‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 178 sur 230 · LE RÉALISME · texte numérisé non relu

LE RÉALISME

;s soleils ont leurs éclipses; celle-ci a été totale t cruelle.

Il en est peu d'autres exemples anciens. Les leintres romains les plus faibles ont lutté contre ette misérable nature. Ils ont cherché le style.

Pourtant , si le peintre de la «. définition de Immaculée-Conception, )> qui couvre en ce monent plusieurs arpents de murailles dans le voiinage de Raphaël -, si ce peintre cherche le style, lélas ! qu'il a mal réussi !

Voilà une solennelle et formidable preuve du )éril de s'attacher à la plate vérité historique. Ces • mmenses fresques sont pleines de portraits dont lucun n'est flatté, au contraire ! i'^ J^ ^jmJUa

Le Cardinal qui lit la bulle est orné de lunettes l'or. Quel besoin aura la postérité de ces lunettes

Mais enfin l'art romain n'est pas réaliste, ni insolemment charnel et frivole , ni démocrate , comme l'art du temps de Coquelet. Les Romains n'ont pas encore aimé la laideur. '*n

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S'ils viennent à cette dépravation , Ton pcui croire que les artistes essaieront de les satisfaire Ce peuple des desservants de l'art, sans être hum ble, ne brille pas par la sainte fierté.

Mais alors les Romains honoreront moins Icî artistes. La conscience a toujours son droit. Ur peuple qui veut être corrompu méprise ceux qu: le corrompent.

Quels beaux honneurs cette Rome a su rendre au génie et même au simple talent î Elle garde les œuvres dans ses églises et dans ses musées : elle donne à Tartiste une sépulture à Fombre de^

autels.

Raphaël est à Sainte-Marie des Martyrs , le Fiésole à la Minerve, Salvator à Notre-Damedes-Anges: à Sainte-Martine, Pierre de Cortone s"est fait un tombeau papal ; aux Saints-Anges. un monunient dit la place où Michel-Ange reposa

.4 Mais je n"ai guère remarqué que les peintre' modernes, quoique très-amoureux de la gloire, i qui je faisais cette observation, en fussent sensiblement touchés. Foin de la gloire qui ne rapporte qu\in tombeau î

Ils sont du temps de Coquelet.

LA BHLÏK. \J^D

LA BRLTH.

Quels cris ils poussent ! Quelle langue ils parlent ! Quels blasphèmes ils hurlent sans un ! Comme cette meute est affamée de déchirer le Christ !

Non pas tous, pourtant. Il y a de ces hurleurs qui hurleraient volontiers autre chose: il y en a. qui se tairaient s'ils n'étaient payés pour hurler.

Il y en a d'ignorants , bltisphémateurs de ce qu'ils ignorent, et c'est même le grand nombre. Ils dévoreront ce qu'on leur fait blasphémer.

Il y en a de pervers, qui secrètement honorent ce qu'ils consentent d'insulter. Ils ont en poche les trente deniers du traître. Quelques-uns se pendront.

Il y a la brute ignorante et perverse à la fols,

qui ne sait pas et ne veut pas savoir , qui est tourmentée de haine et qui veut haïr.

Les chrétiens aux bêtes ! La brute crie pour son compte. Il y a longtemps que le Christianisme •":^'*H>!.., projette sur elle une clarté qui Thumibe.

Si le Christianisme était enfin étouffe, si cette lumière pouvait disparaître, la brute n'aurait plus conscience de sa bassesse et de sa laideur.

La brute serait tranquille dans sa fange, car il n'y aurait plus d^être sans tache : tout le genre humain serait plus près du niveau de la brute.

La brute, incapable de construire, prendrait une pioche et elle démolirait. La brute, incapable de raisonner, prendrait un couperet et réfuterait les docteurs. ^^ ^ J^

Quel autre instinct peut avoir la brute , et comment se rendre compte autrement de sa furie ? Le Christianisme ne lui fait aucun mal matériellement. , / -. -1

Elle est libre de s'écarter de lui, de vivre en dehors de ses maximes, de croire ce qu'elle veut, d'adorer ce qu'elle veut.

La BRUTt

Mais le Christianisme entretient dans le monde une certaine moyenne de décence, une certaine estime de la probité qui chagrine la brute. ?ê 1 ct-^ tv - : ■ '

Le Christianisme crée des préjugés contre le vice, il élève des remparts contre Fabsurde et ^ contre,rm(âme : il fait^tort à 1^ brute. .

D^ant les'problème^'de Tordre social, il propose des solutions qui excluent la brute et qui ont toujours chance d'être acceptées : il opprime

b^s^efeté chrétienne, la brute perd les trois quarts de ses moyens de succès et l'espérance de gouverner le monde. , Q^.jL^-i^'-^-

""^" Imaginez les écrivains que je viens de lire , non pas sous saint Louis, mais seulement sous Louis XIV : plus de ressources !

En voilà un qui m'étalait ses principes pieux et qui m'offrait sa plume, mais l'orthographe manquait : il éclate de décorations et il )uge le Pape. ,

Cet autre, idéal de cuistre, qui même en ce temps n'a pu faire avaler du public ni poésie,

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ni roman, ni critique, il juge le Pape et il boit du vin couché.

