LA MAISON DE PL'DENS. 2 I
die, elle fit une église, dédiée sous le nom de . bienheureuse Pudentienne. Non loin, dans la le de Latran , une autre église porta le nom z Praxède, qui l'avait donnée.
Alors une violente persécution s'alluma et beau- 3up de chrétiens reçurent la couronne. Praxède 1 cacha un grand nombre, et elle les nourrissait à . fois du pain de la terre et de la parole de lieu.
L'empereur Antonin ordonna d'investir l'ora- )ire de Praxède et de faire périr , sans les en- :ndre , ceux que l'on y trouverait. Vingt-deux
furent tués ce jour-là , et avec eux le prêtre imétrius.
« La bienheureuse Praxède ensevelit leurs )rps. Après quoi , accablée d'afflictions, elle )uhaita de mourir. Ses larmes montèrent au el -, cinquante-quatre jours après la passion de s frères, elle s'en alla à Dieu. Et moi, Pasur, prêtre , j'ai enseveli son corps près de son ^re Pudens. »
Saint Justin tenait son école dans les dépenmces de cette même maison de Pudens. Traait devant le préfet, il dit : J'ai habité, au
2 10 LIMŒ X. — CHAinTRE II.
bain TimiotiniDU. » Timothéc était un autre petit-fils de Pudens , frère de Novatus, de Pudentienne et de Praxède.
Sous ces voûtes témoins du courage des vierges, sur ce pavé de martyrs, le philosophe Justin donnait un enseignement encore nouveau.
(c Recevez une doctrine toute divine, qui ne /c forme pas des poètes et des orateurs, mais des a hommes \ qui divinise en quelque sorte l'homme, (( guérit les passions, réforme le cœur, détache de (( la terre, élève vers le ciel, procure Timmorta- (( iité. ))
Il disait aux empereurs: ce Nous n'adorons que (( Dieul seul *, mais nous sommes disposés à vous a obéir en tout le reste, vous reconnaissant pour (c nos souverains. Nous demandons constamment « à Dieu qu'avec la puissance vous ayez aussi un ^< esprit droit et une conduite sage. Que si vous « dédaignez nos remontrances, nous n'y perdrons <( rien. Nous savons que chacun souffrira dans les (c tlammes éternelles la peine due à ses crimes. « Oui, Dieu demandera compte à chacun de tout c( le pouvoir qu'il lui aura donné. ))
L'empereur — c'était Marc-Aurèle — fit tuer Justin, à l'âge de soixante -quatre ans. Mais, ces
choses étaient dites, et le monde n^ignorait plus que rempereur avait un juge.
Telles sont les origines de Téglise de Sainte-Pudentienne qui s'élève entre le Viminal et TEsquilin, au pied de Sainte-Marie-Majeure.
« Ici, dit La Gournerie, l'on vit réunis pour la première fois dans un palais romain, le courage, la prière, la chasteté, Thumilité, la charité. Ici ont été affranchis les premiers esclaves. Ici, à côté des jardins de Sénèque trop riche, Senecœ prœdivitis, les trésors des consuls et des sénateurs devinrent le patrimoine des pauvres. De cette maison est sortie toute une civilisation nouvelle pour Rome et pour le monde. »
A piai^a Navona, l'ancien cirque Agonal s'élève, magnifique, Téglise consacrée à Dieu sous le lom d'Agnès, vierge et martyre. Là, s'ouvrait
2l8 LIVRE X. CHAPITRE III.
Tantre d'infamie où les bourreaux tramèrent cette enfant qui venait de vaincre les supplices.
O haine de l'enfer contre le Christ ! O science de Fenfer à nous séparer du Christ î O témoignage de Tenfer contre lui-même en faveur des enfants du Christ ! Les bourreaux se dirent entre eux : « Cette vierge ne craint pas la mort, mais elle craindra les souillures-, souillée, elle abandonnera son Christ. »
Ils la jetèrent nue dans cette fange, Dieu lui fit un voile. Un malheureux voulut insulter la vierge, il tomba mourant à ses pieds. C'était là, c'est le même emplacement, c'est le lieu même -, le sol et les murs de l'autre forment la cr^-pte du temple gracieux, dédié par excellence à la virginité.
Sous ces voûtes purifiées et sanctifiées, on se souvient des beaux vers qu'y trouva Prudence : « Agnès dit au juge : Le Christ n'est pas si ou- (( blieux des siens qu'il souffre de perdre le trésor (( de leur pureté. Que ton glaive se rougisse de (( mon sang; tu ne profaneras pas mon corps î
(( Et lorsque, sortie sans tache, elle vit avance cer le bourreau , elle s'écria : Voici celui que (( j'aime ! frappe , que ce glaive déchire ma poi-
« Alors, épouse du Christ, franchissant ces té- (( nèbres, j'entrerai au plus haut des cieux. Roi (( éternel, ouvre tes portes ! Mon Christ, appelle (( à toi cette àme qui n'aspire qu'à toi ! »
Rome, toujours couronnée, dispose de tout en souveraine. Elle voit accourir tous les hommages, elle puise à tous les trésors. Les reliques des Saints remplissent ses lieux sacrés; les uns sont nés de ses entrailles, les autres sont venus de tous les points du monde.
