mais une grâce... dites, une grâce... Dans ma maison, il y a ma femme et ma plus jeune fille, malade... malade aussi.

LE COLONEL, faroUche

Ah! tant mieux... tant mieux! (Avec un rire nerveux.) Tu vois bien qu'il y a quelque chose audessus de votre Allemagne de sang et de crimes ; tu vois bien qu'il y a la justice du ciel quî venge les innocents et punit vos forfaits. Eh bien, nous les massacrerons, ta femme et tes enfants... tous, tous...

LE SOUS-OFFICIER, se jetant à genoux

Colonel... ce n'est pas pour moi, mais pour elles... "Vous êtes père...

LE COLONEL

C'est parce que je suis père que je ne pardonnerai pas. [Aux soldats.) Relevez-le, et emmenez-moi ce bandit.

LE SOUS-OFFICIER

Colonel... je vous en supplie!...

LE COLONEL, terrible C'est la guerre !

LE SODS-OFFICIER, relevé Ayez pitié...

LE COLONEL

Jamais.

LE SOUS-OFFICIER

Vous allez tuer mes petits enfants ?

LE COLONEL, glacial

Oui. (Il se rapproche de lui, et, avec un regard plein de haine, il prononce lentement.) Oui, je vais les tuer, tes petits enfants.

LE SOUS-OFFICIER

Puisque vous êtes meilleur que moi, ayez pitié !

LE COLONEL, avec violence

Non ! non ! non ! {Atix hommes.) Qu'on l'emmène !...

(Tous sortent. Il ne reste plus que le colonel, BouV' geot et Pinsonnet.)

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