‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 76 sur 92 · LA BÉNÉDICTION A SAINT-JEAN DE LATRAN. — MOUVEMENT DES ESPRITS · texte numérisé non relu

LA BÉNÉDICTION A SAINT-JEAN DE LATRAN. — MOUVEMENT DES ESPRITS

Toutes les portes sont ouvertes, tous les trésors sont exposés, tous les sanctuaires se remplissent de ceux qui se peuvent appeler les vivants, et nous rencontrons chaque jour le Père des vivants, le Saint- Père ! Rome prend pour elle-même et donne à ses hôtes une sorte de vacance générale des maux du présent et des angoisses de l'avenir. Le Pape resplendit, les cœurs en sont illuminés. Quant à décrire les fêtes, il faudrait le pinceau; mais le pinceau serait forcé d'omettre l'essentiel, ce rayonnement ineffable dont l'amour couronne la beauté. L'or, la pourpre et les pierreries ne reçoivent point du soleil tant d'éclat.

Hier, jour de l'Ascension, le Saint-Père a donné la bénédiction solennelle du haut de Saint- Jean de Latran. Au sein de la foule frémissante, il y avait deux cents évêques. Le Pape, se rendant à l'autel, les a trouvés à genoux. Il les a bénis, Pasce oves ! Après la messe, il a paru à la loggia extérieure, revêtu de ses ornements sj^mboliques, revêtu de sa majesté incomparable, revêtu de notre amour. Cent mille personnes étaient sur la place et s'y mouvaient à l'aise. Plusieurs régiments, rangés dans un coin, ne paraissaient qu'un peloton. Les monuments, les montagnes, la vaste campagne inondée de lumière, semblaient attentifs comme les

hommes. Parmi tant de merveilles, tous les yeux ne voyaient que le Pape ; parmi tant de langages, il n'y avait de pensée que pour lui; tout faisait silence pour entendre sa seule voix. Sa voix s'éleva, douce, forte, mélodieuse, immense. Il étendit les bras ; cent mille têtes se courbèrent sous la rosée de bénédiction qui tombait de la croix vivante; cent mille voix répondirent par uneacclamationd'amour. Voilà le matériel. Ce que voyait et ce qu'entendait l'amour, qui le dira? Qui dira ce qu'ajoutaient le lieu et l'heure ? Un torrent de pensées roule dans ce lit des grands souvenirs du monde. Le Latran, Constantin et Charlemagne prosternés, l'Église présente! et en même temps, de l'autre côté des montagnes, à portée presque de la voix et du regard, Attila!

Mais, je le répète, sans ignorer le péril, on ne veut pas maintenant le voir. On lui dit d'attendre, de nous laisser entière la joiedece moment. Lessicaires n'osent rien entreprendre qui la puisse troubler. Elle semble à beaucoup d'entre nous le pressentiment d'un triomphe prochain. Pourquoi pas? Après tout. Dieu seul a le secret de l'avenir, et s'il permet à l'ennemi de mener souvent les hommes, lui seul mène les événements. Laisser faire lui est comme autre chose un moyen de vaincre. Lorsque nous le savons présent et nous en remettons à lui dans la vigueur de la foi, nous nous défendons assez. Il se charge du reste. Qui a mesuré le rempart qu'élève incessamment l'esprit de prière ? Qui connaît la trempe des armes que tous ces prêtres emporteront du tombeau des Apôtres et des martrys ? A côté de

Page 1