LES CATACOMBES
O pèlerins de Rome, Dieu vous préserve de descendre aux catacombes et de les parcourir, comme il m'est arrivé plusieurs fois, en compagnie de diverses dames de diverses nations! Il y en a
qui ont peur, et d'autres qui font semblant, et d'autres qui posent cent questions pour s'instruire. Dieu vous préserve de cela, fussiez-vous d'ailleurs conduits par M. de Pvossi. En ces caravanes, toute émotion s'éteint, toute poésie succombe.
?\I. de Rossi est un des plus vrais, des plus grands et des plus aimables savants qui aient existé. 11 est venu à son heure, par un dessein de Dieu, pour désenfouir, dérouler et lire cet immense volume de Thistoire primitive du Christianisme, quasi perdu. Il a reçu des dons à part. J'approche toujours M. de Rossi avec respect, comme un de ces hommes rares qui veulent être ce que Dieu a voulu qu'ils fussent, et qui cultivent selon les intentions de Dieu les dons que Dieu leur a faits.
Sa science est du génie. Elle sait d'avance ce qu'elle découvrira, elle connaît ce qu'elle découvre. Encore qu'elle ait des ailes, néanmoins elle ne dédaigne point de marcher, lorsqu'il le faut, à pas lents, demandant aux procédés les plus minutieux de l'érudition la confirmation des choses qu'elle a devinées. ^I. de Rossi a uiie parole claire, élégante et forte, qui illumine ces labyrinthes. Les catacombes ne gardent plus de mystères que pour lui. Mais il sait où sont leurs derniers secrets, et il sait aussi qu'il les arrachera.
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Il a mis à nu les racines de l'Eglise catJiolique. Il les montre plongeant directement dans l'Evangile. Entre l'Evangile et cet arbre merveilleux, que nous voyons au dehors, il n'y a pas de solution de continuité. L'hérésie ni l'incrédulité ne peuvent plus prétendre à dresser l'acte de naissance d'un dogme, pour le convaincre de bâtardise par ce fait même. Tout remonte aux Apôtres. Le Nouveau Testament est le grand guide dans les catacombes ; ensuite, les jpremiers Pères. Les fidèles du premier siècle ont cru tout ce que nous croyons, nous croyons tout ce qu'ils ont cru. Voilà ce que démontre de plus en plus ce beau travail souterrain. M. de Rossi aura la gloire d'être d'une certaine manière le plus ancien commue il est le plus récent des apologistes.
On voit grandir la société chrétienne. Elle grandit sous l'influence de ses croyances qui ne commencent pas, qui ne se forment pas, qui lui sont données toutes faites et que l'on reconnaît entières dans les symboles où elle les cachait aux païens. Cette histoire, l'archéologue a pu, grâce à Pie IX, la tirer des catacombes et la transporter au jour avec tous ses monuments. Pie IX, Vindex Antiqui^ tatis, libérateur de l'antiquité chrétienne, a donné le vaste Latran, pour en faire le plus émouvant musée et le plus noble livre qui soient au monde.
Dans ces murs illustres sont incrustées des
pierres plus précieuses que le diamant. Ce sont les inscriptions des catacombes, restituées avec une science sans égale, rangées par dates et par catégories. L'histoire dogmatique et civile de PEglise romaine est là ; elle confesse sa foi par la voix de ceux qui ont enseveli les martyrs et se sont fait enterrer eux-mêmes autour de leurs tombeaux. Là on voit Fesclavage disparaître, ou plutôt il a déjà disparu. Dans les catacombes, aucune pierre sépulcrale n'indique la condition d^'esclave ni celle' d'affranchi : il v a des alitmni^ des élciws, des enfants adoptifs.
Malgré Timportunité de certains curieux que Ton aimerait mieux rencontrer deux fois ailleurs, — et qu'il serait encore plus agréable de ne rencontrer jamais, — c'est un charme d'écouter M. de Rossi au Latran, de le suivre dans les catacombes. Oui, un charme, puisque là surtout Tempire et Tenfer furent vaincus. Ces noirs et interminables corridors, garnis à droite et à gauche de plusieurs rangs de sépultures, ces profondeurs où saint Jérôme sentait la terreur du silence, ils sont nos berceaux, nos arsenaux et nos champs de bataille. Là, notre race est née et s'est allaitée de sang immortel, là, elle s'est formée à la lutte, là, elle a triomphé.
Ils venaient ici ensevelir leurs morts et ils apprenaient à ne craindre que la vie. Ils venaient
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se cacher, mais pour se munir d'armes plus sûres. Ils étaient privés de la clarté du jour, mais ils allumaient les flambeaux de Tautel dont la clarté illuminait le chemin des cieux. Ils ne voulaient vaincre qu'eux-mêmes ; mais parce qu'ils vainquaient en eux-mêmes toutes les concupiscences. Dieu leur donnait la victoire sur le monde. Les pioches furtives qui creusaient les catacombes et qui les agrandissaient sans cesse pour faire place à la multitude des martyrs, sapaient le Capitole et le Palatin.
Ils emplirent ces lieux de sang, de larmes, de prières. Ils y déposèrent, avec leurs corps mutilés, toutes les iniquités de Rome dont ils avaient souffert le poids et Tinjure, et dont ils ne tiraient vengeance qu'en les pardonnant. O vengeance terrible et inexorable ! Quand la mine fut chargée, Dieu ralluma d'un coup de tonnerre, et l'Eglise sortit des catacombes pour rebâtir Rome qui croulait. Mais les débris de Rome ne cessèrent de crouler jusqu'à ce qu'ils eussent écrasé et le Sénat et le Peuple, et les bêtes et César.
Lorsque, remontant au jour, du sol extérieur des catacombes, on contemple Rome, ses ruines et ses dômes, et Pimposante masse de Saint-Pierre que couronne la croix, on songe aux hypothèses des géologues sur les effets du feu central. Ce volcan
des catacombes, ce feu divin a produit des affaissements et des soulèvements ; les fiertés du Capitole et du Palatin se sont affaissées et enfoncées sous r herbe, et cette montagne éternelle du Vatican a surgi, portant dans le ciel la croix qui domine le monde.