Et toi, front de vipère, ta tête insolente s'est retirée aplatie de dessous le talon de la justice. L'Eglise n'est pas assez pure pour toi !

Mélanges difformes du délateur, de Phistrion et du Trissotin : cela n'a pas le premier instinct du français, ni de l'histoire, ni de la probité;

Cela s'est caché sous tous les masques ; cela s'est donné vingt ans pour champions de la liberté, de l'humanité, de la justice -,

?i*^. Cela salue avec une ignoble joie tous les abus de la force ; cela dénonce , cela demande que l'on bâillonne, que l'on rançonne, que l'on em-

prisonne ;

Cela ne demande pas tout-à-fait que Ton tue, mais cela est tout-à-fait ennemi des victimes et tout-à-fait ami des meurtriers ;

... Cela insulte, — d'une insulte scélérate et basse, 1^^' et abjecte, et cafarde, — au droit violé, à la jus- •^ tice qui succombe, à l'innocence qui meurt.

Ils n'auraient pas besoin d'insulter , puisque

LA BRITi;. 14()

enfin la besogne est en train; — mais insulter, c'est ce qu'ils savent faire. Ils veulent servir.

Noîi servi am ; ils ne le disent qu'à Dieu. Pour tout le reste du service contraire, quoi que ce soit : Serviam ! serviam! Ils sont là.

Ils veulent servir, ils s'empressent. Ils étoufferont les cris de la victime sous les huées , ils ^a déshonoreront parmi le peuple.

Ils espèrent que leur encre sera un tiel dans la blessure. C'est leur contentement particulier, leur pourboire. Ils feraient cela pour rien.

Et ils servent en effet î Le poignard le plus aigu, le poison le plus actif et le plus durable, c'est la plume dans des mains sales.

Avec cela on gâte un peuple , on gâte un siècle. Il s'écrit aujourd'hui des choses qui lèveront longtemps en semence de crimes.

Une seule main, un seul fouet : et on les verrait à plat tout de suite , demandant grâce, promettant de travailler honnêtement!...

i:>0 LIVRE IX. ■— CHAPITRE XXXI.

IDEES D LNE BOURGEOISE.

L'an passé , l'Europe civilisée regardait avec enthousiasme un petit garçon qui tirait la langue au Vatican. Deux ou trois éditions , trois ou quatre traductions, quatre ou cinq semaines de vogue.

Tout est tombé dans l'ombre et même dans la crotte. Mais quel éclair! Durant quinze jours, le petit garçon s'est vu le seul insulteur du Pape que le monde civilisé voulût écouter.

Madame veuve Dudevant n'a pas eu pareille fortune. Avant le petit garçon, cette dame expérimentée avait écrit le même livre et plus mauvais, tiré au Vatican la même langue malhonnête.

Et personne au monde n'en a rien dit -, et moi qui devais savoir ces choses, je n'en ai rien su.

IDÉES d'une bourgeoise. i5i

Aujourd'hui seulement j'apprends que madame Dudevant, dès iSSy, a fait le sac de Rome!

C'est mêlé d'une histoire d'amour, — le même amour que la dame a tant conté. — Il ne sera pas dit qu'elle a une fois touché la plume sans remuer, remuer Tinfection des amours.

Mais elle veut principalement démontrer que le gouvernement du Pape déprave l'Italie, et tel est tout juste le plan du petit garçon. La dame met l'amour par- dessus le marché.

Voilà le malheur d'avoir tant fréquenté les cuistres et tant hanté lés forbans : cette veuve, qui sait écrire , a pris contre Rome la haine basse du cuistre, la haine féroce du forban.

Le premier châtiment de cette passion est de faire de sots livres *, sots et ennuyeux, ennu3^eux et dédaignés. Le petit garçon n'a pas été maladroit : il s'est fait donner un coup de main par la police.

La haine antilittéraire de madame Dudevant contre l'Eglise s'étend jusqu'au peuple romain. Jusqu'à cette auguste Rome. Elle semble avoir

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parcouru Rome en compagnie de quelque prêtre marié.

L'on remarque dans Rome l'absence absolue du type canaille, si visible à Londres et à Paris. A Rome , les figures et les attitudes sont pleines de fierté, même de noblesse.

Point de ces faces dégradées et abjectes, jaiines comme un viens son, sur lesquelles siègent les sept péchés capitaux. Le haillon même est fier ou touchant.

Point de ces esclaves du travail, lourds, souillés, qui, les épaules écrasées et les yeux éteints, traînant des savates sordides, apparaissent parmi nos splendeurs , redoutables machines qui les broieront.

L'ouvrier de Rome est un chrétien. On devine un cerveau dans sa tête, un cœur dans sa poitrine. On ne lui impose pas ce que l'on veut. Ce n'est pas lui que Ton attellerait, le dimanche, à de vils fardeaux.

Il prend d'autres joies et d'autre repos que rivresse. Il a des habits de tète qu'il revêt les jours de fête, et il va entendre la messe à Saint-

IDKKS D uni: BOIRGEOJSE. I 3 .■>

Pierre, à Saint-Jean de Latran , à Sainie-Marie- Majeure.

