LES VUES DE DON JOSE
bornez-vous à croire qu'elle déménagera : c'est déjà
grave î
« Je vous plains fort, vous autres gens d'Europe, ajouta don José; mais enfin, si vous avez la rage de tenter cette expérience, tant pis pour vous. Nous profiterons de votre folie.
« Ma paroisse a vingt lieues d'étendue; j'y suis seul, et il faudrait vingt prêtres. Toute l'Amérique méridionale a de semblables besoins. Quant à l'Amérique anglaise, elle est civilisée : là, les besoins sont immenses.
(( Ces vastes contrées, peuplées par des sectaires protestants, n'ont offert aucune résistance à l'envahissement de l'incrédulité, de l'impiété, de l'inhumanité révolutionnaires. On tue le nègre et le sauvage, les sectes pullulent : le mormonisme n'est pas la plus hideuse.
(( L'Amérique de langue anglaise commence à n'être plus chrétienne. On y compte par millions les non-baptisés. Là, FEglise catholique existe à titre à^ fantaisie de la liberté humaine; et c'est la fantaisie pour laquelle la liberté d'Amérique a le moins de goût.
« Le catholicisme américain est américain comme
tout le reste. Il donne peu à l'Eglise. Les prêtres viennent d'Europe. S"il n'en venait plus, si le sacerdoce se recrutait uniquement dans cette race aventureuse, je craindrais le résultat.
ce Les révolutions jetteront en Amérique un renfort de prêtres et un corps d'émigrants véritablem.ent chrétiens. Ce ne seront plus les coureurs d'aventures et les ignorants qui voudront brusquer fortune ; il viendra des hommes de cœur, les hommes qui se font des foyers.
(( Dans Tancienne Amérique espagnole, ils remettront Tordre. Dans TAmérique anglaise, ils importeront la foi. Ma pauvre paroisse aura enfin des prêtres. Je vous assure que ma paroisse ne refusera pas le don de Dieu !
« Moi qui vois ces Amériques se prolonger dans une enfance maladive au midi, turbulente au nord, parce qu'elles manquent d'instituteurs sacrés, je sais quelle folie veut faire l'Europe. Encore une fois, nous en profiterons. Nous monterons et vous baisserez. »
Don José se retira; les courts moments qu'il donne à la récréation étaient écoulés. Il rentra au séminaire, où il est venu, déjà mûr, se remettre aux études comme un petit enfant, afin de remporter dans son pays la science romaine.
LE PIKMONTISTE. 12.-)
Quelle irréflexion, Coquelet, de vouloir pervertir un curé brésilien âgé de quarante ans, qui a laissé sa paroisse et fait un si long voyage uniquement pour mieux servir T Eglise î
Mais vous n'avez pas tout a fait perdu votre temps; vous voilà orné d'une vue nouvelle sur la manière dont le bon Dieu pourra se tirer des révolutions que vous lui ménagez.
LE PIEMONTISTE.
L'on m'a montré le Piémontiste important. Il a un grand nom et une figure basse qu'il couvre d'un chapeau crasseux.
Il est riche. Toutes les boues de Rome souillent le pantalon frippé de ce chiarissime. Ladre comme un patricien de Genève, mais moins digne, il trottine du Quirinal au Vatican pour économiser dix baïoques.
124 LIVRF. IX. — CHaPURF. XXV.
^'oilà le lustre, le diamant, Tétoile des Romains qui aspirent au roi Vittorio. 11 n'aime pas le roi Vittorio ; il aime uniquement ce que le Vittorio lui pourrait prendre, son cher argent.
11 est traître par la même raison que malpropre, par économie. S'il pouvait se persuader que le Pape lui garantira mieux son coffre, il serait papalin.
11 ne voit pas cela; il voit seulement que le Pape ne prend rien, et que le Piémont pourrait prendre. Plein d'angoisses, il se saigne pour le Piémont.
En gémissant, il achète Popprobre , plus cher que ne lui coûterait l'honneur.