‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 37 sur 92 · LE « RÉALISME · texte numérisé non relu

LE « RÉALISME

Parcourant ces merveilles de la peinture et de la sculpture étalées partout dans Rome, je me disais: — Hélas! hélas! comme je vais mépriser les chefs-d'œuvre de la prochaine exposition !

Il faut bien l'avouer, je ne peux faire ici un pas qui ne me hausse d'un degré, souvent de plusieurs, dans le mépris des idées modernes, des chefsd'œuvre modernes, des temps modernes.

Je méprise immensément, je sens que je méprise à jamais cet orgueilleux vulgaire qui nous inonde de l'abondance de ses produits moulés, coulés, marqués au même coin de bassesse et de laideur.

Coquelet me dit sans cesse qu'il est de son temps, qu'il faut être de son temps, que je ne suis pas de mon temps. Il ajoute que la religion devrait se rendre de son temps. — 0 Coquelet ! si tu te voyais de mes yeux !

Coquelet ne veut pas avoir d'ancêtres. 89 l'ennuie par son antiquité. 1830, voilà sa date. En 1830, le monde est devenu sage. 1830 « a vaincu le despotisme sans tomber dans l'anarchie. »

1830 a fait la politique comme il faut, la religion comme il faut, l'art et la littérature comme il faut Toutes choses ont été faites, refaites, établies en 1830 comme il faut. — Non, rien n'égale l'orgueii de cet imbécile !

Au fond de l'âme, Coquelet préfère Monsieur Courbet à Raphaël. « C'est plus vivant, » dit-il. — Effroyable niais, sais-tu seulement ce que c'est que la vie !

Il est réaliste. Coquelet! Réaliste et fantaisiste. Il aime qu'on lui peigne des casseurs de pierres, des croque-morts, de vils ivrognes dans un sale cabaret. Il dit: « Comme c'est cela! »

Il goûte aussi les suj ets tirés de Faust. Méphistophélès le charme particulièrement. Jusqu'ici, j'ai volontiers un peu admiré le poème de Gœthe ; mais il y a quelque fonds de sottise là-dedans.

Coquelet sent le style d'une certaine manière qui est à lui, qui est de son temps : il en a horreur ; il est gêné, il souffre, il s'éloigne: il demande autre chose, et il a fabriqué un mot pour cette chose.

Un jour, il m'a dit: — « Enfin, tous vos grands peintres, à commencer par Raphaël, ils manquent de cachet !

« C'est beau, si vous voulez; mais c'est trop beau. Vous avouerez bien que nous ne sommes pas si beaux que cela! Nous n'avons point ces poses pompeuses, ces gestes nobles, cette manière de marcher sans toucher terre.

a Toujours du beau et rien de joli! On ne trouve pas dans tout Raphaël une figure chiffonnée, un minois de femme un peu piquant. Pour moi, je me sens incapable d'aimer une femme de Raphaël.»

Il appelle cela aimer! Il dit tranquillement ces brutalités énormes. — Au fond, Coquelet, ce que vous reprochez à ces grands peintres, c'est qu'ils ne vous débauchent pas.

LE a RÉALISME-» 103

— Voilà de vos exagérations ! Mais ne convenezvous pas que l'art doit parler aux sens, et qu'il se trompe lorsqu'il ennuie? — Aller voir la Farnésine, Là Raphaël vous pourra contenter.

— Je l'ai vue. Ce n'est pas encore assez amusant. Il n'y a pas de bacchanale; le vin de Champagne n'a point passé par là: cet olympe n'a jamais dansé un galop.

Telles sont les idées de Coquelet. J'en ai pris ce croquis avec répugnance, au profit des modernes qui seraient tentés d'orgueil en considérant leur popularité.

Noble terre romaine! Le réalisme n'y a pu prendre. Plusieurs peintres, non des moindres, ont essayé d'implanter cette infection. Le Dominiquin, j'en ai regret, a fait une tentative particulièrement malheureuse.

C'est à Saint-Louis des Français, dans la chapelle de Sainte-Cécile. La scène de la Mort est majestueuse; celle du jugement faibht; la troisième, Cécile distribuant ses biens aux pauvres, est néfaste.

Le réalisme y coule à plein, et, comme toujours, le réahsme est ici le contraire de la vérité. Au lieu de pauvres, le peintre nous montre des gueux qui s'injurient, se narguent, se volent et se houspillent.

La haine du pauvre respire dans cette scène. Difficilement on pourrait imaginer quelque chose de plus inintelligent, et, vu le lieu et le principal personnage, de plus indécent.

Certes, tels ne furent point les pauvres dans

la primitive Église, les premiers-nés du Christ, l'avant-garde des martyrs, ceux qui veillaient sur le Pape fugitif, ceux que Cécile appelait ses frères!

Jamais, aux époques antérieures, un peintre n'eût ainsi avili et la sainte pauvreté et le lieu saint. Dans la chapelle de Fra Angelico, au Vatican, les pauvres qu'assiste saint Laurent sont des membres souffrants du Christ.

Je ne comprends pas comment le Dominiquin a fait une telle faute, ni comment les donateurs de la chapelle et le clergé ont pu l'accepter; tous les soleils ont leurs éclipses; celle-ci a été totale et cruelle.

Il en est peu d'autres exemples anciens. Les peintres romains les plus faibles ont lutté contre cette misérable nature. Ils ont cherché le style.

Pourtant, si le peintre de la «définition de r Immaculée-Conception, v qui couvre en ce moment plusieurs arpents de murailles dans le voisinage de Raphaël; si ce peintre cherche le style, hélas ! qu'il a mal réussi !

Voilà une solennelle et formidable preuve du péril de s'attacher à la plate vérité historique. Ces immenses fresques sont pleines de portraits dont aucun n'est flatté, au contraire!

Le Cardinal qui lit la bulle est orné de lunettes d'or. Quel besoin aura la postérité de ces lunettes d'or?

Mais enfin l'art romain n'est pas réaliste, ni insolemment charnel et frivole, ni démocrate,

LE <i RÉALISME y> 105

comme l'art du temps de Coquelet. Les Romains n'ont pas encore aimé la laideur.

S'ils viennent à cette dépravation, l'on peut croire que les artistes essayeront de les satisfaire. Ce peuple des desservants de l'art, sans être humble, ne brille pas par la sainte fierté.

Mais alors les Romains honoreront moins les artistes. La conscience a toujours son droit. Un peuple qui veut être corrompu méprise ceux qui le corrompent.

Quels beaux honneurs cette Rome a su rendre au génie et même au simple talent! Elle garde les œuvres dans ses églises et dans ses musées; elle donne à l'artiste une sépulture à l'ombre des autels.

Raphaël est à Sainte-Marie des Martyrs, le Fiésole à la Minerve, Salvator à Notre-Dame-des- Anges; à Sainte-Martine, Pierre de Cortone s'est fait un tombeau papal; aux Saints-Anges, un monument dit la place où Michel- Ange reposa.

Mais je n'ai guère remarqué que les peintres modernes, quoique très amoureux de la gloire, à qui je faisais cette observation, en fussent sensiblement touchés. Foin de la gloire qui ne rapporte qu'un tombeau !

Ils sont du temps de Coquelet.

io6 LE PARFUM DE ROME

Page 1