L ADMIRATION ET I. AMOUR. 4O I
L'homme est changeant. Quel homme ? l'admirateur ou l'admiré ? Si c'est Tadmiré, il n'est donc pas admirable î Si c'est l'admirateur, il n'admirait donc pas pour tout de bon !
Je vous le dis, c'est difficile ! Qui change, ne fait, au fond, que chercher ; qui cherche, évidemment n'a pas trouvé. Insatiables chercheurs d'admiration et d'amour ! Et tous ces chercheurs ont aimé et admiré.
Quand vous les questionnez, ils donnent leurs raisons ; raisons de s'éprendre, raisons de se déprendre. Et qui se questionne soi-même a eu toutes ces raisons. Certes, elles ne sont pas frivoles !
Nous avons reconnu que les objets de nos admirations et les objets de nos amours, — rarement les mêmes, — subissaient tôt ou tard un grand déchet. Il y avait de l'étoupe, du fard, de l'alliage.
Ainsi, je m'étais trouvé fort longtemps empêché d'admirer et d'aimer comme je le souhaitais et comme je le voulais, et comme sans cesse je l'essayais. Source d'extrême ennui !
Eh bien ! ne vous étonnez plus que je me plaise
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tant à Rome. Ce que je cherchais, je Pai rencontré. Ici j'ai résolu le problème*, ici j'ai connu Tadmiration et Famour, je m'en suis assouvi.
Toute admiration, tout amour, et tout dans le même foyer ! Ce foyer est si puissant qu'il a rayonné sur le monde et sur ma vie. Ici je me suis fait Tœil qui sait admirer, le cœur qui sait aimer.
La beauté matérielle m'est apparue -, la beauté morale s'est levée comme une aurore, et elle a mis dans mon cœur un feu qui brûle les difformités devant lesquelles autrefois reculait Tamour.
La brutale ligne droite, forme suprême, forme démocratique de la laideur, opprimait en moi le sens du beau. Je ne pouvais comprendre cette souffrance irritée qui me poursuivait dans notre sublime Paris.
Nos rues alignées , pomponnées de noms de victoires ; nos monuments raides et orgueilleux, nos musées pleins de plâtras, nos balayeurs, nos institutions, nos philanthropes -,
Notre gaz méphytique, nos sergents si bien tenus, notre arc-de-triomphe si fanfaron et si lourd,
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notre Génie de la liberté sur une seule patte, nos orangers en sabots ;
L'abondance de nos muses, la multitude de nos vaudevillistes, les troupeaux sans fin de nos grands hommes, le vacarme insolent de nos mille renommées munies chacune de mille trompettes :
Mon Dieu ! que tout cela, où j'avais cherché ma pâture d'admiration et d'amour, me parut sot ! Et que j'en compris bien le ridicule hideux, lorsque je vis cette sévérité et cette liberté de Rome ',
Ces rues où les masures s'appuient aux palais, ce fleuve libre dans son vieux lit, ces monuments qui n'insultent personne, ces ruines dans l'herbe, ces indigences magnifiques, ces monastères d'humbles savants !...
Je sais. Coquelet^ que vous n'aimez pas les rues tortueuses. Vous les trouvez contraires à l'ordre \ elles empêchent Y acclimatation des omnibus, sans quoi un peuple ne saurait vous paraître heureux :
A Rome, l'alignement ne méprise ni le souvenir, ni le droit. Il épargne l'œuvre d'un artiste, le sou-
venir d'un saint, tel débris parce qu'il appartient à rhistoire, telle maison parce que le propriétaire ne veut pas déloger.
C'est barbare, mais c'est respectable ; de plus, c'est beau. Un cyprès, un campanile, un obélisque, un portique, un dôme, un sommet vert, partout quelque chose d'aimable, d'illustre et de grand.
J'avoue que l'ivresse de ce spectacle, grand pour les yeux, grand pour l'esprit, grand pour le cœur, et qui n'existe qu'ici, j'avoue que cette ivresse me console de l'absence des omnibus.
J'aime les églises de marbre remplies de belles œuvras. J'aime les musées restreints peu garnis de (( scènes familières », purgés des ignominies que la corruption des Mécènes commande à la corruption des artistes.
Mais la beauté intérieure de Rome, la beauté morale, présente partout, voilà l'enchantement de mon cœur. Je vois ici un peuple qui n'est point gouverné par la force, un roi qui ne porte point l'épée.
Rome est la ville des Apôtres. Pierre tient les clefs du ciel ; Paul s'appuie sur une épée, mais
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c^est répée de la doctrine, qui déchire les ténèbres et qui fait entrer le jour.
Rome est la ville de Marie. Elle lui a dédié vingt églises, consacré cent oratoires, décerné mille hommages ; elle la chante et Thonore avec l'enthousiasme d'un perpétuel amour.
Rome est la ville du Saint-Sacrement. Le Roi d'Amour est son maître adoré ; elle n'en veut point d'autre. La force et l'ensorcellement du monde ne sauront pas séparer Rome de Jésus-Christ.
Quoi qu'il arrive, cette ville se gardera cœur et âme au roi Christ. Il faudra le lui rendre. Personne, personne ne gouvernera Rome avec un autre sceptre que la houlette de Pierre, vicaire de Jésus-Christ.
Ici un roi en casquette, avec qui l'on fume ?... Allons donc ! On verra la tierté de ce peuple. Force sera de lui rendre le Roi couronné de la Tiare, devant qui le monde plie le genou.
Ici la prépotence des hommes de police?
Non ! non ! Dieu a trop honoré ce peuple, l'a trop aimé, lui a donné en garde une trop grande chose ! Dieu trouve dans ce peuple trop de cœurs hdèles 1
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Dieu peut châtier ce peuple *, il Taime et lui pardonnera. Il le remettra dans les mains douces qui ont pour fonction en ce monde d'élever Thostie et de répandre le pardon.
Pour rhonneur de Pespèce humaine, Dieu voudra qu'il reste encore sur la terre au moins un peuple qui n'ait pas absolument besoin du bâton, et qui puisse être régi par la douceur de son prêtre.
S'il en" est autrement, si la Force, seule reine du monde, apporte ici pour toujours sa police et ses bureaux, alors, Coquelet, il n'y aura plus d'admiration, plus d'amour sur la terre...
Et l'air vital manquera au genre humain.