LA PRIERE
Il faut prier, dit Fra Gaudenzio, et prier, et prier encore. La prière peut tout.
Dieu veut être prié. Qui Tignore ne sait rien ; rien de l'histoire, rien de la vie.
Pourquoi Dieu veut-il être prié, sinon pour faire grâce ? Que notre prière ne cesse point.
LA PRIKRE. 447
Zacharie est inspiré pour tourner au repentir et à Tespérance Israël captif : ^ Seigneur, jusques à quand ?
« Seigneur, quand ferez-vous miséricorde à Jé- « rusalem contre qui votre colère s'est émue ?
« Seigneur, nous sommes châtiés, nous sommes ({ captifs, et voici déjà la soixante-dixième an- « née ! »
Alors le Seigneur fit entendre au Prophète de bonnes paroles ^ verba bona, verba consolatoria.
Paroles du Seigneur :« Je suis plein de zèle, j'ai « un zèle de grand amour pour Jérusalem ;
(c Et je suis courroucé contre les nations qui l'ont ce affligée au-delà de ma colère.
« Et je reviendrai à Jérusalem dans ma misé- « ricorde, et ma maison y sera bâtie de nou- « veau.
I « Et Jérusalem, si réduite et opprimée mainte- I « nant, se relèvera et grandira. »
I Lisez, continua Fra Gaudenzio, lisez la suite de ' cette dictée redoutable et consolante.
Toute force qui s'est levée contre Dieu, a heurté Dieu et a péri.
Nous, quand nous sommes châtiés, quand nous prions, quand nous pleurons ;
Quand les ennemis suscités pour nous punir nous affligent par delà les colères et les justices de Dieu :
Alors nous sommes forts. Que nos voix s'élèvent ; répétons la prière de Zacharie :
Seigneur, voici déjà la soi.xante-di.xième année
Domine exercitiium, iste jam septuages
•> imus au-
nus est
Quelle force enchaînera notre prière } Qui peut nous arracher cette arme invincible ?
Qui peut empêcher que chaque jour et sans cesse nos cœurs crient vers Dieu ?
ALEXANDRINK DE LA FERRONNAVS. 449
J'ai lu le plus beau des romans, un roman que Dieu lui-même a fait et que seul il pouvait faire. Quel auteur oserait écrire une histoire de Paul et Virginie, ou de Werther et Charlotte mariés ? Dieu a composé cette histoire. Il a choisi deux êtres dignes de son amour -, ils se sont aimés, il les a unis. Il a voulu qu'on les pût voir dans cette région de la vie humaine où il semble que la poésie expire et dont Fart n'ose plus franchir le seuil. L'époux et répouse ont écrit ce qui débordait de leurs cœurs, une main pieuse a recueilli ces baumes aussi salutaires que charmants.
Je retrouve dans Rome je ne sais quels vestiges
de ces âmes aimables et grandes. Je ne les ai
point rencontrées sur la terre, mais je les connais
et je peux dire que j'ai vécu avec elles, tant leur
I parole sincère m'a laissé de durables échos. Rome
^ les a vues -, là leurs destinées se sont jointes. Il
j semble qu'un si beau nœud, qui les lia pour l'é-
! ternité, ne se pouvait former ailleurs. Rome n'est
ni trop grande, ni trop sainte pour avoir été le
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lieu natal d'un pareil amour, et cet amour fut une leçon de Dieu : la miséricorde Ta voulu donner en exemple aux coeurs abaissés qui nient ou méconnaissent ou déshonorent l'amour.
Albert de la Ferronnays vit à Rome Alexandrine d'Alopéus, qui était protestante. Avant de lui avoir parlé, sentant qu'il l'aimait et qu'il aimait son âme, il fit un vœu. Il demanda à Dieu de la lui donner, et en même temps il offrit sa vie pour qu'elle connût la vérité. Afin d'être exaucé, avec une foi humble et profonde, il fit pieds nus, sous l'ardeur du soleil, le pèlerinage des Sept Basiliques. Il avait vingt ans*, déjà son esprit s'élevait bien au-dessus de la mesure commune, plein et brûlant de tous les grands désirs.
