‹ Le parfait secrtaire des grands hommes; ou, Les lettres de Sapho, Platon, Vercingtorix, Clopatre, Marie-Madeleine, Charlemagne, Jeanne d'Arc et autres personnages illustres, mises au jourChapitre 4 sur 47 · ERA · texte numérisé non relu

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— Ah ! non, ça, je ne peux pas vous dire son nom, il me l’a défendu. C’est un vieux monsieur, très vieux... Ces papiers, c’est des papiers de famille, une collection qui a été formée par un de ses ancêtres et qui représente une fortune. Et dame, comme il n’est pas riche, ce pauvre vieux monsieur, de temps en temps il se résigne à en vendre... Seulement, vous comprenez, il ne peut pas faire ça luimême, et alors. alors, c’est moi qui lui sers de commission

naire….

sue ?

rendre service, parce que, pour ce que je touche...

— ss ?

— 25 % tout sec, et vous pensez bien qu’au prix où est la vie, — mais passons. Donc, c’est moi qui vends ses papiers. Mais si vous saviez, ce pauvre vieux monsieur, comme il est malheureux quand il est obligé de vendre ! Et il se désole, et il me les reprend des mains, et il ne lâche

jamais une pièce sans la lire et la relire !.. M PiNE

— Cette collection ? Ah ! ça, c’est une histoire que je peux vous dire. Vous avez bien entendu parler du cabinet des titres du chevalier Blondeau de Charnage ?

— C'est ça... D'ailleurs, l’inventaire en a été publié en 1764 en cinq volumes in-12. Vous le trouverez à la Bibliothèque... Eh bien, la collection, c’est l’ancien cabinet Blondeau de Charnage, augmenté de bien d’autres collections que je vous énumérerai quand vous voudrez et notamment des papiers de Desmaizeaux...

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— Oui. Alors, tout ça, qui formait une masse considérable, était à la Révolution la propriété d’un comte de Boisjourdain, qui émigra en 1701, passant en Amérique. IT emporta la collection, mais en route il fit naufrage et un certain nombre de pièces furent détériorées par l’eau de mer. Rassurez-vous : la plus grande partie est intacte et c’est mon vieux monsieur qui en a hérité.

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— Je ne vous en parle pas pour autre chose : eh bien ! si vous voulez, maintenant, toutes les fois qu’il voudra en vendre, c’est à vous que je les porterai….

— À vous seul, je vous le promets, foi de Beauceron !

— Oh ! Monsieur Chasles, ça ne serait pas la peine d’être du même pays, si on n’avait pas confiance.

Jour par jour, et pièce

à pièce,

la collection

du « vieux

monsieur » devint donc celle de M. Chasles. Vrain Lucas, fidèle à sa promesse, apportait à celui-ci tous les documents

dont se défaisait le mystérieux descendant du comte de Boisjourdain ; une seule fois il vendit à un M. Bellay, employé au Ministère des Travaux Publics, quatre billets de Marguerite d'Alençon, Rabelais, Montaigne et Rotrou, mais M. Chasles, prévenu à temps, les racheta pour deux cents francs.

Le « vieux monsieur » avait certainement de gros besoins d’argent : il arrivait que Vrain Lucas apportât à Michel Chasles des lettres autographes par centaines ; il y en avait dans le tas de doubles, de triples, de quadruples, copies fidèles d’un original qu’on trouvait toujours. C'était égal à M. Chasles : il achetait le tout sans marchander et s’étonnait d’autant moins de cette profusion de documents que tous présentaient entre eux une parfaite concordance.

Mais de temps à autre, surtout quand il s'était défait de quelque perle, une lettre de Marie-Madeleine ou une de Vercingétorix, le vieux monsieur était pris de terribles scrupules : il lui restait un parent, presque aussi vieux que lui, un militaire, et celui-ci, ayant appris les ventes, s’en était fort irrité. Alors le vieux monsieur dépêchait Vrain Lucas à Michel Chasles pour le supplier de rendre les pièces et de reprendre son argent.