Pour les glorifier, elle prend dans les Ecritures, elle complète, elle éclaire, elle ajoute; ou le Saint-Esprit Tinspire, ou il lui donne de reconnaître son inspiration dans toute voix par laquelle il a parlé.
En l'office de sainte Agnès , Rome chante le doux panég}Tique , écrit par saint Ambroise au livre de la Virginité. Quelles tieurs plus sereines lui eussent pu fournir un miel plus pur?
(( Agnès avait treize ans quand elle souffrit le <( mart^Te. La tyrannie n'épargne pas un âge « si tendre, la foi trouve de tels témoins.
« A cet âge, la jeune iille tremble au regard « irrité de sa mière*, ur.e piqûre d'aiguille la fait
« pleurer. Intrépide , Agnès affronte le glaive. « Elle n'est pas mure pour le combat, et déjà « elle est capable de la couronne.
(( On veut la contraindre d'allumer la torche « aux autels d'un dieu sacrilège^ elle répond : ft Ce ne sont point ces flambeaux que portent les « vierges du Christ. Votre feu éteint la foi, votre i( flamme éteint la lumière. Que mon sang étei- « gne vos brasiers ! » jÉi
(c Avant de recevoir le coup, elle s'enferme de (c ses vêtements. Elle est morte et la pudeur « veille encore; elle est tombée à genoux et sa « main voile son visage. »
Après saint Ambroise , écoutons encore Prudence :
(( L'âme brillante s'élance hbre à travers les « airs ; un groupe d'Anges l'accompagne sur le « sentier lumineux.
(( En bas, elle voit la terre environnée de té- (( nèbres ; elle dédaigne tout ce qui s'agite au (( sein du noir tourbillon, tout ce qu'emporte la « mobilité du temps.
« Elle regarde en bas les empires, les dignités,
« les honneurs, tout ce qui enfle les mortels in- (c sensés ; elle sait ce que vaut la puissance dont « leur soif veut s'emparer par tant de crimes; te elle sait ce que vaut la splendeur des palais, i( la vanité des parures.
« Elle domine la colère, les craintes, les désirs, (( les dangers renaissants ; elle est préservée des (( joies rapides, des chagrins si longs, des tor- « ches de Tenvie qui souillent de leurs fumées « nos espérances et nos succès; elle est à Tabri « du plus affreux des maux, Pidolâtrie, honteux (f nuage planant sur le monde.
« Le Dieu du ciel vient au-devant de la marte tyre, et ceint de deux couronnes son chaste « front; sur Tune et sur l'autre, un chiffre de ce lumière exprime mystérieusement la perfection « des mérites qu'Agnès a conquis.
<( O Vierge heureuse, ô nouvelle gloire, noble « habitante des cieux, incline vers nous ta tête a ornée du double diadème. Le Dieu suprême te jcc donna de rendre chaste un jour le lieu même |« de rimpureté.
I « Inondant mon cœur de lumière, un regard
V de ta bonté le rendra pur. Ce que ton œil
|.t effleure, comme autrefois ce que ton noble
(( pied toucha, participe aussitôt à la pureté qui « réside en toi. »
Tel est renseignement de la bienheureuse Agnès, vierge et martyre. Nous avons visité la crypte du cirque Agonal ; nous y avons trouvé la foule, nous la reverrons sur la voie Nomentane, où Taimable vierge a son tombeau, merveilleuse fleur au milieu d'une catacombe.
Sainte Bibiane est connue et vénérée, mais sainte Agnès est populaire et chérie. Toute la journée, réglise et les cr3^ptes ont regorgé de fidèles. Quelles prières s'épanchent sur ce sol transfiguré par le miracle !
Il en jaillit comme une source qui brûle, qui délivre et qui rafraîchit*, et un involontaire mouvement vous fait offrir le front et la poitrine au choc de ces ondes salutaires. J'avais là mes filles...
O Saints de Dieu , qui dira les conseils dont vous fortifiez les âmes, et les clartés, et les sérénités, et Tamour qu'on emporte d'auprès de vos poussières vivantes î
Lorsque Agnès eut reçu la couronne, ses parents relevèrent son corps et l'emportèrent, disent
les Actes, cum omni gaudio , en toute joie, dans un de leurs domaines sur la voie Nomentane. Là, ils Pensevelirent.
En ce même lieu, Emérentienne, sœur de lait d'Agnès, non encore baptisée, reçut le martyre. Emérentienne priait sur le tombeau. Les païens la surprirent, et ne pouvant lui faire renier Dieu, ils la tuèrent là.
Le huitième jour après le martyre, revenus à ce tombeau deux fois saint, où l'on pouvait rencontrer la mort, mais cette mort qui est la porte assurée de la vraie vie, les parents d'Agnès priaient et pleuraient.
Agnès leur apparut , revêtue de lumière , entourée de vierges éblouissantes comme elle. A sa droite était un agneau d'une blancheur éclatante. Elle leur dit : Ne pleurez plus. Celui que j'ai uniquemient aimé sur la terre, je vis auprès de
lui dans le ciel.