Si Alexandrine d'Alopéus était belle, je l'ignore. Un portrait qui la représente déjà vieillie, en robe de veuve, n'a que l'expression d'une douleur calmée sur un front pur. Ceux qui l'ont vue dans la splendeur de la jeunesse, lorsqu'elle apparut à celui qui devait l'aimer uniquement, disent qu'elle charmait et qu'on ne l'oubliait pas \ ils ne savent pas si elle était belle. Elle avait l'inexprimable grâce de l'esprit, de la candeur et de la bonté ; elle était un sourire, une prière, une harmonie. L'on m'a dit : « Imaginez que vous voyez passer une mélodie de Mozart, la plus douce et la plus
inspirée ; et telle était encore Alexandrine, lorsque pâle et étouffée de larmes dévorées, pauvre volontaire, servante des pauvres, vêtue d'une bure de deuil, elle allait mourir. »
En ce temps-là, elle vivait aux sommets de la richesse et de Télégance ; elle portait un diadème de bonheur ingénu. Mais au fond de son cœur, une angoisse s'éveillait souvent. Chrétienne et pieuse, elle s'interrogeait sur sa foi. Le Christ que le protestantisme lui donnait n'était pas celui que cherchait son âme, le Christ de l'amour. Elle ne se contentait pas de ce Dieu qui se contente d'être prié debout-, elle se demandait comment ce Dieu, qui n'aime pas sa mère, peut assez aimer ses enfants. Elle priait à genoux dans les églises, elle se tournait vers les autels de la Vierge, elle se sentait catholique et elle en avait peur. Elle avait peur aussi de manquer de courage, et secrètement elle offrait à Dieu tout son bonheur pour qu'il lui fit connaître la vérité.
Lorsqu'Albert lui dit qu'il l'aimait, elle le savait déjà, et lorsqu'elle regarda dans son propre cœur, elle sut qu'elle l'avait déjà donné. Cependant il y eut des obstacles au mariage. Ils furent longs, ils parurent invincibles. Durant cette épreuve, leur amour se sentit plus fort que tout obstacle humain. On leur montra qu'ils seraient pauvres :
que leur importait ? On avertit Alexandrine qu'Albert était malade. Elle répondit : J'aurai donc le bonheur de le servir I Enfin on les unit. Ils eurent huit jours de félicité. Le soir du huitième jour, à Gastellamare, sous le ciel brillant, parmi les orangers en fleurs, Albert eut une violente atteinte de toux et porta vivement son mouchoir à sa bouche. Le mouchoir se teignit de sang. C'était la mort qui s'avançait, inexorable et prochaine.
Elle ne cessa plus d'apparaître, d'approcher à pas sûrs. Ils tentèrent de la fuir, elle avança. Toute lueur d'espérance était promptement dissipée. Sous tous les climats, sous tous les soleils, parmi toutes les fleurs, le noir fantôme se montrait. Mais Dieu aussi faisait son chemin. La mort n'eut pas le privilège d'éloigner Tamour ni d'amener le désespoir-, et tout au contraire, comme un ange de Dieu, elle apportait le jour. A cette lumière, Alexandrine commençait à voir enfin le ciel; Albert déjà voyait Dieu.
Ce bonheur et cette agonie durèrent trois ans. L'heure de Dieu sonna, l'heure de la fin, l'heure du commencement-, heure suprême et auguste. Albert mourait, Alexandrine allait naître. Dans la chambre du mourant, on célébrait les saints mystères. Le prêtre rompit l'hostie et en fit deux parts : il donna Tune à Albert qui allait expirer, l'autre à
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Alexandrine qui faisait sa première communion. Albert avait voué sa vie pour qu'Alexandrine connût la vérité ; pour connaître la vérité, Alexandrine avait offert son bonheur en ce monde : ils étaient exaucés tous deux, et Dieu daignait recevoir le prix que Pun et Tautre avaient mis à sa grâce. Mais en même temps il donnait à Albert la vraie vie, à Alexandrine la meilleure félicité.
Elle resta veuve, épanchant sur ce tombeau sacré ses pleurs, ses prières, son amour que la mort n'avait pas vaincu. Elle pleurait et elle était consolée; elle voyait par-delà la vie. Elle attendait et elle savait qu'elle n'attendrait pas longtemps. Elle se donna au service des pauvres, jetant à larges mains sur eux ses parures , sa fortune, ses vêtements mêmes, enfin son temps, le temps qu'elle avait d'abord réservé à la prière et à la chère méditation de ses souvenirs. Epouse de Jésus crucifié, elle pansa et baisa ses plaies. Un jour sa sœur lui dit : — Si Dieu voulait te rendre Albert et les ivresses de ton amour? Elle répondit : — Immortelle, je serai rendue à mon époux immortel. Lorsque j'ai été dépouillée de tout, c'est alors que mon bonheur et mes délices et mon amour ont commencé.
