ECCO LA FIERA
Depuis le Capitole, je n'avais pas rencontré un être vivant. La nuit était noire. Le vent gémissait. Le Colisée m' apparut comme une masse opaque;
* Inferno, c. xvii.
l'arcade d'entrée semblait la gueule d'un gouffre de ténèbres.
Le factionnaire me jeta un Qui vive? strident, et je l'entendis armer son fusil. Je me hâtai de lui adresser la parole. Le soldat n'aime point cette faction au Colisée, quand il fait nuit noire et grand vent.
Il reconnut ma voix. C'était un bon garçon, pénitent de monsignore Agostino, chez qui je l'avais souvent vu. Je ne fus pas fâché de le rencontrer; il n'était pas fâché de trouver à causer un peu.
« — Vous venez ici pour votre plaisir, me dit-il; moi je n'y suis pas pour le mien. C'est un mauvais poste, ici !
« S'il y a là-dedans des bandits, ou des revenants ou rien, je l'ignore . . . Mais ce n'est pas le vent tout seul qui parle là-dedans.
« Quelques-uns de mes camarades ont vu. Ils ont vu du blanc et du noir qui volait . . . Des figures qu'on n'oublie pas . . . qui reparaissent la nuit.
« Quant à moi, je ne dirai pas que j'aie vu. Je n'ai pas besoin de voir. C'est assez d'entendre. J'entends des voix ...»
— Quelles voix? Que disent-elles? — « Des voix, reprit le soldat, qui semblent être du vent ... On peut soutenir que c'est du vent.
« Mais c'est ce vent qui ne souffle que dans les cimetières et les lieux hantés, là où les chemins se croisent.
« Dans les guérets où les sorciers conjurent, près des mares où les assassins ont lavé leurs mains, au plus épais des nuits noires, on entend ces voix.
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Ce qu'elles disent? Elles disent des choses qui se sentent dans tout l'être, comme si l'on était frôlé par la mort. Il faut croire que c'est le vent !
« Les païens ont tué et massacré ici : peut-être qu'il est bien des âmes en souffrance, pour n'avoir pas pris la mort comme il fallait.
« Croyez-vous que ces damnés ne peuvent pas revenir pour hurler contre la croix de Notre-Seigneur et préparer encore des mauvais coups ?
« Quand ce vent-là souffle, le diable est dehors; il rôde; il guide au mal ceux qui cherchent le mal. Ma mère me l'a toujours dit.
« C'est le vent qui éteint la lanterne du bon chrétien et qui nourrit le feu de l'incendiaire; c'est le vent qui rouvre les tombeaux des maudits.
« Tout ce qui est mauvais sur terre et sous terre aime ce temps-là. C'est le bon temps pour ceux qui jouent du couteau.
« Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas vous écarter dans ces galeries. Restez à portée de moi . . . Tenez ! tenez ! Écoutez ! ... »
Je n'entendis que le vent. Mais certainement le vent soufflait d'une façon lugubre, et la nuit et le lieu étaient sinistres !
La nuit épaississait de plus en plus; il semblait que le vent déchirât les murs et qu'ils dussent tomber; je croyais entendre gémir sous terre.
J'avançai lentement, sans voir à deux pas autour de moi, pénétré d'une secrète horreur. Il me tardait d'arriver à la Croix.
Je la joignis enfin; je l'embrassai et je priai,
mais sans parvenir à dissiper cette horreur; et plutôt l'horreur augmentait.
J'avais peur. Je fis quelque mouvement pour me retirer, ma volonté résista. Je ne me rendais compte ni de mon épouvante ni de ma volonté.
Je m'assis au pied de la Croix, ne pouvant me tenir plus longtemps à genoux. Mon cœur haletait, serré d'une angoisse indicible.