C'est pourquoi l'Eglise fait une seconde fête d'Agnès. Elle chante : « A. sa droite , l'agneau plus blanc que la neige, le Christ, la consacrait son épouse et sa martyre. — Dans ton éclat, ô vierge! et dans ta beauté parfaite, —avance, :( marche et saisis la couronne ! »
La basilique de Sainte-Agnès fut élevée par Constantin, à la prière de sa fille Constance, qui reçut le baptême près de là. Une vingtaine d'années s'étaient écoulées depuis qu'Agnès avait été condamnée à l'infamie et à la mort, lorsque la fille de l'empereur voulut être baptisée sous sa protection.
Les révolutions, les pillages, les incendies ont respecté la basilique Nomentane. Il semble que la main de Satan ne peut toucher à ce que le nom d'Agnès protège ; les siècles n'y savent point laisser leur trace aussitôt effacée. La frêle fleur a plus résisté que les chênes, Tagneau a repoussé les lions. J
Autour de l'église s'étend une glorieuse catacombe. Les reliques d'Agnès sont sous l'autel resplendissant, sa statue le couronne. Partout les marbres, les mosaïques et l'or fleurissent et sourient.
Tout est joie, amour, beauté, splendeur*, grâce de l'enfant, gravité de la vierge, allégresse de la martyre, richesse et majesté de l'épouse du Christ.
Tous les ans, au jour de la fête, deux agneaux sont bénits sur l'autel, et confiés à des vierges consacrées qui en prennent soin.
De leur laine, on tisse les palliums que le Souverain Pontife envoie comme signe de juridiction à tous les patriarches et métropolitains du monde catholique.
Cet ornement sera sur leurs épaules un symbole de la brebis du bon pasteur ; don du Pontife romain, il figure en même temps la force de Pierre let la douceur d'Agnès.
!Sous l'empire d'Alexandre Sévère, Martine, ierge romaine, orpheline et possédant de grands iens qu'elle distribuait aux pauvres du Christ, :çut l'ordre d'adorer les faux dieux.
Ayant refusé, elle fut frappée de verges, déchirée ^ec des ongles de fer, puis enduite de graisse l'uiUante et exposée aux bêtes; mais les bêtes approchèrent point de la vierge du Christ.
les I
Jetée sur un bûcher, elle sortit vivante des flammes. Quelques-uns de ses bourreaux, touchés de la grâce de Dieu, confessèrent le Christ et moururent fidèles dans les tourments.
Tantôt le corps sanglant de la martyre répandait une splendeur très-brillante et une odeur trèssuave, tantôt elle apparaissait élevée sur un trône, chantant les louanges de Dieu.
Le juge lui fit trancher la tête. Aussitôt Ton entendit une voix d'en haut qui appelait la vierge! triomphante. Toute la ville trembla; plusieurs | adorateurs des idoles se convertirent au Seigneur.
Urbain Mil trouva le corps de la martyre dans une antique église sur le penchant du mont Capitolin. Ce Pape ayant restauré Fédifice, les reliques y furent solennellement replacées.
A cette occasion, Urbain VIII composa les hymnes que Ton chante au jour de sainte Martine et qui font partie des prières annuelles pour la délivrance de Jérusalem. — Cest le dernier cri de la croisade.
Lorsque l'Europe s'endormit devant le péril, r Eglise ne cessa pas de veiller. Non loin de l'Arc de Titus, à deux pas de la prison où Pierre fut enchaîné, PEglise pousse encore son cri vigilant :
(( O Martine, de tels autels sur lesquels Pencens (( s'élève, montent vers toi nos prières assidues.
(( Rassemble tous les rois avec leurs hommes de (( guerre sous l'étendard de la croix, délivre Jéru- (c salem et arrache à jamais le rempart de « Tennemi. »
(( Et Toi, éloigne de nous les joies mauvaises, (( Toi dont le bras soutient les martyrs. Dieu Un, « Trinité ! Qu'il te plaise donner à tes serviteurs « cette lumière par laquelle, clément, tu fais le (( bonheur des âme^ î »
Comme chez Bibiane et chez Agnès, nous avons rencontré chez Martine cette fouie grave qui se rend au jour de réception des Saints. Même recueillement, même amour vivant, plus fort que la mort.
Mais pourquoi ici le nom de la mort? Ici, il nV a point de mort. Ces tombeaux sont des foyers d'où s'élance l'indestructible vie. Ici deux choses éclatent : l'amour immortel, la virginité féconde,
La crypte de Sainte-^Iartine est des premières entre les merveilles souterraines de Rome. Pierre de Cortone, artiste abondant et magnifique, en a été l'architecte, le décorateur et le donateur.
Dans ce travail somptueux, on sent l'amour qui croit n'avoir jamais fait assez. Pierre avait été nourri par Taumône. Il s'éprit d'amour pour cette vierge martyre dont Dieu faisait reparaître les ossements.
Il prodigua les marbres, For et les pierres précieuses sur les restes qui lui inspiraient ce noble amour -, et il prit là son tombeau, à l'entrée de la cr}^pte, comme un serviteur à la porte de son maître.
Du seuil de Sainte-Martine, quelle scène pour la pensée î Les murs du Capitole, la prison Mamertine, l'arc de Sévère, le temple de Faustine, les hauteurs du Palatin, tout le Forum!