Qui lira ce poème de l'amour vrai, connaîtra quelques-unes des profondeurs de Pâme chrétienne, entendra quelques accords des grandes poésies du
cœur, possédera une peinture des puissances de la passion sous la main de Dieu -, et les âmes faites pour ces majestés de la souffrance, du désir, du sacrifice et de la joie, prendront en pitié les mensonges et les trivialités de l'imagination littéraire, savante seulement à enfler et à rabaisser la nature humaine.
Dieu, qui a fait ce poème, a travaillé en artiste ; car Tartiste véritable est un envoyé qui porte un message de Dieu. Ici l'artiste divin a groupé les beautés du cœur de Thomme. Autour de ces jeunes gens si purs, il a rassemblé des types augustes et charmants de père, de mère, de sœurs et d'amis. Il y a des descriptions enchantées des plus beaux lieux du monde, vus par des cœurs heureux*, la vie d'affection s'y développe avec une abondance merveilleuse, la vie intellectuelle y coule dans sa plénitude -, les aspirations, les doutes, les illusions y parlent leur vrai lansa^e.
Albert, si grand déjà, si homme à vingt-trois ans, épuisé de bonheur, prêt pour le sacrifice, mûr pour la mort, c'est Werther, mais Werther catholique et qui veut être saint. Que la conception de Gœthe est petite, vaine et fausse, à côté de ce caractère à la fois plein de jeunesse et de sérénité ! Le roman de Gœthe se dénoue misérablement par le suicide, Werther sort du vague pour retomber dans le
néant. Albert, par l'élan de l'amour, entre dans la lumière ; et, laissant derrière lui la lumière, sans disparaître lui-même, s'enfonce majestueusement dans l'éternité.
Ces deux amants sont des êtres réels. Ils ont de l'esprit, du cœur, de la raison -, ils aspirent à un idéal immense, mais vrai, qu'ils atteignent par le secours de Dieu. Leur passion invincible ne cesse de porter le frein divin et ne songe pas un instant à le rompre. Ils n'auraient vraiment plus rien à faire dans le monde. On ne comprendrait pas Albert vieilli. Pour qu'il pût être quelque chose parmi les hommes, il faudrait que la plus belle partie de sa vie, la partie enseignante, fût effacée. Prêtre même, il ne pourrait pas l'être. Solitaire, à quoi |bon? Il a fini ; il a fait son œuvre et sa conquête le, jour qu'Alexandrine est catholique. Et cette lumière Ique voit enfin Alexandrine et qui la conduit à Dieu, 'c'est le cierge que tient la main d'Albert mourant.
Les poètes sentent cela instinctivement. Tel est jle prix de l'amour, même égaré sur les créatures : irêtre qui a éprouvé et inspiré l'amour n'a plus à jprolonger sa vie. Ce serait déchoir, et même la récompense de l'amour est de trop. C'est pourquoi, lorsqu'ils ont créé un être auquel ils ont donné ce Iprivilége d'aimer et d'être aimé, les poètes ne lui 'aissent pas la vie; il n'a plus rien à donner, plus
rien à recevoir; il a tout reçu et tout donné : qu'il soit donc enseveli dans cette clarté et dans ce par- £um de Tamour I
Cependant Alexandrine demeure, afin qu'en elle s'accomplisse la perfection de Tamour, qui est de donner sa vie. Albert avait fait ce sacrifice dès le premier moment -, Alexandrine n'avait offert que son bonheur. Gœthe fait disparaître Charlotte qui n'est qu'une idole vulgaire -, il fait mourir ^lignon, qui n'est qu'un rêve de poète -, Bernardin de Saint- Pierre noie dans les mêm.es tiots Paul et Virginie. Le poète divin, si j"ose employer ce terme, n'est pas embarrassé du caractère qu'il a formé. Il prolonge quelques années la vie d'Alexandrine ; il lui impose le travail de la sainteté, et lui montre le prix de cette vérité qu'elle a désirée sans la connaître. La vérité tient lieu de tout ; elle élève, purifie et accomplit l'amour, et le bonheur qu'elle donne est meilleur que celui dont elle fut achetée.
O le beau spectacle ! ô la divine histoire ! histoire sans fard, belle et divine dans la splendeur du vrai ! Ces deux amants se disent des choses d'une éloquence incomparable. Albert dit que son amour (( remplit son âme d'une abondance de vie qui le tue. » 11 dit, appréhendant de vivre ; « Que sera le monde pour moi, maintenant que les joies s^ pleines de la vie intérieure m'ont été révélées ! » et
ALEXANDIUNH DZ LA rKRRONNAVS. 4^7
ailleurs, parlant d'Alcxandrine : « Le crépuscule de ma lampe éclairant sa tête chérie, n'est-ce pas préférable à tout au monde ?... »
j Alexandrine n'est d'abord qu'une enfant. Elle
I aime, elle veut aimer ; il n'y a pas, ce semble, au- I tre chose en son âme. Elle a bien oublié cette offre, j pourtant sincère, de sacrifier son bonheur pour ! connaître la vérité. Que lui importe à présent la :j vérité ? La vérité, c'est son amour, et là-dedans il I y a toute lumière, et toute joie, et tout repos. Lors- I qu'elle connaît Tétat d'Albert, elle perd sa gaieté enfantine, la gravité lui vient, l'amante se transfigure en épouse. Albert mort, il semble, ou plutôt il apparaît manifestement que ce grand esprit a passé en elle.