M. Chasles s’y refusait bien entendu et le vieux monsieur, chapitré par Lucas, n’osait insister, mais ces alertes terrorisaient le membre de l’Institut, si fier des pièces uniques de sa collection. Aussi n’épargnait-il rien pour se concilier l'affection entière de son compatriote, Vrain Lucas : à la modeste commission que celui-ci lui avait dit toucher, il ajoutait spontanément de généreuses gratifications, lui prêtant de l’argent toutes les fois qu’il lui en était demandé.

Il lui prêta en tout 3.880 francs, sans préjudice des 140.000 francs qu’en huit ans il lui donna pour le « vieux monsieur » en échange de 27.000 documents autographes — fabriqués de toutes pièces !

Vrain Lucas arrêté en septembre 1869 — sur la plainte de Michel Chasles et non pour avoir fait des faux, mais dans la crainte où était l’académicien qu’il ne vendît à l'étranger le reste de la collection Boisjourdain, privant la France d’un incomparable trésor littéraire — Vrain Lucas passa en correctionnelle le 17 février 1870.

Il arriva à l’audience, accablé par un rapport terrible des deux experts commis par le tribunal à l’examen de la collection Chasles, MM. Henri Bordier et Émile Mabille. Ce rapport relatant tout au long les faits que nous venons d’exposer dévoilait sa façon de procéder habituelle et expliquait comment, dénué de toutes connaissances scientifiques, grâce à l’inconsciente complicité de M. Chasles qui lui faisait part de ses tourments au jour le jour, il avait pu faire « marcher » pendant deux ans les académies du monde entier.

Interpellé à l’audience sur les conclusions de ce rapport, linculpé répondit « avec un certain air de satisfaction » que les experts avaient assez bien apprécié son travail, et il donna aimablement quelques détails complémentaires. L'histoire ne dit pas quel visage il fit pendant l’émouvante déposition de M. Chasles, sa victime, mais à lire les comptesrendus du procès, il ne semble pas s’être autrement ému. C’est qu’à l’excuse de son escroquerie, il avait un argu-

ment irrésistible à fournir. Oui, il reconnaissait avoir vendu 27.000 pièces fausses à M. Chasles, oui, il reconnaissait en avoir reçu, grâce à la fable du « vieux monsieur », une somme de 140.000 francs, oui, il reconnaissait avoir fabriqué toutes les lettres de Pascal. Mais. mais il avait à cela des raisons d’ordre supérieur.

Ici, nous lui laisserons la parole.

Dans un mémoire inédit qu’il rédigea à Mazas le 29 septembre 1860, quelques jours après son arrestation, il expose comment, pour déjouer l'envie d'amateurs jaloux, il s’essaya par manière de jeu à rédiger quelques autographes de sa façon, semés de fautes grossières et de volontaires anachronismes, comment la fatalité voulut que M. Chasles vit le premier ces faux qui ne lui étaient point destinés et désirât à tout prix les acquérir :

… CIEL m'en offrit un prix raisonnable et enfin il me tourmenta tant et tant que j’eus la malheureuse faiblesse de me laisser entraîner à cet appas ; j’en ai aujourd’hui le plus grand et le plus sincère repentir, car, je le repette, mon intention n’était point d’en tirer profit, je ne voulais faire qu’une mystification, mais qui n’avais point été préparée pour M. Chasles que j'ai toujours beaucoup respecté et vénéré comme il mérite de l’être. Enfin malheureusement pour moi, le coup fatal me fut ainsi porté : la volonté de l’homme a de la force sans doute, mais à condition qu’on ne la place pas dans des circonstances assez puissantes

pour dominer cette force, et ce sont malheureusement ces circonstances qui ont dominé la mienne.

« Quant à M. Chasles, lui, très content de son marché, il m’engagea avec beaucoup d’instance à lui reporter d’autres documents semblables ; il me donna même une longue liste de personnages desquels il désirait très ardemment avoir des lettres ou autres documens les intéressans, et il me dit que si je lui en fournissais, il en formerait un corps d'ouvrage qu’il publierait et qu’il me ferait un beau cadeau.

