LES DERNIERS VAINQUEURS AU COLISEE
Entre tant de héros qui ont combattu et vaincu dans le Colisée, il en est deux qui méritent une
184 LIVRI-: IX. — chaphrk xxxvjii.
mémoire spéciale. Mgr Gerbet, dans V Esquisse de Rome chrétienne, a écrit l'histoire du premier :
" En vain Constantin et, après lui, Constance avaient prohibé les jeux des gladiateurs. Les lois de l'empire, les lois de l'humanité restaient impuissantes contre la fascination que ces spectacles exerçaient toujours sur la société romaine, qui était encore en partie païenne. Ils furent à la fois défendus et tolérés. Quel était le coup de grâce que Dieu tenait en réserve pour opérer la conversion de l'amphithéâtre ?
« Du fond de l'Asie, un pieux anachorète, Almachius, était venu à Rome pour visiter les lieux saints; il s'y trouvait aux calendes de janvier, époque des spectacles. Le peuple était rassemblé dans Tamphithéâtre : voilà qu'Almachius a Tidée de le sermonner.
« Mais que fera-t-il, lui pauvre moine, lui inconnu ? Sera-t-il plus puissant que la puissance des empereurs ? Sera-t-il plus éloquent que tous les docteurs chrétiens qui ont tonné contre ces spectacles? Peut-il espérer de toucher le cœur de ce peuple, au moment où il est dans l'ivresse de ses cruels plaisirs ? Sera-t-il même écouté ? Gagnerat-il autre chose que d'être honni et chassé?
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u Une voix intérieure lui parle plus haut que toute cette prudence. Poussé par une sainte folie, il pénètre dans Tamphithéâtre, il monte sur les gradins, il s'en fait une chaire, il prêche le peuple, il lui reproche le crime de ses fêtes.
(( Cette étrange apparition excite quelque tumulte. Le préfet Alypius, qui est présent, ordonne qu'on le mette à mort sur-le-champ, comme coupable de sédition. Il y avait eu jusqu'alors des martyrs dans le Colisée, il y eut à ce moment un martyr du Colisée même.
« Almachius tomba, mais les gladiateurs ne se relevèrent plus. L'indignation qu'excita cette mort provoqua une loi implacable. Les flots de sang qu'avaient répandus dans Tamphithéâtre les martyrs de la foi n'avaient pas encore comblé la mesure, il lui manquait quelques gouttes de sang que devait v ajouter un martyr de la charité. »
L'autre martyr que je retrouve au Colisée, le dernier de tous, martyr volontaire comme Almachius, n'a pas eu à vaincre des ennemis de chair. Seul, obscur, inconnu, il s'est levé contre l'esprit du monde ; il a embrassé la Croix sous sa forme la plus repoussante.
l86 LIVRE IX. — CHAPITRE XXXVIII.
C'était un paysan de l'Artois. Il se nommait Benott-Joseph Labre; il vivait du temps de Voltaire. L'impiété, le luxe, la mollesse, Porgueil de Pesprit et l'orgueil du corps triomphaient dans le siècle *, la décadence atteignait tout. Ce paysan quitta l'heureuse maison de son père, et ne voulut être assuré ni de son gîte, ni de son pain.
Il s'en alla couvert de haillons, souvent rongé de vermine, visiter successivement les lieux saints de France, d'Espagne et d'Italie. Vagabond aux regards du monde, pénitent sous les yeux des Anges, chargé du rayonnant fardeau des abjections de la Croix.
Ayant vu Saint-Jacques de Compostelle et Lorette, et quantité d'autres sanctuaires, il vint à Rome. Ses vo^'ages étaient finis, sa pénitence continua, ou plutôt commença. Il embrassa Textrême pauvreté, distribuant aux pauvres les aumônes qu'on lui donnait, et se nourrissant de débris ramassés dans les rues.
Or, ce victorieux, qui dans un siècle d'absolue convoitise s'était armé pour conquérir l'absolue pauvreté, un instinct sublime l'avait amené à chercher son asile dans quelque recoin de cette arène où combattirent ceux qui ont vaincu le monde. Il y venait dormir sur la terre nue.