J'admire avec tout le monde la a Chanson de
Mignon. » Cependant la beauté de cette poésie est
toute sensuelle. Goethe n'a vu en Italie que le
.soleil et les parfums. Dans les brumes du nord, or-
Ipheline, mourante. Mignon exhale son amour pour
lia belle patrie où elle ne retournera pas et où elle
croit qu'elle eût été aimée. Cette plainte est douce
et en même temps déchirante ; mais il n'y a là,
enfin, que le soupir d'une Italienne pour l'Italie.
Écoutez ces pensées d' Alexandrine, ô poètes!
Comparez-les à celles de Mignon, et comprenez
toute la distance qui existe entre une âme chré-
tienne et Têtre gracieux et rabaissé que vous nommez une femme :
(( Et maintenant, après tant de douleurs, tant de « morts, ma passion pour l'Italie n'est pas éteinte, « elle est même plus forte. Maintenant je sais pour- (( quoi j'aime cette terre charmante, je sais de (( quelle source s'échappe ce parfum délicieux qu « se répand sur l'Italie.
« Là, le peuple croit à une vie éternelle ; il est <( entouré d'âmes invisibles qu'il entretient de ses (( peines et de ses joies. Là, presque chaque ville « voit son Dieu réellement présent, exposé con- (( tinucllement aux yeux d'une foule qui adore I
(( J'aime ce pays qui vit naître François d'Assise, (( et l'autre doux François, et tant d'autres au cœur « briàlant 1 Ce pays où toutes les fêtes sont reli- (( gieuses, où l'on rencontre par les chemins Thabit « de saint Benoît, et celui de saint Dominique, et « celui de saint Ignace, et combien d'autres vête- « ments de bonté, de gloire et de miracles, laissés ce au monde par les hommes dont les noms sont « écrits au livre de vie I
« Doux pays, où tant d'existences saintes et (c obscures s'achèvent au fond des villages comme (( au fond des cloîtres, par une sainte mort !
a J'aime ce pays qui contient la ville du Christ « victorieux, la ville sainte, la cité des vertus suce prêmes, où sont venus se fortifier tous les grands (( bienfaiteurs de l'humanité.
(( O terre incomparable, où le blé et la vigne a croissent pour servir au plus sacré des mystères î a Pays doux à Tàme, pays enchanteur aux yeux ; « l'on te contemple et Ton se réjouit de mourir, « parce que Ton verra mieux que F Italie ! »
Ainsi chantait cette âme déjà céleste au moment de quitter le paradis d'exil dont elle avait connu la beauté. Pour moi quelque chose d'Alexandrine et d'Albert est resté dans la clarté de cet azur, dans ces ombres des sanctuaires, dans ces souffles profonds qui courent avec le vent. Je crois les entendre au milieu du divin silence de la campagne, je crois les voir dans le ra\^on d'or qui vient baiser le marbre des basiliques, dans la vapeur d'encens qui monte de l'autel. Ils ne gémissent pas comme les âmes adultères dont le poète florentin nous fait entendre les soupirs ; leurs mains unies par le véritable amour restent unies devant Dieu, et de leurs lèvres s'élance, joyeux et doux, YAlleJuia éternel.
Pour moi, Coquelet, j'ai connu deux choses difficiles en ce monde : la première est d'aimer, la seconde est d'admirer ; et il y a une troisième chose plus difficile : c'est de joindre l'admiration et
l'amour.
Et pourtant il y faut arriver, il le faut ! Beaucoup d'âmes sont ainsi faites, qu'elles ne pourraient supporter la vie sans admiration et sans amour.
On aime donc, on admire. On donne à droite et à gauche son esprit et son cœur. Mais se trouver tout à fait sûr de cette admiration, tout à fait content de cet amour, c'est la difficulté !
Remarquez-vous comme Ton change ? \^ous dites que (( l'homme est changeant. » J'ai des doutes sur cette vérité reçue. — Vous, Coquelet, vous recevez aisément les vérités reçues i moi pas.