II H
fermé, beaucoup d'âmes ne peuvent vouloir moins que la première place sur la terre.
Tant qu'il est resté quelque débris de la hiérarchie sociale, l'ambition s'est donnée des bornes. On voyait de grandes places, on y aspirait. Maintenant il n'y a plus qu'une place. Elle est sans limite, elle est sans rempart : on y aspire.
Je m'étais dit qu'il en serait ainsi; et c'est pourquoi j'avais tant souhaité au pouvoir suprême le sacre suprême. Le sacre était une limite et un rempart. Sacré, le pouvoir devait sacrer et limiter plusieurs choses autour de lui.
Au contraire, les destructions se sont accumulées. Tout droit a succombé sous la force; toute impudence a trouvé la conscience humaine docile. On a vu les forbans prendre des royaumes.
Voici que l'on s'attaque à Dieu même; on lui ôte sa couronne temporelle. Si le coup n'est pas fait, cela tient, non à des principes que l'on veuille maintenir, mais à des convenances qu'il paraît bon d'observer. Dieu obtient des délais !
Et l'on trouve dans les poussières de l'Europe des prétendants, non à une couronne, ce serait trop peu, mais a l'empire. Et lorsqu'on s'interroge sur ces ambitions, il faut se répondre : « Pourquoi pas ?»
Je demandai à mon interlocuteur combien ils étaient de sous-lieutenants aspirant à l'empire? — Assez, me rcpondit-il, pour entretenir l'émulation et multiplier les chances,
Quantité de gens mettent à la loterie; c'est ce qui fait la beauté du gros lot, tout en permettant de
rapprocher les tirages. Ceux qui sauront « nourrir le qiiine » peuvent tout espérer.
J'entends vos objections et je connais mes devoirs. J'ai fait un serment; aucun exemple ne me détournera de le garder. Je ne trahirai pas; c'est ignoble, et cela gêne. Mais je n'ai pas juré pour autrui.
Le garibaldisme est dans les mœurs. De là des commotions fréquentes; de là d'effroyables besoins de sécurité. L'on ne marchande plus sur le prix de l'ordre: il montera encore.
Tout esprit un peu ferme sait ce que l'on peut oser dans le monde. Avec ce fer au flanc, — nommez-le comme il vous plaira, — il y a de belles parties à jouer; — et en homme d'honneur.
— D'autant, observai-je, que la qualité d'homme d'honneur est démocratisée! Et dites-moi, lieutenant, avez-vous réfléchi sur ce que vous ferez de la force? — Certainement, répondit-il.
Je ferai ma volonté. N'exigez pas que je dise davantage. Je sais certainement que je ferai ma volonté. Quelle sera ma volonté, je l'ignore. J'ignore ce qu'il y aura sur la terre.
Mais, puisque le maître possédera la force, et puisque les fiertés seront encore plus matées qu'aujourd'hui, il y aura sur la terre, avant tout, une extrême résolution de commander et une extrême résolution d'obéir.
Le maître voudra régner tranquille, le monde voudra vivre tranquillement. Ces deux volontés s'uniront pour donner le plus possible de bon sommeil à tout le genre humain.
— Très bien! Vous établirez la mort, mais vous décréterez que c'est la paix. Voilà ce que vous pouvez comprendre et entreprendre. Vous ne connaissez pas encore le tigre et le fou qui sommeille en vous-même.
Avant que le monstre s'éveille, je vous souhaite quelque grâce de Dieu qui lie la bête et qui forme le sage. Alors vous connaîtrez une ambition plus grande que d'imposer au monde la paix de la mort.
C'est l'ambition de savoir ce que Dieu veut de vous, et de le faire; de lier votre âme à Dieu en dépit de la force humaine; d'être en cela victorieux de vous, victorieux du monde, victorieux de César.
La divine ambition de travailler humblement à rétablir la sainte Église qui ne tue pas, mais qui fait\avre; qui n'endort pas, mais qui réveille; qui fait régner la paix, non dans la mort, mais dans la vie.
Vos vues, d'ailleurs, sont justes. Oui, le monde va où vous dites. Tant pis pour lui ! Tant pis pour vous ! Vous estimez peu les martyrs. Les martyrs seront plus sensés et même plus fiers que vous.
Ceux qui sont morts martyrs, il y a quinze et dix-huit cents ans, seraient morts tout de même. Sanglants, ils ont paru dans le ciel: après quinze et dix-huit siècles, ils n'ont pas épuisé la première ivresse de voir Dieu.
Ils ont vaincu! pesez ce point, vous qui comptez pour honneur de vaincre. Ils ont démoli l'empire; ils démoliront toute construction semblable, et ils diront la dernière parole du monde: Veni, Domine Jesu !
<.ŒCCO LA F 1ER An 22S
Et enfin, quand les promesses de Dieu seraient vaines et l'espérance des martyrs un rêve, le monde étant ce qu'il est, en proie aux maîtres dont nous trouvons ici le prophétique souvenir:
Pardonnez-moi un sentiment si contraire au vôtre; mais je trouverais plus de contentement à braver ces maîtres qu'à tenir leur place, plus d'honneur à mépriser ce monde qu'à lui commander.
Folie étrange d'être ambitieux à Rome, au milieu de ces débris, en présence de cette grandeur, dans ces poussières de fortunes et de gloire qui tourbillonnent autour de l'indestructible pierre!
Ambitieux, la tiare vous ferait honte, c'est la faiblesse; vous rougiriez d'être Charlemagne, c'est l'humilité. La main tendue vers le beau sceptre de Claude, vous dites: Empereur! voilà une généreuse ambition !
Les ambitions les plus flagellées qui traînent dans la poudre des voies romaines, sont les ambitions impériales; les cadavres qui infectent davantage sur ces gémonies sont les cadavres des empereurs.
A revoir, heutenant.