MORALE
Qu'il en est parmi vous, Messieurs les gens d'esprit, A qui l’on pourrait bien appliquer ce récit.
Les objets vus de loin paraissent quelque chose ;
Un ouvrage annoncé souvent nous en impose :
Le ht-on avec soin, 1l perd tout son éclat,
Car bientôt on se dit : O mon Dieu, que c’est plat !
Vrain Lucas comprit heureusement que la poésie n’était point son fait, et amoureux de Clio, partit donc la courtiser à Paris. Il avait son plan : grâce à certains appuis auprès de l’Administrateur de la Bibliothèque impériale, se faire admettre comme officiant dans le temple de la rue de Richelieu.
Mais la première condition pour être nommé bibliothé-caire était d’avoir son baccalauréat. Grosse déception :: Vrain Lucas dut aussitôt renoncer à son rêve. Il ne put même pas entrer dans une librairie, malgré la recommanda-tion d’un professeur du lycée de Chartres, M. Roux, ama-teur d’autographes qui le tenait en affection.
Un hasard lui fit rencontrer le directeur d’un cabinet généalogique, le cabinet Courtois-Letellier, et il parvint.
à se caser dans cette maison qui avait, il faut l’avouer, mauvaise réputation, passant à tort ou à raison pour avoir fabriqué nombre de pièces fausses. Peu importait à Lucas, qui, gagnant sa vie par son travail de placier, était désormais assez de loisir pour poursuivre ses études et hanter ses chères bibliothèques.
Tour à tour, Sainte-Geneviève, l’Arsenal, la Mazarine, la Bibliothèque impériale le comptèrent au nombre de leurs clients fidèles. Une sotte aventure lui arriva un jour à Sainte-Geneviève, où un surveillant le surprit, un instrument tranchant en main, à considérer de trop près les rayons du dépôt ; cette peccadille lui valut d’être expulsé sur l'heure.
Hors du temps qu’il consacrait à la lecture, il trouvait encore moyen de suivre les cours de la Sorbonne et non pas, fit remarquer plus tard son avocat, ceux de Guizot, Michelet et Cousin fort achalandés, mais les cours plus sévères de Damiron, Lenormand et Géruzez.
Resté en contact avec son pays natal, il était enfin en 1856, sur la présentation de M. Roux, nommé membre correspondant de la Société archéologique du département d’Eure-et-Loir : c’était la gloire ! |
Elle ne lui tourna pas la tête, il ne semble même avoir jamais rien communiqué à la Société et si, en 1865, il s’offrit bénévolement pour classer les archives hospitalières de Châteaudun, il ne s’acquitta jamais de cette tâche, qu'il eût d’ailleurs difficilement menée à bien en son ignorance du latin.
Franchement, y a-t-il beaucoup de jeunes gens de son âge, sans famille, sans fortune, sans appuis, qui, abandonnés sur le pavé de Paris, en proie à toutes les tentations de la
grand’ville, eussent mené une existence aussi exemplaire d’austère bénédictin ?
Il en fut récompensé : en 1862, il entra en rapports avec M. Michel Chasles, le savant membre de l’Institut, titulaire de la grande médaille d’honneur de la Société royale de Londres, « le premier géomètre de France, sinon du monde ».
M. Chasles était de Chartres, Lucas lui apprit qu’il était de Châteaudun : d’amicales relations ne tardèrent pas à s'établir entre les deux compatriotes.
À dater de cette bonne rencontre, Vrain Lucas consacra encore plus de temps à ses érudites recherches. Ses journées étaient toutes consacrées au labeur : sorti de chez lui à onze heures, 1l déjeunait, suivant l’état de ses fonds, soit au café Riche, soit dans une petite crèmerie, passait ensuite sa journée entière à « la Bibliothèque » et, après souper, retournait travailler chez lui.
C'était un homme heureux.
M. Michel Chasles, le membre de l’Institut, n’était pas seulement un savant du plus haut mérite, universellement respecté. C'était aussi un passionné collectionneur d’autographes et qui possédait une fort belle collection.
Mais il n’avait pas du collectionneur les petites mesquineries habituelles et l’étroitesse d’esprit. Il aimait à faire part de ses trouvailles à ses amis et à ses pairs et, foncièrement généreux, n’hésitait pas à se dessaisir à l’occasion de pièces splendides, « uniques », en faveur des érudits français et étrangers qu’elles pouvaient intéresser.
C’est ainsi qu’en 1865, à l’occasion du sixième centenaire: de la naissance de Dante, il communiqua aux Florentins. un précieux autographe du poète, qu’en 1866 il offrit à l'Académie royale de Belgique, sur quinze qu’il possédait, deux lettres autographes de l’empereur Charles-Quint à maître François Rabelais.
Le 8 juillet 1867 enfin, 1l mettait le comble à ses libéra-lités en communiquant à l’Académie des Sciences le texte de deux lettres inédites de Rotrou à Richelieu, ayant trait tout au long à la création de l’Académie, et en faisait don à la bibliothèque de l’Institut de France.
