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3i8 LE PARFUM DE ROME
peut ce qu'elle veut! Jamais la société ne s'est tant appliquée à la fabrication de l'artiste, jamais peut-être le véritable artiste, le créateur, n'a tant manqué. Nous voj'ons rebâtir Paris sans qu'il se révèle un architecte, et toute l'Italie, pleine de toutes les merveilles, n'a pas même un copiste adroit.
Donc, il le faut avouer, Saint-Paul hors les murs se ressent de cette réprobation qui refuse au siècle présent le souffle de l'art créateur. A l'extérieur, c'est laid d'un manière étonnante, plus laid que la plupart de nos constructions parisiennes; laid de la pire laideur, la laideur sans caractère. Avonsnous devant les yeux un grenier à fourrage, une manufacture, une gare? Le développement en est considérable en tous sens, et il n'y paraît en aucun sens. Cela ne s'étend, ni ne monte, ni ne sourit, ni n'est sérieux, ni ne parle. La seule idée qui s'éveille à la longue, est celle de l'immensité mesquine. Un géant gauche, grêle, et ramassé, et sans visage! Comparé à ce rien, notre nouveau Louvre, avec ses singeries de l'abondant et du grandiose, semblerait presque un enfantement de génie.
L'intérieur de la basilique atténue le pitoyable effet du dehors. C'est si vaste, si riche, d'un ensemble si correct, qu'on éprouve d'abord une sensation de la grandeur, presque de la majesté. L'arc et la mosaïque, restes de l'ancien édifice, répandent cette bénignité auguste, ce sourire ineffable et divin dont s'éclairent tant d'églises de Rome, entre autres Saint-Pierre, Saint-Jean de Latran, Sainte-Marie Majeure, Sainte-^Croix de
Jérusalem, Sainte-Cécile, etc. Mais on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il manque beaucoup de choses, et surtout le je ne sais quoi. Ce je ne sais quoi, c'est peut-être la gravité, peut-être tout simplement l'ancienneté. Il y a trop de jour, trop de marbres aux couleurs vives et parfois aiguës; la ligne est trop roide. Cette ligne rigoureuse jure dans la maison de Dieu. Elle apporte la sécheresse là où doit dominer l'amour; elle exprime partout la contrainte, le carré, le fini; elle est un contre-sens. L'architecte a oublié que notre Dieu nous embrasse, et que sa loi n'est pas toute, tant s'en faut, dans le Décalogue: «En Jésus-Christ est apparu l'amour dont Dieu nous aime. C'est Dieu qui nous a aimés le premier, et il a envoyé son Fils comme la victime de propitiation pour nos péchés. Et nous avons connu et cru l'amour que Dieu a pour nous. » L'architecte d'une église devrait lire et méditer saint Jean, autant pour le moins que Vitruve. La ligne grecque ne peut avoir d'expression pour le sentiment qu'il a plu à Dieu de créer entre l'homme et Lui.
Heureusement que Saint-Paul n'est pas construit pour un jour. Il ne sera jamais beau, mais le temps y mettra la main. Le temps ôtera cet éclat de nouveauté; il amènera l'histoire, il bâtira des tombeaux, il indiquera des corrections heureuses. La prière fait la physionomie des églises, comme la pensée fait le visage humain. Lorsque quelques générations auront prié dans Saint-Paul, ce ne sera plus le même heu. Là où nous ne voyons que des marbres, nos neveux sentiront la vie.