Le mouvement était plus grand et plus recueilli qu'à l'ordinaire. Dans les conversations, les choses du moment éveillaient celles du passé. Appuyé au souvenir des Saints, on regarde avec plus de fermeté Tavenir, et celui qu'un incident ramène en lui-même voit mieux dans son cœur.
Quelques arrivants nous donnèrent des nouvelles de Paris. Elles n'étaient pas bonnes. Hélas! peu de bonnes nouvelles viennent à Rome de Paris. Mais quoi ! voici Tare de Septime Sévère, et il est
moins vivant que Téglise de Martine. L'Empereur dit : Omni a fui et nihil expedit ; la martyre dit : Gloria i?i excelsis Deo.
Des Polonais nous serrèrent la main. Les dernières lettres leur apportaient des édits de proscription et des relations de supplices. Parmi eux était une veuve, une mère : à son visage, nous devinons ce que ces lettres lui ont appris. Des blessures des mères et des vierges, jadis, maintes fois, on vit couler le lait avec le sang. Ce lait miraculeux, les bourreaux s'en sont abreuvés, et ils ont été enfantés au Christ par ces vierges martyres , et ils sont devenus les fils de ces mères dont ils avaient égorgé les fils.
Nous vîmes des Anglais, non pas de ceux dont la piété ingénue et profonde édifie les plus chrétiens, mais de ceux qui promènent dans Rome, avee un surcroît d^orgueil, l'insolence de leur curiosité. Attendons, et regardons le Forum en ruine, et souvenons-nous de Tyr et de Babylone qui n'ont plus de lieu sur la terre.
Fra Gaudenzio me dit : « Pierre est captif pour la mort, et Theure en est fixée : et qui se lèvera dans le monde afin de délivrer Pierre ? » Il ajouta : « Mais TEglise prie comme elle priait aux jours d'Hérode. Sous le Capitole. voici la
prison Mamertine -, au sommet du Capitole , voici la croix; là-bas, à l'extrémité du Forum, joigrxam le Colisée, nous voyons Tare de Constantin. ))
Sur la rampe du Capitole montaient et descendaient des groupes de moines et d'écoliers. Nous distinguumes les prêtres polonais de la Résurrection. Fra Gaudenzio poursuivit : « Ceux-ci vivent et les martyrs ne sont pas miorts. En vérité, j'aime à voir quelles ressources Dieu se ménage pour rompre les glaives de Satan ! En vérité, si vous cherchez où est la vie, n'allez pas plus loin! Ici est le grain de sable qui borne l'océan de la mort î Ici a pris naissance et s'est enracinée la vie. ))
J'aperçus un homme que je croyais loin, dans une retraite où de grands chagrins l'avaient jeté. Son visage portait l'empreinte de la douleur vaincue-, on sentait qne ses yeux n'auraient plus de larmes et cette lèvre plus de sourire.
Il m'embrassa. — « Oui, me dit-il, c'est moi, et tu me revois victorieux. Mais, ce que je n'avais osé espérer même après avoir reconquis la force, j'ai rencontré ici la consolation et la paix.
SAINTE MARTINr:. 2.^1
« J'avais tout perdu, même ce qui d'ordinaire reste à Tabri des coups du sort, même la bonne renommée. J'étais ruiné, trahi, calomnié, sans secours au dehors, sans espérance en moi.
<( J'ai tout retrouvé ici. Il n^ a point de malheureux ici. J'ai trouvé Dieu, l'art, Thistoire, Tout m'a parlé, m'a consolé. J'ai revu la terre souriante et le ciel serein.
« Que de désastres pour m'adoucir mes désastres ! Que de ruines devant lesquelles ma ruine disparaissait ! Mais surtout que de grandes victimes de riniquité humaine, longtemps accablées, maintenant triomphantes !
(( Courbé sur cette terre incomparable, j'ai respiré la miséricorde et la justice. En étudiant les œuvres des puissants, j'ai entendu le perpétuel soupir qui venge le faible.
i( Aux vastes désirs les attentes trompées. Le conquérant a senti ses bornes ^ l'empereur a tremblé et s'est ménagé des cachettes inutiles-, l'artiste a vu le nuage s'épaissir entre lui et l'idéal un instant aperçu.
(( Le grand partage du bonheur, la vie heureuse a été le lot des petits. L'ouvrier qui déblaye le
palais impérial , rit en mangeant son pain noir dans la salle de festin où César a craint le poison.
(( Viens là-haut : tu n^ verras plus les aigles romaines; mais la postérité des moineaux du Palatin chante encore sur ces sommets où tant de générations d'empereurs n^ont pu enfoncer leurs racines arrosées de tant de sang. Ni les rois, ni la république, ni Pempire, ni les barbares n'ont pu déposséder les passereaux.
« Partout nous admirons des œuvres que l'artiste lui-même a trouvées imparfaites et qui n'ont laissé à son génie que Pintime amertume de se sentir vaincu. Virgile a voulu brûler V Enéide; Raphaël, au comble de la gloire, cherchait encore ; je doute que Michel-Ange ait admiré sa sixtine autant que je fais.
« Le Saint lui-même, dans les entraves de son corps, expérimentant sa faiblesse, a gémi et pleuré, et il aurait perdu courage si Dieu l'avait permis. Mais c'est lorsqu'il pleure , qu'il se sent fort de la force de Dieu. Il exalte sa misère, il sourit aux tortures, et son espérance triomphe quand la mort lui apparaît.
