LES « ACTA MARTYRUM
Nous allions visiter le palais de Valérien, martyr, légué par Cécile, martyre, au pape Urbain, martyr. Depuis seize siècles, l'Église romaine est en possession de cet héritage qui tentait le préfet Turtius Almachius.
— Accompagnez-nous là. Coquelet. Venez voir un grand lieu de Rome, l'un de ceux où l'on apprend l'histoire. — L'histoire! dit Coquelet, toujours un peu crispé: j'ai lu votre chapitre. Comme légende, c'est bien imaginé. Comme histoire, je voudrais savoir d'où cela vient.
— Cela vient, mon ami, des Actes authentiques du martyre, recueillis par l'Église romaine. — Authentiques, il vous plaît de le croire ! la critique de notre Tillemont a passé par là ; elle n'y a pas laissé grand' chose. Tous ces miracles sont bien extraordinaires ; votre sainte montre peu de respect envers l'autorité.
Tillemont estime que vos actes authentiques sentent la fabrication. Vous n'ignorez pas que Tillemont était fort pieux. Avez-vous lu Tillemont? — Récemment, Coquelet. C'est un savant homme. Vous n'ignorez pas qu'il fut janséniste, sectaire ardent? — Soit! Qu'est-ce que cela fait? — Cela fait broncher, mon ami.
Cela pousse à écarter les miracles pour cause d'extraordinaire. Avez-vous scruté ce mot? Si l'on objectait contre un miracle qu'il n'offre rien
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d'extraordinaire, je concevrais l'objection. Et quand « notre » Tillemont accuse les martyrs de peu de respect pour « l'autorité, » il exhale un peu l'odeur que je trouve à notre Guéroult.
Les martyrs ne préparaient point ce qu'ils diraient devant les juges, sachant que Jésus-Christ leur inspirerait ce qui serait à dire. Souvent il leur inspira de venger la conscience humaine, insultée par ces juges aussi cruels que serviles, et qui versaient le sang chrétien plus pour satisfaire leur soif que pour obéir à leurs lois.
« Oui, dit à son juge le martyr Andronic, je maudis ces puissances enivrées de sang qui bouleversent le monde. Que Dieu les arrache de toute la force de son bras, qu'il les écrase, qu'il verse sur elles toute sa colère, afin qu'elles comprennent ce qu'elles font en persécutant les serviteurs de Dieu. » Ni Tillemont ni Guéroult ne me feront rougir de ce martyr.
L'extraordinaire des actes de sainte Cécile n'est que l'extraordinaire de l'établissement du Christianisme. C'est un grand extraordinaire, j'en conviens. Mais est-ce que le Christianisme ne s'est pas établi? Où s'est-il établi sans miracles? Comment se convertissaient sans miracles tous ces bourreaux, martyrs à leur tour? Niez- vous le serment des mart5TS attestant le miracle ?
Voudriez- vous qu'il n'y eût à se convertir que les gens de cabinet? Vous dédaignez bien la pauvre multitude ! Jésus n'en fait pas ce mépris. Il appelle la multitude par la grande voix du miracle, et il vous retire la funeste ressource de pouvoir croire
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que l'univers a été pris par quelques savants. Quand les savants sont venus, les douze pêcheurs avaient jeté le filet sur le monde.
Et aux savants comme aux autres, le miracle a été proposé; comme les autres, ils en avaient besoin. Les difficultés mêmes que vous faites vous en doivent convaincre. Le grand nombre ne voulurent courber la tête que terrassés par le témoignage de leurs sens autant que vaincus par l'adhésion de leur esprit.
Vous et les vôtres, ami Coquelet, vous me semblez naïfs, présomptueux et prodigieusement humbles. Naïfs de nier le miracle devant le Christianisme; présomptueux d'opposer vos dénégations vaines à tel ou tel fait particulier gardé par l'Église; humbles de vous cacher toujours derrière quelque savant, pourvu qu'il nie ce que l'Église affirme; c'est-à-dire pourvu qu'il ne sache pas.
Vous voilà derrière Tillemont. Donc, si Tillemont croj'ait, vous croiriez, et c'est la raison de Tillemont qui vous arrête sur le seuil de la foi? Eh bien ! lisez Tillemont ; il vous accablera à! extraordinaire. Par probité de chrétien et par droiture de savant, il réfute lui-même les doutes qu'il a élevés contre les actes de sainte Cécile par mauvaise humeur de sectaire et par vanité de savant.
Mais alors vous abandonnerez Tillemont; vous vous fournirez ailleurs. Que cela est petit, Coquelet, et le contraire de toute fierté autant que de toute raison! J'agirais autrement. Je ne simulerais pas le désir de croire, je ne me cramponnerais
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pas à des objections mille fois renversées; je m'affranchirais de ce mensonge, et je dirais simplement à Dieu et aux hommes : Je ne veux pas !
Ce serait absurde. Hors de la foi, partout s'ouvre l'absurde. Il est absurde absolument de n'être pas catholique. Absurdité contre naturel Cette misérable recherche d'autorités contre la foi, cette bassesse infatigable à les accepter, cette avidité à engloutir toutes les niaiseries de la négation, c'est un aveu: l'aveu que vous sentez en vous le devoir de croire, que vous êtes fait pour cela.
Mais enfin, l'absurdité carrée de refuser Dieu, c'est du moins une absurdité fière. Je l'estime plus que ce cauteleux souci d'arriver au même but par les prétendues voies de la science et de la raison, à la suite de maîtres ridicules, et qui se mentent, on le sait très bien ; cafards de science qui faussent les textes, cafards de raison toujours appliqués à forger des syllogismes faux.
