LA BRUTE
Quel autre instinct peut avoir la brute, et corrjiient se rendre compte autrement de sa furie? Le Christianisme ne lui fait aucun mal matériellement.
Elle est libre de s'écarter de lui, de vivre en dehors de ses maximes, de croire ce qu'elle veut, d'adorer ce qu'elle veut.
Mais le Christianisme entretient dans le monde une certaine moyenne de décence, une certaine estime de la probité qui chagrine la brute.
Le Christianisme crée des préjugés contre le vice, il élève des remparts contre l'absurde et contre l'infâme: il fait tort à la brute.
Devant les problèmes de l'ordre social, il propose des solutions qui excluent la brute et qui ont toujours chance d'être acceptées: il opprime la brute.
Dans une société chrétienne, la brute perd les trois quarts de ses moyens de succès et l'espérance de gouverner le monde.
Imaginez les écrivains que je viens de lire, non pas sous saint Louis, mais seulement sous Louis XIV: plus de ressources!
En voilà un qui m'étalait ses principes pieux et qui m'offrait sa plume, mais l'orthographe manquait: il éclate de décorations et il juge le Pape.
Cet autre, idéal de cuistre, qui même en ce temps n'a pu faire avaler ni poésie, ni roman, ni critique, il juge le Pape et il boit du vin couché.
Et toi, front de vipère, ta tête insolente s'est retirée aplatie de dessous le talon de la justice. L'Église n'est pas assez pure pour toi !
io8 LE PARFUM DE ROME
Mélanges difformes du délateur, de l'histrion et du Trissotin: cela n'a pas le premier instinct du français, ni de l'histoire, ni de la probité;
Cela s'est caché sous tous les masques; cela s'est donné vingt ans pour champions de la liberté, de l'humanité, de la justice;
Cela salue avec une ignoble joie tous les abus de la force; cela dénonce, cela demande que l'on bâillonne, que l'on rançonne, que l'on emprisonne ;
Cela ne demande pas tout à fait que l'on tue, mais cela est tout à fait ennemi des victimes et tout à fait ami des meurtriers ;
Cela insulte, — d'une insulte scélérate et basse, et abjecte, et cafarde, — au droit violé, à la justice qui succombe, à l'innocence qui meurt.
Ils n'auraient pas besoin d'insulter, puisque enfin la besogne est en train ; — mais insulter, c'est ce qu'ils savent faire. Ils veulent servir.
Non serviam ; ils ne le disent qu'à Dieu. Pour tout le reste du service contraire, quoi que ce soit: Serviam ! serviam ! Ils sont là.
Ils veulent servir, ils s'empressent. Ils étoufferont les cris de la victime sous les huées, ils la déshonoreront parmi le peuple.
Ils espèrent que leur encre sera un fiel dans la blessure. C'est leur contentement particulier, leur pourboire. Ils feraient cela pour rien.
Et ils servent en effet ! Le poignard le plus aigu, le poison le plus actif et le plus durable, c'est la plume dans des mains sales.
Avec cela on gâte un peuple, on gâte un siècle.