C'était cette sorte d'agonie qui nous étreint et nous mord quand une lumière soudaine vient éclairer à plein les choses d'ici-bas;
Quand nous voyons la justice trahie, la faiblesse bafouée; quand nous nous sentons vaincus;
Quand nous connaissons qu'un désastre irréparable va s'accomplir, qu'une beauté va disparaître, qu'une demeure va crouler;
Quand nous disons que tout est fini; quand la brutalité victorieuse trépigne de joie sur les œuvres de la pensée qu'elle écrase;
Quand il faut boire le calice et mourir.
Ayez pitié de nous. Seigneur! En ces moments nous oublions les promesses de la vie; nous ne sentons que les insolences de la mort.
Par votre agonie, ô Christ, ayez pitié de nous!
Au milieu de cette nuit qui m'entourait, peu à peu se faisait dans mon esprit un jour plus affreux que cette nuit même.
A travers le tumulte du vent, mon oreille distinguait des bruits et des voix. Bruits de chaînes et de fouets, hurlements de bêtes, hurlements humains.
Le cirque se repeuplait. La multitude vomissait
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les injures contre le Christ, des adulations pour César. Une fange de blasphèmes venait battre la Croix !
Dans les couloirs, les bêtes rugissaient; les gladiateurs s'exerçaient à donner et à recevoir la mort pour mériter un applaudissement.
Les visages étaient hideux, d'autant plus horribles à voir qu'il y restait la trace d'une ancienne beauté, comme des marques d'origine royale.
Le trait de la race chrétienne, le reste de la couronne lumineuse du baptême s'éteignait sur ces fronts que la lèpre dévorait.
Tout à coup éclata une huée immense, suivie d'un silence profond. Ma chair frémit. Je vis entrer les martyrs — ou plutôt les victimes.
Elles arrivaient lentement, par groupes, et chaque groupe représentait un peuple. Mais mon cœur fut percé et ressentit une douleur inexprimable: la lèpre païenne, quoique moins profonde, attaquait aussi ces fronts que je m'attendais à voir rayonnants.
Dans ces groupes qui représentaient chacun une nation et que je reconnaissais à la lueur de la Croix, je remarquai des figures qui ne semblaient pas appartenir au même peuple. Hélas! peuples du Christ, maintenant divisés contre vous-mêmes!
Une figure principale personnifiait davantage la nation et conservait mieux la beauté chrétienne. Mais ceux qui entouraient ces figures augustes s'appliquaient à les dépouiller des nobles vestiges qu'ils avaient eux-mêmes perdus: et les grandes
figures se défendaient sans énergie; et d'instant en instant le caractère sacré s'éteignait et la lèpre gagnait.
Et alors, du fond du cirque, du lieu où jadis se tenaient les marchands de gladiateurs, je vis surgir le monstre qu'a dépeint le Dante, la Fraude qui se joue des misérables humains. Il nageait dans l'air épais et sombre, semblable au plongeur qui a dégagé l'ancre et qui livre le navire aux écueils:
« Voici la bête, la bête à la queue aiguë, qui franchit les monts, renverse les murailles et brise les armures; voici la bête qui infecte le monde entier. Elle a la face d'un honnête homme, bénigne à fleur de peau; mais le reste du corps est d'un serpent. »
Et le monstre regardait d'un air tranquille. Sur sa bouche entr'ouverte pour mentir avec sérénité, à peine pouvait-on deviner le rire qui trahissait la perverse joie de son cœur. Jadis il avait traîné les hommes au martyre; maintenant, plus savant et plus glorieux, il amenait les peuples à l'apostasie.
Les nations donc étaient là, divisées, séduites, fascinées. Elles jetaient sur la Croix des regards où se peignaient des sentiments contraires. On voyait dominer tantôt l'effroi, tantôt la honte; tantôt de généreux éclairs de courage, de repentir et d'amour; tantôt ce feu sombre de haine qui s'allume au cœur des renégats.
