MARSEILLE. — DESTRUCTION
les collines crouler et s'éparpiller en "poussière, vous voyez germer et monter les hautes maisons. Le grand portefaix de Marseille, la mer, apporte les pierres toutes taillées de ces maisons nouvelles*, elle emporte toutes faites des maisons de bois et de fer pour Samarcande, Trébizonde et Honolulu.
L'homme se hâte, s'agite..., on n'ose ajouter : Dieu le mène. Et Dieu le mène pourtant -, mais qu'il y paraît peu i Ce petit être haletant, chargé de fardeaux, ruisselant de sueur, comme il semble plus petit à côté des gigantesques machines qu'il gouverne, plus pauvre au milieu des richesses qu'il remue, plus fragile devant les monuments qu'il édifie I Dans la montagne, un pâtre entouré de ses bestiaux obéissants-, dans la plaine, un laboureur la main sur sa charrue ^ dans la forêt, un bûcheron attaquant la force du chêne, apparaissent comme les maîtres du monde. Et ne le sont-ils pas?
Ne sont-ils pas dans leur domaine, n'exercent-ils pas leur royauté sur la terre et sur les créatures ? Les grands bestiaux se soumettent à la voix du pâtre : une petite bergère, sa quenouille à la main, assise sous la voûte du ciel, à l'ombre d'un buisson, parmi les fleurs, d'un geste fait aller et venir les bœufs et les taureaux mugissants, d'un regard peut rencontrer le regard de Dieu. Le bûcheron a choisi la place où il fera tomber l'orgueil du
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chêne : assis sur le géant abattu, il essuie sa sueur et mange à loisir son pain *, et Toiseau chante, et PAngelus traversant les airs lui rappelle qu'il est le fils adoptif de Marie mère de Dieu. Le laboureur ouvre le sein de la terre, afin qu^elle soit prête à rendre au centuple le grain de blé qu^il lui confiera.
Dans ce vacarme de la ville, en vain PAngelus s'envole des clochers : il n'est pas entendu ; s^il arrive à l'oreille de Thomme, il n'est pas compris. Dans cette poussière, sur ce pavé brûlant, Thomme ne fait pas une œuvre qui soit de lui, ni qui soit à lui, ni qui lui donne une joie, ni qui lui laisse un souvenir. Il n'est plus le berger, il est le bétail; il n'est plus l'ouvrier, pas même l'outil, il n'est que la parcelle d'un outil immense. Il n'est plus le laboureur qui conduit la charrue, il n'est que le bœuf qui la tire, pressé de l'aiguillon, sans savoir ce qu'il fait. Mais sous son pied le bœuf sent que la terre est douce ; l'air salubrc des champs rafraîchit ses naseaux entiammés.
Brises légères des campagnes, mélodieux courants d'âpres et saines senteurs, silence de midi, belles harmonies d'ombre et de lumière, dignité du repos de l'homme, consolations de sa sueur, vous êtes loin d'ici !
MARSEILI.r:. DESTRUCTION. 49
Sur les bords de la Corrèze, un vieux paysan ayant rencontré son Evêque, lui dit : « Je vous adresserai la parole que Jacob dit à TAnge : Je ne vous laisserai point partir que vous ne m'ayez donné votre bénédiction. » Et TEvêque, ayant béni le pauvre qui s'éloignait, le suivit du regard dont il eût salué le Patriarche lui-même. O clartés qui environnez d'un diadème de gloire et de joie le front du pauvre, et qui l'avertissez de la présence des anges sur son chemin, que vous êtes loin d'ici !
Ici, les fronts comme les épaules sont chargés de fardeaux; les riches comme les pauvres sont affairés, baignés de sueur mercenaire. Ces grands négociants qui causent sur le seuil de la Bourse, roulent, à grand effort, des millions dans leur esprit. — Oh î me disait Tun d'eux, les lourdes barriques ! et combien de fois les ai-je roulées encore dans mon sommeil !
« Combien de nuits horriblement lentes, durant lesquelles j'ai vu l'mfâme barrique dégringoler du lieu où je l'avais montée, écraser de ses bonds furieux mes navires, mes comptoirs, ma maison, et enfin se rompre... Repos I repos! repos! J'ai désiré la ruine pour trouver enfin le repos sur mes propres débris. »
Cette ville en décombres et en chantiers, et tout ce mouvement du port et de la mer qui nous avaient d'abord charmés sous ce soleil éclatant , nous attristèrent bientôt. Il y avait là trop de gens de peine, trop de pauvres membres fatigués et de visages abrutis. Je me rappelai un mot de Voltaire : Le travail est mon Dieu. Mot dur pour l'humanité et vraiment satanique, comme tant d'autres qui sont sortis de cette bouche insolente.
Le travail est une punition, mais que Dieu avait infligée d'un cœur de père, et qui demeurait pleine de ménagements, de consolations et d'honneur. Le travail érigé en Dieu, devenu Dieu à la place de Dieu, c'est Moloch : il se fait offrir des victimes humaines. Pour un vil salaire qu"il jette à Thommc, il lui prend sa paix, il lui prend son âme, il lui prend sa chair même, et il la meurtrit, la broie et Tinsulte. « Si l'homme ne peut pas se dire : Dieu a vu le travail de mes mains , que reste-t-il à l'homme de tout le travail qu'il fait sous le soleil? )^