Maître pour maître, j'aimerais mieux l'Église que ce dragon d'incroyance à têtes d'académiciens et à queues de journalistes, qui dégoise tous les jours tant de sottises par la bouche de tant de cuistres incorrects et plats. L'Église fait davantage honneur à l'espèce humaine, lui parle de meilleur style, lui offre plus de sécurité.
Soumise à une contradiction perpétuelle, l'Église n'a d'arme et de rempart que le vrai. Tout ce qu'elle enseigne, la vérité l'a édifié, la discussion l'a fortifié, le temps l'a vivifié. Dès que l'on sonde la question d'authenticité, il apparaît que l'Église y a regardé la première et la dernière, et plus atten-
tivement que tout le monde. — Quant aux Actes de sainte Cécile, l'étude en a été particulièrement scrupuleuse ; ils ont résisté sur tous les points.
Ce drame si beau, si vivant, qui rend si bien compte des rapides progrès du Christianisme, et qui fait, passez-moi l'expression, tant d'honneur à Dieu et à l'homme; ce poème où l'on voit Dieu offrant avec tant de grâce la vérité, et l'homme acceptant la vérité avec tant d'amour; cette glorieuse peinture du triomphe de l'innocence, de l'impuissance absolue de la tyrannie et de la mort :
Savez -vous ce que c'est dans l'original? Une narration de notaire sans littérature; l'œuvre d'un homme évidemment incapable d'une si haute invention, et qui tout simplement rédige son rapport. Vous n'ignorez pas que les anciens étaient habiles sténographes, et que les notaires de l'Église institués par saint Clément pour recueilHr les actes des martyrs, écrivaient sous la surveillance des diacres.
Le rédacteur des Actes de sainte Cécile n'y a mis du sien que l'embarras d'un esprit peu ou mal cultivé. Il n'a pu créer ces caractères si beaiix et si différents d'Urbain, de Valérien, de Tiburce, de Maxime; encore moins cette âme ardente de la vierge, si ferme et si prévoyante en tout ce qu'elle fait, si éloquente en tout ce qu'elle dit, et qui domine également les grandeurs des saints et la bassesse du persécuteur.
Le notaire n'a pu, et les diacres ne l'auraient pas permis, inventer le miracle charmant des deux couronnes, la scène touchante de la chambre
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nuptiale, les scènes augustes du baptême dans la maison de Maxime et dans la maison de Cécile, les scènes sublimes du martyre; faits extraordinaires, mais d'ailleurs renouvelés par milliers durant les premiers siècles. Et il faut bien que les choses se soient passées ainsi, puisque enfin les martyrs ont triomphé.
Vous ne direz pas que la noblesse de l'âme humaine a tout fait, toute seule. Certes! Valérien, Tiburce, Maxime, sont de beaux types des magnificences de l'âme humaine. Cependant Valérien, Tiburce et Maxime demandent des preuves. A côté de ceux qui voient le miracle, il y a ceux qui ne le voient pas ou qui ne se rendent pas. A côté des martyrs, il y a les bourreaux, fidèles persévérants des empereurs et des dieux.
Il y a ceux qui ne cessant de tuer les chrétiens, ne cessent non plus de les diffamer, les traitant d'athées, de magiciens, d'imposteurs, de barbares, de suicidés, de fous, de brutes, d'enténébrés, d'ennemis du genre humain, de gueux adorateurs d'une tête d'âne, d'incestueux, d'homicides, et enfin de gens inutiles dans les affaires, infructuosi in negotiis.
Est-ce la beauté de l'âme humaine qui trouve ces arguments pour répondre aux apologistes, et qui pendant quatre siècles les fait valoir par l'appoint des tortures? La résistance du Paganisme est un miracle comme sa défaite. Elle atteste à quel degré de cruauté et d'infamie l'homme peut descendre, à quel point il peut se conjurer contre l'innocence, la justice et l'humanité.
Oui, oui, les Actes des mart5a-s nous apprennent l'histoire! Sans ces précieux documents, nous ne connaîtrions pas véritablement l'antiquité païenne, nous ne saurions pas de quelle bête implacable et insatiable Dieu a délivré le genre humain. Nous ne saurions pas, d'un autre côté, comment Dieu se fait obéissant à ceux qui l'aiment.
Comme ces martyrs sont puissants ! Avec quelle assurance ils disposent du miracle, commandant à Dieu même de leur donner les âmes pour lesquelles ils l'ont prié ! Cécile a prié pour Valérien, Valérien est converti ; Valérien a prié pour Tiburce, Tiburce est converti; ces deux frères veulent sauver l'âme généreuse de Maxime, et Maxime est converti avant même d'avoir vu le miracle qu'ils lui ont annoncé, le miracle de leur sainte mort. Ils jettent la semence et récoltent dans le même instant.
Lorsque, suivant la promesse de Cécile, l'Ange se montre à Valérien purifié et lui demande quelle grâce il veut obtenir, Valérien, à qui la foi vient d'imposer un si grand sacrifice, ne souhaite autre chose que la délivrance, c'est-à-dire la conversion de son frère. . . . Est-ce là que vous trouvez une invention de littérature, Coquelet? moi, j'ai un frère et je vous atteste que Valérien a parlé ainsi.
Les traits de ce genre sont nombreux dans les Actes de sainte Cécile, et ils en démontrent intimement l'authenticité. « Notre » Tillemont n'y attache aucune importance. Sa critique touche des points plus dignes des savants. On l'y a suivi. C'est ici, Coquelet, qu'il faut faire un pénible aveu :