€ Tout cela fut, malheureusement pour moi, comme un piège de tentations qui me fut tendu et je me suis laissé entraîner sur cette pente dangereuse, car, comme je viens de le dire, la volonté de l’homme a de Ia force sans doute, mais à condition qu’on ne la place pas dans des circonstances assez puissantes pour dominer cette force ; malheureusement ce sont ces circonstances par trop puissantes qui m'ont entraîné et par conséquent porté ce coup fatal.

«Il me vint alors en pensée que cette idée de publication par M. Chasles pourrait peut-être, en frappant l'attention et piquant la curiosité publique, être un moyen de rétablir dans l’histoire des faits inconnus que je savais être restés dans la poussière de l’oubli et d’autres faits déjà connus, mais qui sont restés, pour ainsi dire, oubliés, par suite de l’indifférence des hommes.

« Je me mis donc à faire, dans de vieux manuscrits, d’anciens recueils de lettres ou de vieux livres imprimés et peu connus, des extraits que j’arrangeai, tant bien que mal sous la forme de lettres simulées. Je dis : tant bien que mal, parce qu’alors je visais plutôt à donner des extraits historiques que des autographes. Ce ne fut que plus tard,

lorsque M. Chasles commença à publier ses lettres et qu'il me fit part des contestations qu'il éprouvait que je fis plus attention tant à la simulation de l'écriture qu’au choix des documens qui pouvaient lui être utiles, car je le voyais si désireux de triompher que je l’aidais de tout mon pouvoir.

« J'avoue franchement que je n’envisageais pas bien de quelle manière je me mettais dans cette lutte en opposition avec les lois, car je ne sais rien du droit ; je pensais au contraire que cela ne pouvait être considéré comme une mauvaise action, d’autant plus qu’il devait en résulter un ouvrage qui, tout en étant jusqu’à un certain point apogriphe, avait pour but l'utilité publique, c’est-à-dire de faire connaître des faits, comme je l’ai dit, inconnus encore dans l’histoire ou qui y sont oubliés même de la plus part des savans, et par conséquent que cet ouvrage pouvait être utile au progrès des connaissances humaines.

« Car tel était, entr’autres, mon projet : c'était de faire connaître que la première idée des lois de l’attraction, qu’on attribue communément à Neuton, ne lui appartient pas, mais qu’elle appartient à des Français à qui Neuton l’a ravie. J'avais vu cela écrit quelque part, dans des documents qui étaient alors sous ma main, et ce fait avait frappé mon attention.

« Je voulais faire connaître aussi que le binôme auquel Neuton a donné son nom, n’est point non plus de lui, que c’est une usurpation qu’il fit à Pascal. Je voulais encore faire connaître que beaucoup d’autres découvertes avaient été dérobées à des Français, tant par Neuton que par d’autres savans étrangers, et je suis étonné que nos savans d’aujourd’hui restent insoucians et indifférens à cet égard.

« De même, je voulais faire connaître dans tous ses plus petits détails, et autant que cela me serais possible, la vie d’un savant que je savais avoir été un des martyrs de la science, et quoiqu'il ne fut pas Français, ne jouissait pas. moins d’une grande considération en France — c’est là. qu’étaient ses véritables amis — je parle de l’illustre Galilée, qui a ouvert la carrière à presque toutes les sciences. et qui a découvert, pour ainsi dire, un nouveau monde, L’histoire de ce savant n’a jamais été bien connue. Ses: compatriotes ne lui ont jamais rendu justice ; j’avais vu écrit quelque part que ce n’est qu’en France qu’il trouva, comme je l’ai dit, des partisans et des amis. Or il m’avais pris fantaisie de bien connaître l’histoire de ce grand génie qu'on ne trouve qu’éparse et qu’en cherchant avec soin çà et là. C’est ce que je faisais et Dieu sait combien d’ouvrages j'avais déjà compulsé pour arriver à ces fins ! »

Nous ne suivrons pas plus loin Vrain Lucas dans ses: lamentations contre les Français qui osent soutenir Neuton: — «il est vrai qu’ils ne sont pas nombreux et qu’ils sont pour ainsi dire isolés, car l’anglomanie a fait son temps, l'esprit français est aujourd’hui plus patriotique » — non plus dans son apologie pour Galilée, Descartes et Pascal, sans qui « Neuton serait resté inconnu, car il n’avait pas le génie créateur », non plus dans l’expression finale de son tardif repentir.