(( L'homme séparé de Dieu voit sous ses pieds le néant *, néant des œuvres, néant du triomphe.
néant de la vie, véritable néant. Pour Tâme chrétienne, Tabîme est en haut, le bel abîme d'azur, rinfini plein de Dieu : elle se réjouit et s'élance dans cette lumière.
(( Et c'est là , c'est là que sont mes regards ; c'est de ce côté que Dieu les a tournés par ce coup violent qui est venu m'arracher de mes travaux, détruire ma fortune et, comme je le crus, anéantir ma vie. ^
« Loué soit Dieu, bénie soit sa Rome très-belle et très-sainte, où quand je croyais avoir tout perdu, j'ai retrouvé plus que touf, car je n'avais perdu que la tranquillité, et j'ai trouvé la paix. »
En ce moment, passait, gravissant le Capitole, jne longue file de ces pénitents mystérieux que .'on appelle sacconi. Les sacconi appartiennent lux sommités de la population romaine -, il y a Darmi eux des prélats et des princes*, mais on ne es connaît qu'au moment où leurs confrères vienlent les mettre au cercueil.
Nous eûmes la pensée de visiter l'église de la :onfrérie, située au pied du Palatin. C'est une •Qtonde d'aspect rigide, sans ornements et sans )auvreté. On y sent le dépouillement plutôt que
le dénùmenf, ce caractère particulier de cette association , formée de riches qui veulent rendre compte, et d'heureux suivant le monde, qui n'oublient pas la mort.
La chapelle et la cour sont pavées de pierres tombales toutes pareilles. Elles disent le nom et les qualités du confrère enterré là, son nom de religion, la date de sa mort. Il y a des noms illustres. Nous lûmes celui d'un prince de la maison de Savoie-, optimam partem eligit.
Dans la salle du chapitre, devant le siège humble du prieur, la dalle porte un emblème de mort et deux mots-, Lmbra, Lume?i. Voilà le grand secret -, heureux qui le possède! Ombre ici, lumière de l'autre côté. Nous commençons par l'ombre et par la mort, nous pouvons finir par la lumière et par la vie.
SAINTE CKCILE. 2 D :)
Dans la glorieuse multitude des Elus, une partie, qui est elle-même une multitude, porte les noms que le monde connaît -, dans cette seconde multitude , il 3^ a des premiers rangs ; dans ces premiers rangs , il y a des places premières. Là est assise Cécile, honorée de la terre et du ciel, vierge, épouse, martyre, apôtre, brillante parmi ces êtres grands et purs que le Christ a prévenus d'une particulière dilection et de qui Ton peut répéter ce que saint Ephrem a dit par excellence de la ^^ierge Marie, qu'ils sont « la bonne grâce de la nature humaine. »
Entre ces immortalités dont Rome est le trône terrestre , Cécile , à côté de Pierre et de Paul , rayonne de sa victoire sur la mort. Entourée d^une garde de vierges, ayant auprès d'elle ceux qu'elle aima, elle habite sa maison vivante, où elle reçoit les hommages des vivants. Sous des marbres plus précieux que Tor,^ elle repose dans
le premier cercueil qui lui fut donné, dans sa chair embaumée des seuls arômes de la virginité et du martyre, dans la robe magnifique qu^elle revêtait comme un suaire et qu'elle a de ses propres mains serrée autour de son corps sacré.
Dieu a voulu que ce même nom de Cécile brillât dès les temps antiques et décorât d\m rayon de pureté le frontispice de l'histoire romaine. La grande famille des Cascilius, si élevée dans le patriciat, se glorifiait d'avoir pour aïeule la femme du premier Tarquin, cette Caïa Caecilia Tanaquil, type de la pudicité conjugale, matrone honorée du peuple-roi. Les Romains lui avaient érigé une statue au Capitole ; ils gardaient dans les temples sa quenouille garnie de laine, son fuseau et une robe tissée de ses mains.
Tous les honneurs de la République, toutes les grandes magistratures, tous les triomphes avaient illustré les Caecilius. Parmi les filles même, plusieurs ont laissé un nom : Ceecilia, fille de Metellus le Baléarique, citée par Gicéron ; Cœcilia, fille de Metellus le Dalmatiqiie, épouse d'/Emilius Scaurus et ensuite de Sylla -, Cgecilia, fille de Metellus le Crétiqiiey si célèbre par le tombeau que la magnificence de son époux lui éleva sur la voie Appienne.
SAINTE CÉCILt:. 237
Or, dans les temps d'Alexandre Sévère, empereur clément, qui (( souffrit, dit Lampride , qu'il y eût des chrétiens, » le successeur de saint Pierre, Urbain P'', habitait une grotte creusée sous un temple des idoles, aux portes de Rome, non loin, du tombeau de Csecilia Metella. C'est là que les fidèles, décimés et multipliés par la récente persécution nouvelle, venaient aux exhortations du Pontife et amenaient les néophytes pressés de recevoir le baptême. Des pauvres de Jésus-Christ, mendiants en apparence, se tenaient sur la voie, autant pour guider l'étranger que pour avertir si quelque péril s'annonçait.