Dès à présent, elle n'est pas totalement absente. Après le mécompte que fait éprouver l'insuffisance de l'art, on admire la conception que cette insuffisance a trahie; malgré la froideur de l'édifice, on se sent réchauffé par l'amour qui le voulait si beau et qui l'a du moins si magnifiquement orné. La grande langue des inscriptions fait éclater son éloquence suprême. Quelques mots chantent tout le poème apostolique. Quelles paroles que celles-ci, qui sont gravées sur le tombeau: S. Paidiis apostolus et martyr ! Sur l'autel inférieur de la Confession, qui domine la pierre sépulcrale, on entend l'Apôtre luimême: Mihi vivere Christus est, et mori lucrum. C'est Paul tout entier et le Christianisme tout entier. Sur la frise du baldaquin, Jésus-Christ et son Église élèvent en commun la voix pour donner à l'apôtre et au martyr toute sa gloire: Tu es vas electionis, sancte Paule apostole, pradicator veritatis in universo mundo. Vase d'élection, rempli des grâces de Dieu, martyr de la vérité, prédicateur de la vérité dans tout l'univers, prince éternel de Rome! C'est lui qui disait: « A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix. » Et voilà la gloire qui est donnée à ce lier et doux contempteur de la gloire humaine. Nul nom d'homme sur la terre n'est au-dessus de son nom. Il est donc vrai que cette gloire même que les hommes recherchent par-dessus toute chose n'est pleinement donnée qu'à ceux qui la méprisent, et que Dieu la réserve premièrement aux siens. Paul supplicié comme un séditieux obscur, fut enterré ici par la piété d'une femme et de quelques disciples cachés; et depuis
que ce lieu désert est enrichi de sa dépouille, rien n'a pu faire que ce lieu désert ne fût grand, illustre et sacré, et que l'amour du monde ne l'ornât d'une magnificence indestructible. Les armes y ont passé, l'incendie y est venu, la fièvre y demeure, aucune population n'y peut vivre, mais la prière n'en peut être chassée. Elle y apporte les matériaux précieux, elle y enfouit des trésors, et une église y fleurit, signe de cette vie triomphante qui, un jour, en un moment, en un clin d'œil, in ictu oculi, éclatera par la résurrection universelle : « Et maintenant, ô mort, où est ta victoire? »
La basihque de Saint-Paul a été incendiée et ruinée en 1823, époque d'affreuse indifférence. Le trésor pontifical était épuisé. La reconstruction ne fut pas moins immédiatement décidée. Grégoire XVI avança l'œuvre. Pie IX en a vu l'achèvement. Les nations européennes ont fourni quelques secours, La Russie a donné des blocs de malachite, l'Egypte des colonnes d'albâtre oriental, la Sardaigne des colonnes de granit, la France un peu d'argent; Rome a fait la grande dépense et la grande magnificence. S'il l'eiît fallu, elle eût suffi à tout toute seule; elle eût attendu des siècles, et rien n'aurait manqué. L'amour est plus fort que la mort. Dans le pavé de marbres choisis, on remarque des ronds de porphyre d'immense dimension dont chacun coûte une grosse somme: il n'en a pas été économisé un seul. Les médaillons en mosaïque de tous les papes, qui occupent la frise, rendant à Paul la visite que Paul fit à Pierre, n'ont pas été diminués d'un pouce, en considération du
prix auquel ils devaient revenir; l'idée était belle, elle a été exécutée.
A ce propos, plusieurs observent qu'il ne reste dans la frise qu'un petit nombre de places vides après Pie IX, et que ce hasard des dimensions de l'édifice correspond à la prophétie fameuse dite de saint Malachie, où l'on voit une annonce de la fin des Papes, et par conséquent de la fin du monde; mais je pense que l'on trouvera sans peine l'emplacement nécessaire pour une suite plus ample. Et s'il n'y a pas de suite, le dernier pape, jusqu'au dernier jour de sa liberté, prendra soin de bâtir, de relever et d'orner les églises, attendu qu'il dira comme les autres: «Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison.» Et si le monde est tellement près de sa fin, quel meilleur emploi peut-on faire de l'or, de l'argent et des pierres précieuses?
Dans la basilique de Saint-Paul, il y a une chapelle de saint Etienne. Elle est située près de l'autel de la Conversion. Paul, accusateur d'Etienne devant la Synagogue, présidait à son supplice; et Etienne mourant priait pour Paul et pour ses autres bourreaux, disant : Seigneur, ne leur imputez pas ce péché ! Jetez, jetez vos pierres, lapideurs des saints de Dieu ! vous n'empêcherez pas qu'ils vous jettent leur sang, et que ce sang vous baptise !