Les lettres furent publiées dans le compte rendu des. séances de l’Académie des Sciences, et, après avoir remercié son généreux confrère, le président, M. Chevreul, lui demanda quand il lui conviendrait de faire part à la Compagnie des importantes découvertes qu’il annonçait avoir faites sur l’énonciation des lois de l’attraction par Pascal, « grand fait de la science qui date, comme l’établissement des Académies, du xviI® siècle ». M. Chasles répondit aimablement que, sans attendre l’achèvement du travail qu’il avait entrepris, il se ferait un plaisir de mettre sous les yeux de l’Académie dès la prochaine séance d'importants écrits inédits de Pascal, provenant de sa collection.
Il fit mieux, selon sa généreuse habitude : le 15 juillet, après avoir communiqué à ses confrères deux lettres de Pascal à l’Anglais Robert Boyle, plus quatre notes signées Pascal, il les donna à l’Institut.
S1 grande que fût sa modestie, M. Chasles pensait certes bien que la publication de ces documents dans les Comptes rendus de l’Académie des Sciences ferait sensation ; il ne
prévoyait cependant pas l'immense retentissement des débats qu’elle allait indirectement soulever dans le monde savant tout entier.
Ces documents inédits ne tendaient en effet à rien de moins qu’à prouver que Pascal avait été le premier, et bien avant Newton, à établir la loi de la gravitation universelle.
La découverte était sensationnelle et de nature à émouvoir l’Académie des Sciences. Elle l’admit avec étonnement, mais sans scepticisme. Un seul de ses membres, le physicien Duhamel, fit observer qu’elle supposait de la part de Pascal la connaissance de formules ignorées de son temps et que dans ces conditions elle lui semblait inexplicable.
C'était à la séance du 22 juillet. A celle du 29, le président donna communication de deux lettres qui mirent le feu aux poudres. L’une émanait de M. Bénard d’Évreux et signalait des énoncés mathématiques et certains chiffres de Pascal comme lui semblant copiés dans quelque traité moderne ; l’autre était d’un pascalisant connu, M. Faugère, et relevait des anachronismes absurdes dans les lettres citées par M. Chasles.
Premier émoi, suivi de beaucoup d’autres, car la querelle prenait bientôt un caractère international.
Cependant que Faugère et Chasles bataillaient, accumulant arguments sur documents, les Anglais prenaient véhémentement la défense de Newton. Un associé de l’Académie, Sir David Brewster, d’Edimbourg, auteur de travaux savants sur l’œuvre de Newton, ouvrait le feu sur ces « méprisables falsifications », aussitôt soutenu par le directeur de l’observatoire de Glasgow, M. Grant. Ce dernier apportait un gros appui aux adversaires de
Michel Chasles en établissant que les chiffres de Pascal étaient ceux que donnait Newton, non dans la première édition de son ouvrage en 1687, mais dans la troisième en 1726.
M. Chasles cependant ne se tenait pas pour battu et tirait des inépuisables portefeuilles de sa collection de nouvelles lettres de Pascal qu’inséraient religieusement les Comptes rendus de l’Académie et qui toutes, comme par hasard, venaient réduire à néant les objections de ses adversaires.
Prétendait-on que Pascal n'avait jamais été en correspondance avec Newton ? M. Chasles brandissait un paquet de lettres de Pascal à Newton, un autre jour des lettres de Louis XIV et de Jacques II ne laissant aucun doute sur ce point.
Aux affirmations raisonnées de MM. Faugère, Brewster et Grant, il opposait les témoignages écrits de Galilée, Huyghens ou Newton lui-même,
Aussitôt les savants d’Italie et de Hollande entraient dans la danse, les uns pour défendre Galilée, les autres pour protéger Huyghens. Les premiers s’étonnaient que l’astronome florentin eût écrit en français ; les seconds, plus sensibles et moins véhéments, exprimaient leur douleur des atteintes injurieuses portées à la réputation loyale de leur compatriote.
M. Chasles, impassible, continuait à fournir ses preuves : tous les lundis, il apportait des documents nouveaux à l’Académie, qui, la semaine suivante, les publiait gravement. Toutes les fois qu'ils étaient mis à néant, d’autres leur succédaient immédiatement, réfutant toutes les contradictions.
Cela pouvait durer longtemps : cela dura plus de deux ans, du 15 juillet 1867 au 13 septembre 1869 — bien que la vérité fût sortie de son puits dès le 12 avril de cette dernière année.
À cette date en effet, un astronome de l’Observatoire de Paris, M. Breton, démontra à l’Institut, textes en main, que seize des notes de Pascal et deux fragments d’une lettre de Galilée publiés dans les Comptes rendus étaient littéralement tirés d’un ouvrage d'Alexandre Savérien, Histoire des philosophes modernes, paru en 1761.