Dans le nombre des fidèles que ces pauvres étaient accoutumés de voir et dont ils transmettaient fréquemment les messages au pontife errant ou caché, ils admiraient une jeune fille, presque encore une enfant, dont la foi et la charité brillaient même en ces jours illustres du martyre. Elle était leur humble sœur et elle portait le grand nom de Cœcilius, si fier et si retentissant. Seule chrétienne de sa famille, elle sortait de son palais plein de trophées et de couronnes et elle venait dans les cryptes sanglantes où les mystères du Crucifié se célébraient sur les restes des confesseurs.
Alors le martyre était la tin probable et imminente de toute vie chrétienne. Cécile le savait et elle y trouvait la joie de son cœur. En attendant rappel du Christ, elle vivait d'avance avec lui, et sa prière ne cessait pas. Le livre des saints Evangiles reposait caché sur sa poitrine. Comme pour se créer une assurance de plus qu'elle répandrait son sang, elle voua au Christ sa virginité. Le Christ, répondant à son amour, lui rendit visible TAnge qui veillait sur elle, et elle vit que F Epoux divin l'agréait et la garderait.
Cependant les parents de Cécile rengagèrent à ^'alérien, qui était jeune, noble et bon, et qui Taimait ardemment, mais qui portait le joug des idoles. Cécile avait pour Valérien Taftection d^une sœur; elle chérissait son âme, espérant Tamener à Dieu. Tremblante et confiante, elle se prépara pour le combat. Sous sa robe tissée de soie et d'or, elle cacha un cilice ; elle multiplia ses jeûnes et ses prières, et, remplie de force intérieure, elle abandonna sa main.
Les noces furent célébrées suivant le rite païen, où demeurait plus d'un reste de Tantique gravité des mœurs, jadis tout imprégnées du souvenir et de l'attente des dignités de l'âme humaine. L'épouse portait la robe de laine blanche unie dont la simplicité devait rappeler celles que tisssait la
Dyale matrone Caïâ Cœcilia -, ses cheveux, partaés en six tresses, imitaient la coiffure des vestaîs, privilège des jeunes épouses au jour du ma- :age, dernier hommage à la virginité ; elle avait .ir la tête le flammeuni^ symbole de la stabilité ans le lien conjugal, car ce voile couleur de flamme istinguait les femmes des flamines, lesquelles ne ouvaient divorcer. Ainsi le Paganisme lui-même rotestait contre ses propres corruptions.
A la chute du jour, la mariée fut conduite à sa ouvelle demeure. Les torches nuptiales précéaient le cortège, la foule applaudissait, la vierge on versait en son cœur avec le Dieu des martyrs, ^lle entra dans la maison où elle apportait la mort t la vie, la ruine absolue et l'immortelle gloire, ous le portique, orné de tentures blanches et de eurs, Valérien l'attendait. Suivant l'usage, il lui emanda : ce Qui es-tu ? » Elle répondit par la 3rmule consacrée : « Là où tu seras Caïus, je seai Caïa. » Autre souvenir de la première Cœcia, plus auguste dans cette bouche chrétienne î jnsi r Eglise belle, jeune, aimante et pure, entrait ans le monde païen pour l'échauffer de son amour t le laver de son sang.
Quelques rites superstitieux lui furent sans doute Dargnés -, d'autres purent s'accomplir. On lui prénta Teau, signe de la pureté qui doit orner 1 "épouse;
on lui remit une clef, symbole de l'administration intérieure confiée à sa vigilance -, on la fit un instant asseoir sur une toison de laine, mémorial des travaux domestiques. Durant le souper des noces, elle entendit chanter l'épithalame, et les musiciens remplirent la salle du son de leurs instruments. Au milieu de ce concert profane, Cécile aussi chantait, mais dans le secret de son cœur et pour Dieu seul. Elle chantait avec les Anges, et elle disait au Seigneur : « Gardez sans tache mon cœur et mon corps et faites. Seigneur, que je n'aie point à rougir 1 »
Et lorsque les époux se trouvèrent seuls, dans la chambre nuptiale, Cécile, forte de la vertu d'en haut, s'adressa doucement à Valérien : « Ami très-cher, lui dit-elle, j'ai un secret qu'il faut que je te confie, mais peux-tu me promettre de ne le point livrer ? )> Ayant reçu le serment du jeune homme, elle reprit : « Écoute. Un Ange de Dieu veille sur moi. Car j'appartiens à Dieu. S'il voit que tu m'aimes d'un mauvais amour, il me défendra et tu mourras : mais si tu respectes ma virginité, alors il t'aimera comme il m'aime et sa grâce s'étendra aussi sur toi. »
Troublé , Valérien répondit : « Cécile, pour que je puisse croire à ta parole, fais-moi voir cet Ange.
