‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 162 sur 230 · GALERIE DU VATICAN · texte numérisé non relu

GALERIE DU VATICAN

Il y a quelques tableaux au Vatican. Un tact exquis a présidé au choix et limité le nombre. Certaine sobriété est sécheresse \ la vraie sobriété est la vertu du goût.

En France, nous suivons une autre méthode. Nous faisons de vastes salles repliées sur ellesmêmes, et notre gloire est de les pousser à des dimensions qui ne permettent pas de les parcourir en un jour.

Nous y entassons pêle-mêle tout ce qui nous tombe sous la main ; le sacré, le profane et l'immonde. Regarde qui ose, verra qui pourra.

Parfois cest une infection, souvent c'est un blas-. phème, habituellement c'est un dégoût. On sort '

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ahuri de ces greniers de chefs- d œuvre. Us expliquent le triomphe du bric-à-brac.

Il y a un canton du Louvre que j'aurais voulu montrer à mes enfants. Pour arriver là, j'ai en vain cherché un chemin qui ne fût pas trop sali. Tout est bordé, obstrué de nudités cyniques.

Ils en usent ainsi comme par calcul. Des monuments bibliques rapportés de Terre - Sainte, intéressants pour la religion , sont enfouis dans des salles basses qu'ils suffiraient à meubler. On y a mêlé des ouvrages plus dignes d'un musée secret.

De ces caves sombres , ils ont fait des cavernes où ils égorgent la pudeur. Vous savez comme la pudeur est traitée dans les jardins publics. Ils y étalent des statues dont la police devrait saisir la reproduction dans les boutiques de photographie.

Ils parlent de la malpropreté des rues de Rome î Cette boue de leurs musées et de leurs jardins est étrangement plus inhospitalière et plus sahssante. On peut affronter les boues de Rome, point celles-là. — Entrons sans crainte dans la galerie du Vatican.

l.A COMMUNION DE SAINT JEROME,

Impossible de se figurer saint Jérôme communiant et mourant , autrement que ne Ta fait le Dominiquin. La foi et l'amour soutiennent le vieil athlète *, il voit celui qu'il aime, il va le posséder.

Toute la composition est admirablement entendue. Le Saint ne voit que le Dieu qu'il adore ; il le voit plus encore des yeux de son âme que des yeux de sa chair, où la tiamme s'éteint.

Les autres personnages, et le prêtre lui-même, regardent moins Dieu que le Saint. Tous , à différents degrés, sont remplis de respect.

Dans le prêtre ce sentiment est mêlé de condescendance; le respect du diacre est plus humble; celui des autres est absolu. La femme pieuse qui baise la main de saint Jérôme est la figure même de la vénération.

LA COMMUNION DE SAINT JEROME. lO.-»

La couleur est pleine, lumineuse, vraie-, elle ne tient que sa place, ne fait aucun écart qui dérange la majesté de cette scène calme, attendrie et sublime.

Ce pauvre grand Dominiquin peignit le monastère de Grotta-Ferrata à raison de vingt-quatre sous par jour-, il reçut pour son Saint Jérôme, cinq cents francs.

Un peintre étranger copiait ce tableau déjà célèbre. La sueur au front, il s'escrimait pour rendre la poitrine du Saint, où bat et brûle le cœur.

Il effaçait, recommençait, effaçait de nouveau, reprenait encore, n'arrivait à rien. Vaincu, il abandonnait ses pinceaux et demeurait haletant.

Un inconnu regardait. — « Je crois, dit-il, qu^on en viendrait à bout. — Vous croyez, bonhomme ? — Mais oui. Je peins aussi. Il y a moyen de s'y prendre.

« Pardieu , puisque vous peignez , essayez donc ! )) Le copiste offre sa palette au téméraire que n'effraye pas le génie du Dominiquin !

L'inconnu attaque ce terrible ouvrage, et la poitrine commence de respirer, de battre, de brûler.

104 LIVKK IX. — CHAIMTKK XVI.

La copie se trouve presque plus belle que roriginal.

Le copiste stupéfait regarde en face le vaillant qui va si vite à pareille besogne. — « Ou c'est le diable, ou c'est le Dominiquinî » -fl

L'autre répond : — « L'un des deux. Or, compère, combien te paye-t-on ce morceau ? >»

Le copiste répond qu'il aura cinq cents écus. — « Bien! x) s'écria le Maître. Il donne du pied dans son tableau et se retire.

Je comprends le dépit de l'artiste; mais réflexion faite , mieux valait n'avoir que quatre-vingt-dix écus et être le Dominiquin.

AL PINCrO.

Ils ont voulu faire au Pincio une sorte de panthéon italien. Les massifs sont entourés de bustes dédiés aux hommes célèbres des Lettres, des Scien-

Al" PINCrO. 103

ces, des Arts. J'y ai remarqué le buste de La- [^rangia. Qui est ce Lagrangia? Il a pour voisin C. Taciio. Tacite et Lagrangia? sur la même file ! Ainsi d'honnêtes amateurs se piquent d'honorer les grandeurs intellectuelles, et ils vous campent tranquillement, en pleine Rome , leur Lagrangia ente à côte avec notre Tacite. Et Dante et Virgile 11 "ont que leur piédouche comme Lagrangia. O gloire! ô municipalités!

J'ai vu de ces rapprochements , et encore plus incorrects, dans la villa Torlonia. Le grand banquier Torlonia, un jour, a voulu se mêler aussi de décerner des palmes. Il a bousculé dans un boudoir Dante , Homère , Alfieri , Monti , Michel-Ange , Carlo Dolce, et d'autres. Il a fait la même chose dans son théâtre : Voltaire a la place d'honneur, Corneille et Gœthe beaucoup plus loin.

Nous avons imité et outré. Dans notre cour du Louvre, saint Bernard figure à côté, je crois, de Buffon; saint Grégoire de Tours à côté de Rabelais; Bourdaloue et Bossuet à côté de A'oltaire.

Il est ennuyeux de rencontrer à Rome le modèle de cette sottise , sauf que les Saints n'y sont pas insultés comme chez nous.

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