Preuve décisive ? Allons donc ! M. Chasles ne fut pas démonté pour si peu et, huit jours plus tard, produisit une lettre de ce Savérien à la marquise de Pompadour, prouvant clair comme le jour que celle-ci lui avait communiqué des lettres autographes de Copernic, Galilée, Descartes, Gassendi, Pascal, Newton et par conséquent que c'était lui, Savérien, le plagiaire !
Tout de même c'était un peu fort et à la suite de cette nouvelle communication, fort opportune en vérité, M. Le Verrier s’offrit à faire la preuve de la fausseté des autographes fournis par Michel Chasles.
En juin-juillet, il les critiqua à fond, révéla de nombreux extraits tirés textuellement d'œuvres de Thomas, Voltaire, Savérien, Gerdil, Chauffepié et montra scientifiquement les invraisemblables anachronismes contenus dans les lettres publiées par Chasles. Fort à propos, l'expertise faite à Florence d’une des lettres de Galilée vint appuyer sa démonstration, en prouvant à n’en point douter la fausseté du document.
M. Chasles était au-dessus de tout soupçon. L’auteur des falsifications était donc l’homme qui lui avait vendu les
autographes. Dans la séance du 13 septembre 1869, le savant se résigna à reconnaître son erreur et donna des détails inouïs sur sa collection, en se raccrochant toutefois au fol espoir qu’il n’avait point été entièrement dupe : \
« La collection s’étend aux premiers temps de l’ère chrétienne, et même au delà ; car il s’y trouve quelques lettres et de nombreuses notes de Jules César et des empereurs romains ; des apôtres, principalement de saint Jérôme, de Boëce, de Cassiodore, de Grégoire de Tours, de saint Augustin ; de plusieurs rois mérovingiens ; un grand nombre de Charlemagne ainsi que d’Alcuin. Je ne me porte point garant de ces pièces. Quelles qu’elles soient, il est certain que leur composition, si elles ne sont pas originales, a dû exiger un long travail, de nombreux matériaux ; et si l’on considère qu’elles s’ajoutent à tant d’autres, de tous les temps jusqu’au siècle dernier, et traitant de tant de matières différentes, on ne peut croire qu’elles soient l’œuvre d’un seul individu, d’un seul fabricateur, qui, du reste, ne sait ni le latin, ni l'italien, ni aucune partie des mathématiques ou des autres sciences sur lesquelles roule une partie considérable des documents. Il y a donc un mystère à pénétrer, et, jusque-là, il n’y a rien à conclure avec certitude ».
Le plus fort est que toutes ces lettres existaient.
Oui, les lettres de Jules César, de saint Jérôme, de Boëce, de Cassiodore, de Grégoire de Tours, de saint Augustin, de Charlemagne et d’Alcuin. Et aussi, les lettres dont ne parle pas ici M. Chasles, de Sapho, de Marie-Madeleine et de Lazare — et toutes, notez-le bien, rédigées en français du xvI® siècle : beaux autographes écrits d’une écriture ancienne avec une encre passée sur du papier
jauni, et dont l’aspect seul avait assuré l’éminent savant de leur authenticité.
Mais c'était à tort, quoique avec les plus fortes apparences de raison, que M. Chasles se refusait à croire que toutes fussent l’œuvre d’un même faussaire.
Cet homme de génie existait. Et il avait nom — vous l'avez deviné — il avait nom : Vrain Lucas.
A l’heure où Michel Chasles reconnaissait son erreur, il était arrêté depuis quatre jours.
… « J'avais une grande confiance en lui ; nous étions du même pays, je le croyais incapable de me tromper, »
Et c’est pourquoi, Vrain Lucas lui ayant dit qu’il était de Châteaudun, Michel Chasles, qui était de Chartres, lui acheta tout naturellement un premier autographe, une lettre de Molière s’il vous plaît, pour la modique somme de 500 francs.
Là-dessus, voilà Vrain Lucas qui lui dit — ou à peu prés :
— « Monsieur Chasles, vous me faites l’effet d’un amateur éclairé et d’un bon client. De plus nous sommes compatriotes ; il est naturel que je vous fasse profiter d’une bonne affaire. Des autographes comme celui-là, je peux vous en fournir, si vous voulez, des milliers.
— Des milliers, Monsieur Chasles !.…
— Ah ! ça, Monsieur Chasles, ça, c’est tout à fait confdentiel ; et si je veux bien vous le dire, ce n’est pas parce que vous êtes membre de l’Institut — je ne le dirais pas
à l'Empereur lui-même, — c’est parce que, vous et moi, on est du même pays et qu’alors si on n’a pas confiance dans ses pays.
Le ak !
eve ©
— Merci, Monsieur Chasles, mais, moi aussi, j'ai confiance en vous ! Alors voilà : je connais un vieux monsieur, qui est le dernier descendant d’une famille émigrée à la Révolution et qui habite à Paris un hôtel dont le grenier est plein de livres et de papiers. Ah ! Monsieur Chasles,
si vous voyiez ce grenier.