‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 10 sur 230 · AVIGNON · texte numérisé non relu

AVIGNON

Avignon est une enclave de Tltalie, mieux encore une enclave de Rome. Un air de toutes choses, un je ne sais quoi met cette contrée à part dans notre pays de Babel. Peuple et monuments parlent moins toutes les langues, ont moins reçu toutes les empreintes : une langue domine , une empreinte est restée.

Tout ce qu'il a été possible de faire pour étouffer cette langue et effacer cette empreinte, on l'a fait. Tout et même davantage. Il a passé ici, depuis un siècle, tant de commissaires, tant de gouverneurs, tant de sortes de gens d2 cette sorte! Ils ont raclé, gratté, démoli, arraché, transformé; ils ont bâti !

Le palais des Pontifes, ils Pont changé en caserne très-infecte. La cathédrale, qui fut un temps la basilique de Pierre, où plusieurs Papes reposent, ils la laissent délabrée. La montagne qui fut le Vatican de l'exil, a subi leurs enjolivements; ils l'ont couronnée de la statue d'un Persan.

Ils ont ouvert des rues; des rues sottes, des champs de course pour la poussière et le mistral, des rôtissoires que la locomotive emplit de ses fumées; et encore des casernes, et d'immondes cafés, et tout ce qu'ils imaginent pour créer le vacarme. Et on lit le Moniteur sur les murs, et le Siècle dans les cafés.

Néanmoins Avignon est la ville des Papes. Elle conserve des quartiers tiers, où paraît sa majesté de seconde reine. Elle se souvient de ce manteau plus que roval qu'elle a porté : elle résiste à se faire l'égale des chefs-lieux de département; elle ne consent point à se parer de son préfet.

Il y a des papalins, des gens de cœur qui retiennent leur histoire. Ils louent le régime pontifical, où personne n'était molesté ni taillé plus qu'il ne faut. Leur fait-on observer qu'en ce temps-là un Avignonais ne pouvait guère aspirer à devenir souspréfet de Pontoise, ils en conviennent.

Mais ils n'étaient pas non plus chargés, disentils, d'agrandir les Piémontais, ni de sustenter un si grand état de bureaux, ni d'aller en Chine sans aucun goût prononcé pour les chinoiseries -, et ils gouvernaient eux-mêmes leur ville sous un légat, mieux élevé que ne le sont en général les préfets.

Que les légats vinssent d'Italie, ils en sont peu touchés-, car les préfets et autres employés sont sujets à venir de Gascogne ou d'Alsace. D'ailleurs, on avait, en ce temps-là, une commune patrie, l'Eglise catholique. Les légats en étaient toujours, les préfets n'en sont pas souvent.

Une très-charmante singularité d'Avignon, c'est qu'il y reste des troubadours, de vrais troubadours, des poètes aimables et faciles qui chantent dans leur langue que le peuple entend. Ils chantent leur pays, leurs héros, leur religion. Le peuple redit leurs chansons douces et sonores.

J'ai vu Roumanille, le chef de ces chantres gracieux. Il dînait avec nous chez le curé qui garde

les reliques de saint Bénczet. Nous voulûmes l'entendre. Tout de suite, à pleine voix, à plein cœur, il nous a donné un cantique brillant. La poésie de Roumanille est franche comme son visage, sereine comme son âme, droite comme sa vie.

lia une profession, il chante en travaillant. Ainsi faisait le digne Reboul; ainsi faisait le naïf Jasmin, qui seulement a trop couru le monde. Roumanille est libraire, mais tout auteur ne siège point dans sa boutique; nul n'y entre de ceux que monseigneur le Légat n'aurait pas voulu voir.

Faites attention, s'il vous plaît : Ces élus de la Muse, qui n'ont point passé par les écoles et qui ont gardé petite condition, Reboul, Jasmin, Violeau, Roumanille, ne sont ni impies, ni hâbleurs, ni obscènes, ni envieux, ni révolutionnaires en aucun sens, mais au contraire fermes chrétiens, amis des traditions.

A^oilà le fond du peuple, le vrai courant des sentiments et des idées dans les meilleurs. En eux parle la vraie voix de la patrie. Le reste n'est qu'un bruit menteur d'âmes malades et d'esprits dénationalisés. En réalité, la France d'à présent, la France (( nouvelle, » comme ils disent, est un peuple conquis.

Conquis par les Anglais et par les Allemands hérétiques, conquis par les Juifs, conquis par les païens, conquis par les gens de tripot, par les maquignons, par les histrions, par les prostituées ; violenté par tous ces maîtres, qui veulent lui arracher la langue et le sentiment de la patrie.

Donne ta main, frère Roumanille, ta main qui fait le signe de la croix ! Mets-la dans cette main qui a serré la main de Reboul. A présent nous nous connaissons par nos vrais noms. Nous sommes de même souche et de même vouloir, combattants du même drapeau, voués à la même défaite.

Va î tu peux chanter et je peux écrire, nous périrons. Coquelet distribue les couronnes. Jamais Coquelet ne nous pardonnera de ne point déranger sa femme, de ne point diffamer ses pères, de ne point corrompre ses enfants, de ne point élargir la brèche par où le voleur entrera dans son héritage.

Mais nous n'aurons point abjuré la langue et l'honneur et le sang de la patrie !

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