L'une d'elles, la première, et qui semblait reine parmi ces royautés, semblait aussi plus combattue en son âme. Sur son front, le diadème catholique tantôt jetait plus de flamme et tantôt paraissait
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plus voilé. Elle avait au flanc une épée, incomparable parure! et elle souffrait que des nains insolents, portant sur cette épée leurs mains souillées d'encre, essayassent de la tirer du fourreau pour abattre la Croix. Et cependant elle courbait la tête devant la Croix.
Par moments, d'un geste de dégoût, elle écartait les nains hideux; mais aussitôt elle les laissait revenir. Par moments, se redressant de toute sa hauteur, irritée contre elle-même, elle portait la main à sa tête comme pour en arracher le signe sacré, et aussitôt sa main retombait immobile. Et la Fraude lui disait : — « Allons ! » Et elle répondait : « Je ne puis ! » Oh ! Nation de l'épée ! Jadis tu disais non, ou tu disais oui, et l'épée flamboyait dans ta main, et il faisait jour.
Et du groupe qui entourait cette nation, deux personnages se détachèrent. L'un d'eux, étendant la main vers la Croix, dit : « Tu es vaincue, et tu vas tomber. Tu n'as plus de peuple qui t'appartienne, tu n'es plus la force, tu n'es plus la lumière, nous t'abandonnons!» L'autre se prosterna et dit : « Tu es le trône du Dieu vivant! S'il plaît à Dieu que tu tombes, nous t'adorerons encore; si ta chute nous écrase, nous mourrons en t'adorant; si nous ne mourons pas, nous te relèverons. Que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel ! »
Celui qui avait parlé le premier, suivi d'un grand nombre d'autres, alla s'asseoir sur les gradins du cirque, malgré la Fraude qui feignait de les retenir. Celui qui avait parlé ensuite, et quelques-uns avec
lui, se rangèrent autour de la figure à la grande épée, toujours indécise. Et la Fraude leur dit : « Je suis avec vous; sauvons l'Église!» Mais ils ne lui répondirent point et ne la regardèrent point.
Je vis une autre nation dans l'appareil de la richesse et de la puissance. Elle était vêtue d'une robe d'or, et entourée de cent peuples différents, et tous ces peuples lui apportaient de l'or, mais tous offraient un aspect bas et sordide, et la lèpre les rongeait tous. Les uns avaient complètement perdu la lumière, les autres ne l'avaient jamais reçue. La flétrissure du travail servile déformait leurs membres, misérablement recouverts de sordides lambeaux.
Et cette grande nation elle-même, vue de plus près, faisait pitié. Son visage si brillant portait une épaisse couche de fard; à travers sa robe d'or transpirait l'infection des ulcères dont elle était dévorée. Elle n'avait pas d'épée dans la main, mais des fouets, des chaînes, et de l'or. Avec les fouets elle se faisait apporter de l'or, avec l'or elle achetait des glaives mercenaires qui se tournaient contre qui elle voulait.
Cependant, cette nation-là aussi, comme la première, était fille du Christ, et sous son fard d'orgueil luisait encore quelque chose du baptême. « 0 Christ ! dit-elle, les yeux tournés vers la Croix, je ne suis pas ton ennemie. En délivrant les hommes de la superstition, je veux rester, chrétienne. Un jour, chez tous les peuples qui m' obéis-
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sent, je proclamerai ton nom! « Disant ces mots, elle hésitait et elle regardait la Fraude ; et la Fraude l'applaudit d'une voix haute et assurée.
Alors, du groupe ignoble qui entourait la figure vêtue d'or, et qui continuait de lui apporter de l'or sans rien voir ou sans rien comprendre, une figure se dressa. O piété! ô splendeur! A contempler sa pâleur et ses haillons, c'était le pauvre Lazare qui demandait une miette pour sa faim et qui ne l'obtient pas; à contempler ses liens qui entraient dans la chair, c'était le captif tombé aux mains du sauvage savant dans l'art des tortures; à contempler son front étincelant de foi et d'amour, c'était l'ange que les saintes femmes virent à la porte du sépulcre et qui leur dit: Celui que vous croyez mort est vivant !
