LES MARTYRS
J'ai vu ce matin un personnage plus sérieux que mon ami Coquelet et que son compère Ercole ; personnage nouveau dans le monde chrétien, né pour me rendre claire le mystère de la décomposition du corps social une fois que l'âme est partie.
Il est jeune, oflâcier dans une armée allemande. Le vieil ami qui me l'adresse le signale comme aussi capable de comprendre la vérité qu'éloigné de la suivre.
Son langage et toute sa physionomie annoncent un homme bien résolu à ne pas se contenter de peu de chose ici-bas. — Causons franchement, lui dis-je. Vous venez me voir plus par curiosité que par sympathie ?
Il répondit que sa curiosité n'était pas sans une sorte de sympathie; mais qu'enfin, ayant peu l'occasion de rencontrer des hommes de mon opinion, le désir de s'instruire comptait pour beaucoup dans sa démarche. Je le louai de ne pas mépriser tout à fait les idées, de n'être pas absolument voué à la pipe et à l'absinthe.
— Vous voilà, continuai-je, officier tout jeune, à une époque où les montagnes danseront. Vous songez à ce que vous pourrez faire de votre épée.
L'épée sera une très grande ou une très misérable chose: la force du droit, ou le droit de la force. Vous êtes-vous demandé s'il y a un droit, et avez-vous cherché à savoir ce que c'est que le droit? — Oui, dit-il, et pour ne vous rien cacher, je crois que le droit est là, dans ce fourreau; le droit de l'épée.
— Je vois, repris- je, que vous êtes sceptique. Si vous tenez à parler français, ne dites pas le droit de l'épée. Ce que vous avez là au côté n'est pas une épée, c'est un sabre. La langue fait une différence entre ces deux objets: l'épée crée et protège, le sabre abat et opprime: l'épée est un agent du cœur, le sabre n'est que le prolongement brutal du bras.
Quelques hommes encore tiennent qu'il y a une vérité indépendante des circonstances contraires, et que cette vérité a droit d'exiger tout leur sang. Ceux-là, s'ils peuvent combattre, sont les hommes de l'épée.
D'autres pensent que la vérité est simplement le décret de la force humaine: c'est-à-dire qu'il n'y a point de vérité, qu'il n'y a que la force, et que cette force a droit de proie sur le monde. Voilà les hommes du sabre. Vous appartenez à ce vulgaire.
Or, puisque vous n'êtes point la force, votre parti est pris de servir la force, sans broncher, comme elle l'entendra, pour le salaire qu'elle donnera. Vous choisissez un hideux maître !
— Soit ! reprit l'officier. Je suis de ce temps, je le prends tel qu'il est, avec le maître que j'y trouve. Je tâcherai de plier à me servir la force qui se servira de moi.
— Oui, vous vivrez en bons termes avec la force pour être vous-même la force. Vous n'ignorez pas, je présume, qu'en ce siècle la force est premièrement la ruse, et qu'un des noms de la ruse est trahison ?
Vous êtes jeune, vous devez trouver cela suffisamment laid! Remarquez la figure que prend la force. Le cuistre et le forban, partout soudés et mêlés, rencontrent leur perfection dans l'alliance intime de Mazzini et de Garibaldi. Ce centaure n'est beau ni comme homme, ni comme cheval, ni comme monstre. Il élève un peuple, le peuple souverain, lequel boira beaucoup de sang et recevra force coups de bâton.
— Je le sais, dit l'officier; et le centaure en question m'inspire autant de mépris que la foule qui l'admire. Le cuistre et le forban détruisent certaines images que je m'étais formées. Le cuistre me gâte le prophète, le forban me gâte le héros. La qualité d'homme perd de son lustre à mes yeux !
Et cette misérable humanité, à qui de tels histrions peuvent demander tout ce qu'elle a de sang et d'honneur! ce troupeau d'x\bels bêlants que l'on peut tondre et manger tant que l'on veut! ces bandes de Caïns hurlants qu'on lâche à volonté sur les frères!
Et ces rois ! ... Je m'étais fait une idée du roi. J'imaginais une incarnation du courage, de la
justice, de la fierté; un victorieux sans fureur, un vaincu sans faiblesse, qui combat de son dernier tronçon d'épée, qui, captif et blessé, dit à son vainqueur: Ou la mort, ou qu'on me traite en roi!
J'ai perdu de vue ces beaux fantômes; je crois que tout cela peut-être n'exista jamais, n'a été qu'une poésie. J'ai perdu toute idée de la justice et d'un triomphe de la justice, toute idée de la grandeur.
Je crois que le monde est livré au mal, qu'il est la proie des forts, et que les forts eux-mêmes sont l'instrument et le jouet des faquins.
Entre ces deux espèces, je ne vois d'un peu distingués que les martyrs . . . Mais, vous le diraije? quand je m'interroge, vos martyrs me semblent de nobles sots.
Je ne veux pas être martyr. Je veux être fort, et s'il se peut, poser le pied sur le cou des faquins, ne fût-ce qu'un instant.
Dans le monde tel qu'il se présente à mes yeux, je ne vois plus de rôle agréable et même beau que pour la force. Oui, oui, la force a de beaux rôles !
La puissance ! l'empire ! Pourquoi ne pas aspirer à l'empire ? César est grand, il est seul, il ne subit point l'insulte cent fois amère de l'égalité! . . .
Le jeune homme se tut. Je gardai moi-même un instant le silence, non pas étonné, mais ému, comme au signal d'une catastrophe prévue dès longtemps.
Je n'étais pas étonné de voir l'ambition commune s'élancer à ce faîte. Quand le chemin du ciel est