Des pages que nous avons citées et qui suffisent à notre démonstration, il résulte :

10 Que Vrain Lucas savait bien mal l'orthographe et avait raison de se spécialiser dans la confection de documents n’exigeant pas la possession de cette science ;

29 Que, s’il faisait des faux, c’était par philanthropie ;

3° Que c'était aussi par patriotisme.

La valeur de ce dernier argument ne pouvait manquer HANIRISSIQENEE ses juges. En bonhomme modeste et inhabile à se défendre, il ne l’avait invoqué qu’à propos de l'affaire Pascal-Newton.

Son avocat d'office, Me Helbronner, élargissant le débat, et reprenant la série des documents fabriqués, sut bien mettre en lumière son idée dominante, sa manie, sa passion : restituer à la France les gloires qu’on lui a ravies.

Mais oui.

« Ce n’est pas seulement dans les documents des débats Pascal-Newton que cette idée se retrouve : Thalès donne à Ambigat, roi des Gaules, des conseils sur la manière de gouverner son peuple ; Alexandre fait l’éloge de la Gaule et des Gaulois à Aristote ; Cléopâtre envoie Césarion à Marseille pour s’y instruire, tant à cause du bon air qu’on y respire que des belles choses qu’on y enseigne. Lazare, après sa résurrection, et Marie-Madeleine dans leurs lettres à saint Pierre, ne trouvent pas de sujet plus intéressant que les Druides et les Gaulois. »

En cour d'assises, il y aurait eu là — au moins de nos jours dé? quoi culeses l’acquittement. En correctionnelle (et sous l’Empire), l'argument n’était point suffisant et le 24 février 1870, le patriote Vrain Lucas était condamné à deux ans de prison et 500 francs d'amende.

Telle était la récompense des travaux ardus, sinon désintéressés, entrepris par le COMPAtTOIR de M. Chasles pour restituer à la France les gloires qu’on lui avait ravies.

Nous avons extrait du volume de manuscrits dela Bibliotheque Nationale où elles dorment ignorées les plus belles pages de Vrain Lucas. On les trouvera ci-dessous, si émouvantes en leur simplicité et qui toutes nous montrent les grands hommes en bonnes et braves gens : lettres d’amour de Sapho la Lesbienne et de Cléopâtre l’Égyptienne, d'Héloïse et de Ninon, billets dévots que griffonnèrent sur sa coiffeuse de coquette repentie Madeleine la pêcheresse et sur la pierre de son tombeau son frère Lazare, correspondance intime de Socrate, Platon, Alexandre, Archimède, défis guerriers de Carausius, César, Charles Martel, et le laissezpasser qu’au 2° bureau de son État-Major, en son P. C. d’Alésia, Vercingétorix signa en faveur de Trogue-Pompée ; vos lettres : à saint Éloi, Dagobert — 6 mon roi — ; à Alcuin, Charlemagne ; à vos parents, Jeanne la Lorraine ; à Rabelais, Christophe Colomb et Améric Vespuce !

J'en passe.

Ce sera au public, souverain juge, d’estimer si ces lettres méritaient l’oubli et le mépris où les tiennent grimauds, faiseurs de morceaux choisis et compilateurs de manuels, de décider si après L’Immortel, il n’y avait pas lieu de mettre en lumière l’écrivain méconnu qui, touché un instant d’une gloire justifiée, disparut dans l’obscurité sans qu’on puisse savoir quels furent ses derniers jours.

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