Et cette pâle figure promenant également son fier regard sur la Fraude et sur la figure vêtue d'or, adressa la parole à celle-ci. Elle lui dit :
« Tu n'es plus chrétienne et tu ne le seras plus. Malgré toi, peut-être, tu fus infidèle au Christ: mais à présent la trahison est devenue la moelle de tes os. Tu trahiras le Christ, tu le renieras et tu mourras.
« Cette sève qui t'a gonflée depuis que tu t'es détachée du tronc, cette sève formée de la sueur, des larmes et du sang des autres peuples ;
« Cette sève est un poison, il te tue. En vain tu voudrais le rejeter ou le combattre, ou t' abstenir.
« Bois des larmes, bois de la sueur, bois du sang : tu bois la mort. Bois ton hérésie qui t'a faite si grande : c'est la mort. Comme les Asiatiques à qui
tu verses l'opium, tu boiras le mensonge sachant qu'il te tue, jusqu'à ce que tu meures.
« Mon Christ ne te fera pas miséricorde, à toi qui jadis par sa grâce enfantais des apôtres, et qui es devenue la nourrice des apostats. Mon Christ broiera tes fabriques d'idoles, et le feu du ciel videra tes cavernes où l'on falsifie Dieu.
« Je peux attendre, mon Christ ne meurt pas. Tu le sais, toi! Depuis de si longs siècles tu t'appliques à le tuer dans mon cœur, et tu le sens vivre toujours, et tu vois mon cœur toujours vivant par Lui et pour Lui.
« Avec tous les peuples que tu devais conduire à la lumière, et que tu as laissés ou replongés dans la nuit de la mort, je t'assigne au tribunal du Christ.
« Là, je te demanderai compte de mon sang répandu, de mes enfants morts de faim, de ma chair que tu as dévorée pour m'arracher le Christ: et tu me rendras compte, et tu mourras ! »
La figure vêtue d'or fit signe à quelques esclaves; ils bâillonnèrent le martyr; et en même temps ils élevaient contre lui des huées capables de couvrir toute voix humaine.
Mais le martyr, tenant les yeux sur la Croix, dit ces mots qui dominèrent la brutale clameur :
'< 0 mon Christ ! qu'il te plaise de hâter ta justice ; mais surtout je te prié de fortifier ton témoin ! Et jusqu'à présent je ne suis point lassé! »
Je vis d'autres spectacles de douleur; je vis parmi les peuples d'autres figures humiliées et
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indécises, et plus encore de figures avilies. Les histrions, les proxénètes, les vendeurs de paroles abondaient. Le caractère général de la foule était la stupidité. On voyait cette foule prête à tout ce qu'ordonneraient ses meneurs, prête à renverser servilement la Croix, prête à l'honorer servilement. Ser viles eux-mêmes sous des airs d'arrogance, les meneurs attendaient ce que feraient la Nation vêtue d'or et surtout la Nation de l'épée. Mais celle-ci hésitait toujours.
Je vis un tableau tragique et grotesque; une cohue de misérables tremblants sous le sabre de quelques fanfarons blêmes de peur. Ils entouraient une femme noble et belle et une sorte de mime demi-rustre et demi-matamore, qu'ils avaient coiffé d'une couronne de cuivre. Trop large pour le front du personnage, la couronne lui couvrait les yeux comme un bandeau et, malgré ses risibles moustaches, glissait à son cou comme un carcan.
Les fanfarons disaient à la noble femme qu'elle voulait épouser ce mime, et au mime qu'il avait délivré cette femme et qu'elle se donnait à lui, et qu'une race naîtrait d'eux qui dominerait le monde. Et tous attendaient ce que déciderait la Nation de l'épée. Et les fanfarons osaient presser la Nation de l'épée; ils osaient lui montrer leurs poignards, plus redoutables que les armes de guerre dont ils s'étaient chargés.