SAINTE CECILE. 24 l
Quand je Taurai vu, et si je reconnais qu'il est FAnge de Dieu, alors ce à quoi tu m'exhortes, je le ferai. Mais si c'est un autre homme que tu aimes, sache que je vous frapperai de mon glaive, et toi et lui. » Cécile reprit : « Si tu consens d'être purifié dans la fontaine qui jaillit éternellement, si tu veux croire au Dieu unique, vivant et véritable qui règne dans les cieux, tu pourras voir l'Ange qui veille sur moi. » Valérien dit : « Et qui me purifiera afin que je vois l'Ange ? »
Cécile répondit : a II est un vieillard qui purifie les hommes afin qu'ils méritent de voir l'Ange de Dieu. Va par la voie Appienne jusqu'au troisième milliaire. Là tu trouveras des pauvres qui demandent l'aumône aux passants. J'eus toujours soin de ces pauvres et mon secret leur est connu. Tu les salueras de ma part et leur diras : Cécile m'ejîpoie vers le saint vieillard Urbain. J'ai lin message secret à lui transmettre. Arrivé en présence du vieillard, tu lui rendras mes paroles. Il te purifiera et te revêtira d'habits nouveaux. A ton retour, dans ce lieu où nous sommes, tu verras l'Ange saint, devenu aussi ton ami, et tout ce que tu auras demandé, il te le donnera. »
Valérien courut au Pontife, et celui-ci l'ayant écouté, s'écria : « Seigneur Jésus-Christ, semeur
des chastes résolutions, recevez le fruit de la semence que vous avez déposée au cœur de Cécile. Seigneur Jésus-Christ, bon Pasteur, Cécile, votre brebis éloquente, vous a bien servi. Cet époux qu'elle avait reçu semblable à un lion impétueux, en un instant, elle en a fait un agneau trèsdoux. Le voici déjà î Déjà il croit, puisqu'il est venu. Ouvrez donc. Seigneur, la porte de son cœur à vos paroles • qu'il reconnaisse que vous êtes son Créateur et qu'il renonce au démon ! »
Tandis qu'Urbain prolongeait sa prière, un second vieillard, d'aspect auguste, couvert de vêtements blancs comme la neige, apparut, tenant un li\ re en lettres d'or. Ce vieillard était Paul, Tapôtre des Gentils, la seconde colonne de l'Eglise romaine. Présentant le livre, il dit à Valérien : « Lis, crois, mérite de contempler TAnge dont la vierge Cécile t'a promis la vue. » Valérien lut ces paroles : « Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu, Père de toutes choses, qui est au-dessus de tout et en nous tous. )> Le vieillard dit : « Crois-tu qu'il en est ainsi ? d Valérien s'écria : « Rien de plus vrai ^ous le ciel ! »
Cécile était restée en prière dans la chan\bre nuptiale. Lorsqu'elle vit entrer Valérien, elle connut aussitôt que le Christ et elle avaient triom« phé. Valérien portait la tunique blanche des néo-
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>hytes. Et lui, au même instant, connut que le -hrist et Cécile étaient fidèles en leurs promesses : >rès de l'épouse vierge, il vit debout TAngc au isage de flamme , aux ailes splendides , tenant lans ses mains deux couronnes de roses et de îs.
L'Esprit bienheureux posa Tune des couronles sur la tête de Cécile, l'autre sur la tête de ^alérien, et leur dit : « Des jardins du ciel je ous apporte ces fleurs. Conservez-les par votre lureté, elles ne se faneront jamais et jamais ne lerdront leur parfum ^ mais ceux-là seuls les erront qui seront purs comme vous. Et mainteant, ô Valérien, parce que tu as acquiescé au œu de la chasteté de Cécile, le Christ, Fils de )ieu , m"a envoyé vers toi pour recevoir toute iemande que tu aurais à lui adresser. »
^^alérien répondit à l'Ange : « La grande doueur de ma vie, c'est Pamitié de Tiburce, mon rère unique. Maintenant je suis affranchi du péil , je me trouverais cruel d'y abandonner ce rère bien-aimé. Je réduirai donc toutes mes denandes à une seule : je supplie le Christ de dé- Trer mon frère Tiburce, comme il m'a délivré ici-même, et de nous rendre tous deux parfaits ans la confession de son nom. » L'Ange raieux lui dit : « Parce que tu as demandé au
Christ cette grâce qu'il est encore plus empressé de t'accorder que tu ne l'es à l'obtenir, de même qu'il a gagné ton cœur par Cécile, ainsi par toi il gagnera le cœur de ton frère-, et Tiburce et toi , vous conquerrez la palme du matyre. » L'Ange disparut, les époux continuèrent de s'entretenir comme s'ils le voyaient encore, et le véritable amour inondait leurs âmes de ses clartés qui ouvrent déjà le ciel.
Au jour, Tiburce entra. S'approchant de Cécile, devenue sa sœur, il la salua par un baiser. — Mais, dit-il, d'où vient, ma sœur, cette senteur de roses et de lis en cette saison ? Elle m'enivre, et il me semble que tout mon être en est soudain renouvelé. — O Tiburce, dit Valérien, Cécile et moi nous portons des couronnes que tu ne peux voir encore. Si tu veux croire, tu verras. Tu verras l'éclat de la pourpre et la pureté de la neige!
Avec l'ardeur du néophyte, Valérien commença d'instruire son frère. Il le pressa d'abjurer les idoles et de se rendre au vrai Dieu. Mais Tiburce ne comprenait pas bien. Il avait suivi le culte public par coutume, sans plus chercher à connaître ses dieux qu'il ne connaissait le Christ.
