‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 185 sur 230 · BUSTES ANTIQUES · texte numérisé non relu

BUSTES ANTIQUES

Les portraits antiques sont un charme instructif et singulier des musées de Rome. Certaines de ces

(i) Je crois devoir rappeler que ce chapitre a été écrit en

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figures surprennent, tant elles paraissent peu s^accorder avec la renommée -, mais, en regardant plus près, on retrouve son personnage.

Il y a des ressemblances amusantes avec les hommes du temps présent dans le même ordre de caractères, d'aptitudes et de vocations. Gicéron ressemble à quantité de nos avocats politiques -, et ce n'est pas une physionomie de héros.

Le buste de Brutus, l'assassin , est le portrait d'un conspirateur de 1848. Le conspirateur s'arrange pour compléter la nature; il se tond à la Brutus. Sans doute, d'un gueux moderne qui conspire dans les échoppes et médite dans les prisons, à un seigneur comme Brutus, il y a loin; et il y a loin aussi du ciseau antique à Tobjectif du photographe. Néanmoins, c'est plus que la même espèce d'homme, c'est presque le même homme. Face pâle, crâne étroit. ■

Un buste qui déroute, c'est celui de César. Ce visage maigre, fatigué, attristé, ne laisse pas deviner l'officier brillant, le téméraire, Torateur, Técrivain, le rusé, le maître, le galant si parfaitement destiné à triompher partout. Où est le railleur qui soumettait ses soldats , encore soldats de la République, rien qu'en les appelant bourgeois? Où est l'homme d'exquise aménité qui mangeait bra-

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vement des asperges à l'huile rance, de peur d'affliger son hôte, et qui prenait un vomitif avant d'aller dîner chez Cicéron, pour faire honneur au festin de ce vieux traître? Où est le cynique qui affectait de lire des lettres pendant que s'égorgeaient devant lui les gladiateurs dont il avait fait présent au peuple? Où est l'homme de cœur qui rendait si noblement à Brutus son coup de poignard en lui disant : ^c Et toi aussi ! >•

Le type césarien est davantage marqué dans les empereurs qui suivent. Les artistes officiels en ont rapproché le type napoléonien. La belle tête du César moderne n'était pas si romaine, surtout au commencement.

Quant à Caligula, c'est bien Thomme qui disait à ses amis étonnés : (( — J'ai pourtant une qualité. — Et laquelle ? — L'impudence ! » Mot très-profond et très-politique de ce fou.

Claude , le grammairien , semble assez bonhomme. Un chef de bureau pourrait avoir cette figure. On y trouve pourtant quelque chose de malheureux. Claude ofîrait aux Romains des fêtes incomparables; il y faisait tuer beaucoup de monde \ mais la pluie tombait à verse ces jours-là.

Les bustes de Néron ne donnent s^uère l'idée de

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cette bcte féroce. Jeune, il était charmant. Il devient gros et massif, et il prend quelque chose de dur et d'hébété, avec une teinte marquée d'impudence*, mais on se figurerait autrement Néron. Il n'était pas né ce qu'il est devenu, ('.'est la toutepuissance , c'est la constitution de Rome qui a créé Néron.

A dire vrai, je n'éprouve rien qui ressemble à la sympathie ni au respect, devant le buste de Marc- Aurèle. Même il m'est désagréable. Je sais combien était sage et doux le meilleur des Antonins, et j'ai lu ses belles sentences. Si sa statue le représente au vrai, il se tenait bien à cheval , il avait une belle attitude d'empereur philanthrope. Néanmoins, dans les traits de son visage, que. ne démentent point ses livres, il y a du membre de la cinquième classe de l'Institut. Ce bonhomme faisait tuer les chrétiens qu'il savait innocents; ce sage se pliait à tous les rites du paganisme dont il méprisait la fausseté ; cet humble voulait réduire l'Evangile à ses vues bornées et, confessant les ténèbres de sa raison, bâtissait des murs contre le jour; ce bienfaisant associait à l'empire son fils, l'abominable Commode; il mourait tranquille en léguant à cette bête féroce Rome -et le genre humain.

O empereur, qui graciais si noblement les com-

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plices d'Avidius Cassius et qui ne permettais aux gladiateurs que des armes émoussées , que t'avait fait le monde pour le livrer à Commode, si bien connu de toi ? — Et pour finir, Coquelet ressemble beaucoup , mais beaucoup à Marc- Aurèle !

Sous la tête savamment ébouriffée et frisée de Lucius Verus, premier associé de Marc-Aurèle, mettez un col cassé; revêtez d'un frac son buste présomptueux , vous avez un membre distingué du Jockey-Club. Pendant que ses lieutenants battaient les Parthes, Lucius Verus s'exerçait aux jeux de la gladiature. La campagne finie, il commandait à rhistoriographe Fronton de lui en assurer tout rhonneur. Il offrait même de faire les principaux articles : (( Si tu veux que je te rédige (r quelques notes, je les écrirai. Ne néglige pas ce non plus mes discours au Sénat, ou mes allo- « cutions à l'armée. Je t'enverrai aussi mes cona férences avec les barbares. Insiste longtemps (( sur les désastres éprouvés en mon absence. Il c( est nécessaire de faire ressortir toute la supé- (( riorité des Parthes avant mon arrivée. )> Les bustes de Lucius A'erus abondent : aucun statuaire ne Ta manqué, et tout ce caractère d'histrion est écrit sur la mine fière du faquin.