Un mugissement de blasphème s'élevait de cette cohue; et nulle part dans le cirque ni sur l'arène, on ne voyait autant de faces de réprouvés. Tous
les types de la dégradation, toutes les nuances de l'ignominie, et de tout à foison: lâches à foison, traîtres à foison, apostats et voleurs à foison, et sous tous les costumes, princes, soldats, prêtres. Ils criaient: Ôtez le Christ! Et les lâches, faisant le signe de la croix sous leurs vêtements, criaient plus que les traîtres et les apostats.
La noble femme, que ces hurleurs violentaient en criant qu'ils l'avaient délivrée, levait tour à tour ses yeux vers la Croix et vers la Nation de l'épée : —
« O Christ ! j'ai été ingrate et tu m'as abandonnée aux hommes de rapine et de sang. Ils ont mis la haine entre mes fils.
« Ils ont corrompu les uns pour les disposer à trahir les autres. Ceux qui ont été trahis, ils les assassinent; ceux qu'ils ont corrompus, ils les font apostasier.
« 0 Christ ! Écoute ta clémence. Soutiens ceux qui refusent la honte; pour tous, fais couler le breuvage salutaire dans la coupe du châtiment! »
Elle disait à la Nation de l'épée: —
«Tu prétendais m'affranchir: que dis-tu des libérateurs que tu m'as donnés? Que dis-tu de ce sang et de ces incendies ?
« Dieu t'avait sacrée et armée pour être le bras de la justice, et tu dis qu'une arme ne peut se lever dans le monde sans ta permission. Est-ce avec ta permission que ces assassins ont des armes? »
Mais la Nation de l'épée ne répondait pas.
Or la Fraude, caressant cette cohue, proclamait
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que c'était une nation naissante. Elle éleva la voix et dit : « — Les douleurs du monde vont finir.
«Le monde subissait le joug de l'erreur, et l'erreur maintenait l'esclavage et la division ; mais l'erreur est vaincue, la nuit se dissipe; voici que la liberté et la fraternité des peuples naissent enfin.
« Ôtons du monde le dernier signe de l'erreur. Ôtons du monde la Croix qui est un monument de colère et de bassesse; remplaçons-la par l'aigle, fier et généreux emblème du Peuple-Roi.
« Ceux qui disent que nous voulons abjurer le Christ nous diffament. Le châtiment atteindra ces traîtres et ces menteurs. Nous gardons le Christ, nous n'ôtons que la Croix.
« Nous détachons le Christ de la Croix. Dix-huit cents ans, la superstition a laissé le Christ sur la Croix afin d'y clouer l'esprit humain. Nous affranchissons le Christ et l'esprit humain.
«Que le Christ soit libre! que l'homme délivré délivre Dieu! Plus de souvenir d'esclavage, de mort et de supplice; plus de tyran dans le ciel lorsqu'il n'y en a plus sur la terre!
« La raison a triomphé; elle fait triompher la liberté et l'amour sur les débris odieux de la Croix. O Christ, nous t'adorons, assiste-nous! »
Et, comme si toute l'Humanité n'eût été qu'une bande d'histrions, cette foule qui remplissait le cirque et l'arène, obéissant au signal donné, salua d'une bruyante acclamation les paroles de la Fraude. Ils crièrent : « Nous adorons le Christ ! A bas la Croix ! »
Cependant, parmi les groupes des nations, plusieurs voix restaient muettes. Aussitôt la menace éclata de toutes parts contre le petit nombre de ceux qui n'avaient pas acclamé le discours de la Fraude, et je vis les poignards étinceler aux mains des partisans de la nouvelle religion de liberté et d'amour. Mais la Nation de l'épée, un moment ébranlée et qui avait paru sur le point de crier: Otons la Croix ! s'était néanmoins tue. Elle fit un geste qui imposa le silence, et elle retomba dans son indécision.