Il voit Dieu passer dans les rues , il le reçoit dans sa demeure -, il est membre d'une confrérie -, il prie , entouré de sa femme et de ses enfants ; il demande à Dieu son pain de chaque jour.

Il est baptisé , marié , enterré ; on ne le dédaigne ni vivant, ni mort, ni en lui-même, ni en son père , ni en ses enfants. Et s'il reçoit quelque offense, il sait pardonner; il sait que Dieu le vengera.

Madame Dudevant ne perd point son temps précieux à courir les mansardes. Elle n'a pas vu à Paris le ménage de l'ouvrier philosophe qui travaille le dimanche, et qui boit le lundi.

Elle n'a pas vu ce chef-d'œuvre de la civilisation, lorsqu'il rentre ivre, déchiré, volé, furieux, dans le taudis où sa femme et ses enfants attendent un morceau de pain qu'il a laissé au cabaret.

Elle n'a pas vu à Rome le crucifix honoré dans la demeure indigente, la détresse acceptée en union aux douleurs de l'Homme -Dieu ; la

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charité accourant soulager des fardeaux allégés déjà par la foi.

Elle croit voir la plèbe romaine livrée à toutes les abjections : paresse , fourberie , malpropreté , nudité cynique, haine sans fierté, superstition sans foi, hypocrisie.

oc Les mendiants, dit-elle, se battent ou se volent ce les uns les autres, de la même main qui égrène (c le chapelet bénit, et mêlent à leurs litanies plain- (c tives de grotesques ordures, quand ils croient (f qu'on ne les comprend pas. »

Qu'elle ait vu tout cela, j'en doute; mais j'avoue qu'une ville de deux cent mille habitants ne saurait être absolument purgée de libres penseurs, même dans la plèbe, même parmi les mendiants.

On voit à Paris des paresseux, des fourbes, des malpropres, des cyniques vêtus et non vêtus, des gens sans foi qui consultent les somnambules, des auteurs, des acteurs, des seigneurs pleins de haine sans aucune fierté.

On y voit des mendiants de toutes sortes, mendiants de sous , mendiants de gloire, mendiants de force, qui se battent et se volent les uns les autres, de la même main qui écrit ou colporte les évangiles du droit nouveau.

IDÉES d'une bourgeoise. t55

Et je crains que plus d'une dame de Paris n'ait fait hypocritement de grands accrocs à la foi jurée, et ne se soit rendue malpropre, de la même main qui avait tourné les feuillets de Lélia.

Et c'est mon avis que Lélia et d'autres chefsd'œuvre, plaintives litanies d'âmes aftamées de corruption, sont plus remplis d'ordures, même grotesques-, que le langage d'aucun mendiant de Rome .

Je ne comprends pas madame Dudevant 1 Estelle pour la vieille morale, qui est celle de Rome, ou pour la morale o indépendante » si ressassée dans ses livres? Les coquins de Rome appartiennent à la morale nouvelle.

Il est évident que les paresseux, les fourbes, les malpropres, les haineux, les superstitieux, les hypocrites, les voleurs, les cyniques, ont parfaitement abrogé en eux-mêmes la morale de Jésus-Christ.

Ce ne sont pas ces espèces qui soutiendront le gouvernement pontifical, qui exposeront leur vie ou leur liberté pour le défendre, qui lui resteront fidèles s'il est renversé, qui travailleront à le rétablir.

l5Ô LIVU;; IX. CHAPIÏRK XXXI.

Au contraire, ils pilleront les églises, donneront la coltellata, seront les mains du droit nouveau. Et si madame Dudevant visite Rome a régénérée, » ils la charrieront au Capitole dans leurs bras.

Après cette injustice très-hypocrite envers le peuple du droit nouveau , la veuve se lâche contre Rome. Elle parle comme Coquelet et je ne m'en étonne pas. Au fond, l'illustre veuv-e est bourgeoise.

(c Rome, dit-elle, n'est qu'une laide, triste et sale grande ville, prosaïque, sans caractère. La Rome moderne ne sert qu'à avilir l'ancienne. Ne s'est-on pas avisé de gâter le Colisée par un chemin de Croix! »

Les Franciscains prêchent le chemin de la Croix dans le Colisée : « Des bouffons, dit la veuve ! Leur burlesque fait rire le haut clergé, qui le tolère pour ne pas mécontenter le peuple. ))

Enfin, cette Rome moderne fait un si déplaisant contraste avec l'ancienne qu'il faudrait la transporter ailleurs. Alors on aurait v un beau temple dédié au ijx'jiie des siècles. » A^oilà une idée !

PAROLES D UNK PAYSAN NK. I 3 7

Dans cette Rome « assainie » au moral et au physique, dans « ce musée de l'univers », l'excellente bourgeoise retrouverait « la véritable Rome de ses rêves d'enfant. » Madame veut ses rêves d'enfant î

Certainement, Madame est un maître écrivain. Dans un âge avancé, elle conserve quelque fleur. — Mais elle a trop fréquenté la mauvaise compagnie. Les cuistres ont déteint sur elle.

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