Commode était âgé de seize ans, lorsque son

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^age et vénérable père trouva bon de l'associer à l'Empire. A douze ans, il avait fallu lui faire croire que l'on brûlait vif un étuviste coupable de lui avoir préparé un bain trop chaud. Du vivant de son père, il avait combattu, comme gladiateur, trois cent soixante fois \ il combattit sept cent trente-cmq fois encore, et il tuait fort bien ses adversaires , dans ces combats où Marc-Aurèle ordonnait de n'employer que des armes émoussées. Il rassembla un jour quantité d'estropiés, les fit lier, les assomma à coups de massue et prit le nom d'Hercule. Ses débauches étaient immondes et publiques. Il se fit décerner la divinité de son vivant, en forme, et on lui rendit les honneurs divins. Il donna son nom au siècle, aux mois de Tannée, au sénat, à l'armée, à Rome, qui s'appela Colonia Commodiana. Il mourut assassiné par une prostituée et par des esclaves favoris qu'il menaçait de proscrire, et le Sénat, qui l'avait applaudi jusque dans le cirque, ordonna de le dépecer dans le spoliaire, lieu où l'on traînait avec un croc les gladiateurs tués ou blessés à mort. — Sa figure longue, molle, hébétée et lâche, est celle de ces jeunes drôles qui se font ruiner par les aigrefins et les filles- et tel est aussi le type d'Héliogabale.

En somme, dans ces figures d'empereurs, il y â plus de vulgarité que de monstruosité; pour-

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tant ils étaient des monstres. Voilà l'épouvante et aussi la lumière. Ces hommes ne vivaient pas dans Teffroi de leurs crimes. Ils faisaient ce que l'on avait toujours fait, plus ou moins : ils tuaient, ils couraient la chance d'être tués^ ils gouvernaient comme ils croyaient qu^on avait le droit et qu'on était dans la nécessité de gouverner.

On dit que Charles IX mourant voyait autour de son lit les fantômes des protestants de la Saint-Barthélémy. Le souvenir d'une pareille exécution dut en effet troubler un prince né chrétien et élevé chrétiennement, quelque raison qu'il ait d eue de l'ordonner ou d'y consentir. Mais les : penseurs qui veulent mettre la Saint- Barthélémy au compte de la religion catholique, sauraient-ils dire d'où venaient à Charles IX ses remords et ses terreurs? Tibère, Néron et les autres, qui ordonnèrent tant de massacres, avaient peur d'être assassinés; ils ne voyaient pas de fantômes, ils n'éprouvaient point de remords. Après avoir signé un édit de persécution, ils dormaient, pourvu qu'ils se crussent bien gardés. Fouquier-Tainvilie était troublé comme Charles IX : la Seine lui semblait rouler du sang.

L'impératrice Salonine, femme de Galien, patrone de Plotin , représente bien le tout petit

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jbjet d'importance, la petite femme d'Etat ointe de littérature, la petite brebis de faux pasteur qui s'est fait inoculer des idées et qui jette avec une grande persistance son petit glapissement dans la dispute des doctrines. Oh ! le petit être, et qu'il tiendra ferme à faire dominer son docteur'.

Si j'étais introduit dans certains cénacles où i'espère ne mettre jamais le pied, je chercherais le type de Salonine : et je parierais bien que :'est cette maigrotte qui a fait, sans se montrer, :e mauvais petit bon livre, honnête et faux, que Tois académiciens , dont deux de la cinquième :lasse, estiment Tun des sages programmes de la 'éconciliation de TEglise avec l'esprit moderne.

Que Sénèque serait bien Népomucène Lemer- :ier, et qu'aisément Népomucène eût été Sénèque!

Cet ingénieur, sorti pj^emier de son école, qui ut saint-simonien, qui fut phalanstérien, qui fut •épublicain, représentant du peuple et membre lu comité de Constitution \ qui écrivit dans la Revue des Deux-Mondes ; qui est dans les afàires-, qui ne croit pas en Dieu, qui tâchera l'insulter le Gahléen en mourant , — à moins

qu'il ne meure ministre, et alors il aura un entretien confidentiel avec son curé *, — cette médiocrité, cette fatuité, cette insolence, que c'est bien Julien l'apostat !

Marius : figure renfrognée, gourmée et fermée 2

de vieux soldat -, proprement ce que nous appe- e

Ions la (( culotte de peau. » Sylla, qui faisait des ti vaudevilles, devait jouer et occire Marins.

Trois bustes de Socrate et un d'Aristide suggèrent des doutes sur ces grands hommes.

Le premier Socrate, c'est véritablement Silène, mais Silène fétiche et non pas dieu *, Silène ébauché et débauché, en pleine abjection, confinant au crétinisme. Le second présente une physionomie dégrossie , mais encore étrangement engagée dans la matière. Le troisième arrive à la beauté socratique. En le comparant au premier, on est en plein idéal. Lequel de ces trois bustes est le vrai Socrate ? Je parierais pour le premier*

Alors le Socrate historique serait de l'inven*tion de Platon et des autres penseurs prudents

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