La Fraude alors, de son air bénin et de sa voix d'honnête homme, reprit : « — Point de sang, point de contrainte. C'est à la Croix de faire couler le sang!
« La tyrannie a planté la Croix dans le sang; que la seule liberté la déplante par la main du monde régénéré. Consultons le peuple.
« On ose dire que le genre humain veut garder la Croix. La raison ne reculera pas devant ce défi. Faisons voter le genre humain entre la raison et la Croix. »
Une acclamation plus formidable s'éleva. L'assurance de la victoire parut sur une quantité de fronts où le signe du baptême s'éteignit en ce moment tout à fait ; — et pas un poignard ne rentra dans le fourreau.
Telle fut en ce moment l'angoisse de mon cœur, que je m'étonnais de ne pas mourir. Je compris la douleur des morts irréparables, cette douleur que
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je n'avais rencontrée sur aucun tombeau. Car, lorsque nous clouons un cercueil, nous sentons pourtant que la mort n'a rien pris qu'elle ne doive rendre un jour. Mais je n'avais pas vu le cadavre du suicidé pendre à la corde qu'il s'est mise au cou. Je regardais, plein d'horreur, et je n'apercevais partout qu'une ivresse de joie abominable ou qu'une infâme épouvante. Je n'osais jeter les yeux sur la Nation de l'épée, de peur de la voir enfin gagnée par la Fraude. Je m'attendais que les murs allaient crouler; je demandais à Dieu d'envoyer son tonnerre. Mais Dieu dédaigne de renverser des murailles et de faire tomber la foudre. J'allais voir une plus grande force de Dieu.
Du fond de l'arène et du milieu d'un groupe tumultueux et arrogant, formé de barbares païens et d'autres barbares fardés de christianisme, tous rongés de lèpre, tous portant le mensonge sur le visage, tous chargés de larcins, tous marqués des stigmates ignobles du fouet ;
Du sein de cette cohue, comme de la prison la plus infâme et la plus cruelle qu'ait su inventer l'enfer, une captive s'élança. Suivie de ses geôliers qui s'efforçaient inutilement de la dérober aux regards, la captive parut devant la Croix. 0 puissance du Christ immortel !
Elle parut devant la Croix et garda le silence, et tout se tut. Son sang vermeil coulait de mille blessures, faisant de sa robe trouée une pourpre devant laquelle pâlissait l'éclat des vêtements impériaux. Sa couronne baptismale effaçait les
plus brillantes: elle n'était pas d'or et de feu comme les autres: et j'ai vu la couleur du sang du Christ et la splendeur du soleil qui éclaire l'éternité.
La captive se tenait debout. Silencieuse elle adora la Croix; puis, sans rompre le silence, elle regarda les Nations. La Nation de l'épée se couvrit le front de ses deux mains; les autres baissèrent la tête; et même les forbans et même les geôliers ne purent se défendre de rougir. Mais le martyr qui avait précédemment parlé, le martyr lié par la Nation vêtue d'or se dressa et vint à la captive sanglante.
Et la Pologne et l'Irlande, s'approchant ensemble de l'impérissable Croix, se donnèrent le baiser fraternel: et dans cette foule composée de tout le genre humain, il n'y avait que ces deux fronts levés, et seuls ils portaient des couronnes. Et des flots de larmes s'échappant de mes yeux rompirent enfin l'angoisse de mon cœur.
Alors je sentis que je n'étais plus cloué à terre. Je me levai et je me mis à genoux. Et, continuant de pleurer, j'embrassai la Croix avec cet amour qui peut braver les séductions et la mort.
Je sentis la vertu de la Croix. Du moins, une goutte de ce breuvage, une étincelle de ce feu, un rayon de cette lumière, un atome de ce parfum traversa mon âme, et toute mon âme fut consolée.
Une voix me dit au cœur la parole qui défie à jamais la Fraude et la Force, et ne leur laisse que
la joie de boire du sang: Ayez confiance, j'ai