‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 40 sur 92 · IDÉES D'UNE BOURGEOISE · texte numérisé non relu

IDÉES D'UNE BOURGEOISE

Il s'écrit aujourd'hui des choses qui lèveront longtemps en semence de crimes.

Une seule main, un seul fouet: et on les verrait à plat tout de suite, demandant grâce, promettant de travailler honnêtement ! . . .

IDÉES d'une bourgeoise

L'an passé, l'Europe civilisée regardait avec enthousiasme un petit garçon qui tirait la langue au Vatican. Deux ou trois éditions, trois ou quatre traductions, quatre ou cinq semaines de vogue.

Tout est tombé dans l'ombre et même dans la crotte. Mais quel éclair ! Durant quinze jours, le petit garçon s'est vu le seul insulteur du Pape que le monde civilisé voulût écouter.

Madame veuve Dudevant n'a pas eu pareille fortune. Avant le petit garçon, cette dame expérimentée avait écrit le même livre et plus mauvais, tiré au Vatican la même langue malhonnête.

Et personne au monde n'en a rien dit ; et moi qui devais savoir ces choses, je n'en ai rien su. Aujourd'hui seulement j'apprends que madame Dudevant, dès 1857, a fait le sac de Rome !

C'est mêlé d'une histoire d'amour, — le même amour que la dame a tant conté. — Il ne sera pas dit qu'elle a une fois touché la plume sans remuer, remuer l'infection des amours.

Mais elle veut principement démontrer que le gouvernement du Pape déprave l'Italie, et tel est

iio LE PARFUM DE ROME

tout juste le plan du petit garçon. La dame met l'amour par-dessus le marché.

Voilà le malheur d'avoir tant fréquenté les cuistres et tant hanté les forbans ; cette veuve, qui sait écrire, a pris contre Rome la haine basse du cuistre, la haine féroce du forban.

Le premier châtiment de cette passion est de faire de sots livres; sots et ennuyeux, ennuyeux et dédaignés. Le petit garçon n'a pas été maladroit: il s'est fait donner un coup de main par la police.

La haine antilittéraire de madame Dudevant contre l'Église s'étend jusqu'au peuple romain, jusqu'à cette auguste Rome. Elle semble avoir parcouru Rome en compagnie de quelque prêtre marié.

L'on remarque dans Rome l'absence absolue du type canaille, si visible à Londres et à Paris. A Rome les figures et les attitudes sont pleines de fierté, même de noblesse.

Point de ces faces dégradées et abjectes, jaunes comme un vieux sou, sur lesquelles siègent les sept péchés capitaux. Le haillon même est fier ou touchant.

Point de ces esclaves du travail, lourds, souillés, qui, les épaules écrasées et les yeux éteints, traînant des savates sordides, apparaissent parmi nos splendeurs, redoutables machines qui les broieront.

L'ouvrier de Rome est un chrétien. On devine un cerveau dans sa tête, un cœur dans sa poitrine. On ne lui impose pas ce que l'on veut. Ce n'est

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pas lui que l'on attellerait, le dimanche, à de vils fardeaux.

Il prend d'autres joies et d'autre repos que l'ivresse. Il a des habits de fête qu'il revêt les jours de fête, et il va entendre la messe à Saint-Pierre, à Saint- Jean de Latran, à Sainte-Marie Majeure.

Il voit Dieu passer dans les rues, il le reçoit dans sa demeure; il est membre d'une confrérie; il prie, entouré de sa femme et de ses enfants ; il demande à Dieu son pain de chaque jour.

Il est baptisé, marié, enterré; on ne le dédaigne ni vivant, ni mort, ni en lui-même, ni en son père, ni en ses enfants. Et s'il reçoit quelque offense, il sait pardonner, il sait que Dieu le vengera.

Madame Dudevant ne perd point son temps précieux à courir les mansardes. Elle n'a pas vu à Paris le ménage de l'ouvrier philosophe qui travaille le dimanche, et qui boit le lundi.

Elle n'a pas vu ce chef-d'œuvre de la civilisation, lorsqu'il rentre ivre, déchiré, volé, furieux, dans le taudis où sa femme et ses enfants attendent un morceau de pain qu'il a laissé au cabaret.

Elle n'a pas vu à Rome le crucifix honoré dans la demeure indigente, la détresse acceptée en union aux douleurs de l' Homme-Dieu; la charité accourant soulager des fardeaux allégés déjà par la foi.

Elle croit voir la plèbe romaine livrée à toutes les abjections: paresse, fourberie, malpropreté, nudité cynique, haine sans fierté, superstition sans foi, hypocrisie.

« Les mendiants, dit-elle, se battent ou se volent les uns les autres, de la même main qui égraine le

chapelet bénit, et mêlent à leurs litanies plaintives de grotesques ordures quand ils croient qu'on ne les comprend pas. »

Qu'elle ait vu tout cela, j'en doute; mais j'avoue qu'une ville de deux cent mille habitants ne saurait être absolument purgée de libres penseurs, même dans la plèbe, même parmi les mendiants.

On voit à Paris des paresseux, des fourbes, des malpropres, des cyniques vêtus et non vêtus, des gens sans foi qui consultent les somnambules, des auteurs, des acteurs, des seigneurs pleins de haine sans aucune fierté.

On y voit des mendiants de toutes sortes, mendiants de sous, mendiants de gloire, mendiants de force, qui se battent et se volent les uns les autres, de la même main qui écrit ou colporte les évangiles de droit nouveau.

Et je crains que plus d'une dame de Paris n'ait fait hypocritement de grands accrocs à la foi jurée, et ne se soit rendue malpropre, de la même main qui avait tourné les feuillets de Lélia.

Et c'est mon avis que Lélia et d'autres chefsd'œuvre, plaintives litanies d'âmes affamées de corruption, sont plus remplis d'ordures, même grotesques, que le langage d'aucun mendiant de Rome.

Je ne comprends pas madame Dudevant! Estelle pour la vieille morale, qui est celle de Rome, ou pour la morale « indépendante » si ressassée dans ses livres? Les coquins de Rome appartiennent à la morale nouvelle.

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