Cécile intervint. Prenant le langage des prophètes, si souvent répété par les martyrs, elle montra la honte des idoles. — Oui, s^écria Tiburce, il en est ainsi ! Cécile , ravie de sa sincérité , l'embrassa : — C'est maintenant, lui dit -elle, que je te connais pour mon frère. Comme Tamour du Seigneur a fait de ton frère mon véritable époux, ainsi ton mépris des idoles fait de moi ta véritable sœur. Va donc recevoir la régénération. Alors tu verras les Anges et tes fautes seront pardonnées.
Cependant Tiburce apprenant qu'il fallait aller au chef des chrétiens, se souvint d'avoir entendu parler de lui. — N'a-t-il pas, dit-il, été condamné déjà deux fois? S'il est découvert, il sera livré aux flammes et nous pourrons partager son sort. Ainsi, pour avoir voulu trouver une divinité qui se cache dans les cieux, nous rencontrerons sur la terre un supplice cruel. — Ne redoutons pas, dit Cécile, de perdre la vie qui passe, pour nous assurer celle qui durera toujours. — Quoi, reprit Tiburce, une autre vie après celle-ci? — La vie de ce monde, répondit Cécile, pouvons-nous l'appeler vie? Elle est livrée à toutes les douleurs, elle aboutit à la mort, elle finit et elle n'a pas même été; car ce qui n'est plus est comme rien. Quant à la vie qui succède, elle a des joies sans fin pour les justes
et des supplices éternels pour les pécheurs. — Qui est ailé dans cette vie. répliqua Tiburce, et qui en est revenu ?
Cécile reprit avec une grande majesté : « Le Créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu'ils contiennent a engendré un Fils de sa propre substance avant tous les êtres, et il a produit par sa vertu divine 1" Esprit saint*, le Fils, afin de créer par lui toutes choses, l'Esprit saint pour les vivifier. Tout ce qui existe, le Fils de Dieu, engendré du Père, Ta créé; tout ce qui est créé, l'Esprit saint, qui procède du Père, Ta animé. » — Comment! s'écria Tiburce, tout à rheure, tu disais que Ton ne doit croire qu'un seul Dieu, et maintenant tu parles de trois Dieux?... Cécile lui exposa le dogme de la Trinité*, ensuite, provoquant ses questions, elle déroula le mystère du Christ mort sur la croix pour le salut des âmes, enseveli, descendu aux enfers, victorieux de la mort, du sépulcre et du péché.
(c ]\Iaintenant, ajouta-t-elle, u Tiburce, vois s'il n'est pas expédient de mépriser cette vie présente et de rechercher celle qui doit suivre. Quiconque a foi dans le Fils de Dieu et observe ses commandements, celui-là, quand il déposera ce corps périssable, ne sera pas même touché par
la mort. Les saints Anges le conduiront dans le paradis. Mais la mort s'unit au démon pour lier les hommes. Elle les préoccupe d'une foule de prétendues nécessités. Un malheur à venir les intimide, un gain à saisir les captive, la beauté sensuelle les éblouit, l'intempérance les entraîne: par tous genres de séduction, la mort fait que les âmes à la sortie des corps soient trouvées entièrement nues , et n'ayant sur elles que le poids de leurs péchés. »
Tiburce pleura, son âme appelait Dieu. « Frère, dit-il à Valérien, prends pitié de moi ; conduis-moi sans retard devant l'homme qui purifie. » Ils se rendirent aussitôt près du Pontife. Urbain lui donna le baptême, et, après sept jours, par l'onction de PEsprit saint , il le consacra soldat du Christ. Or, plein de la joie et de l'amour de Jésus, et plongé dans la plénitude de la vie chrétienne, Tiburce voyait continuellement les Anges du Seigneur, et il conversait avec eux. Cécile et Valérien se réjouirent de ces merveilles, et tous trois ils remplissaient l'Eglise de l'éclat de leur foi et de l'abondance de leur charité.
Dans cette paix, ils ne négligeaient point de se préparer à la lutte. Brillante des parures qui convenaient à son rang, Cécile n'imJtait en rien ces
dames chrétiennes qui s'attiraient les réprimandes du prêtre TertuUien : a Je ne sais si des mains « accoutumées aux bracelets pourront supporter « le poics des chaînes ; si des pieds ornés de ban- « delettes s'accoutumeront à la pression des ence traves. Je crains bien qu'une tête couverte de « réseaux de perles et de pierreries ne laisse pas ce de place à Tépée ! » Cécile continuait de servir avec amour les pauvres du Christ, et sous sa robe éclatante, l'âpre cilice mordait sa chair.
Il advint que l'empereur Alexandre Sévère, s'étant mis à la tête de ses troupes, laissa la ville au gouvernement de ses conseillers , dont plusieurs haïssaient les chrétiens-, et l'un des plus furieux était Turcius Almachius, préfet de Rome. Redoutant peu le caractère faible d'Alexandre, d'ailleurs facile à tromper, Almachius commença de persécuter les fidèles dans la classe du peuple. Il en fit mourir un grand nombre et poussa même la cruauté jusqu'à défendre de les ensevelir. Valérien et Tiburce, ainsi qu'avaient toujours fait les chrétiens, désobéirent à cette volonté infâme de la tyrannie. Ils rachetèrent les corps immolés de leurs frères -, et voulant témoigner davantage combien ils les respectaient , ils les enveloppèrent de parfums précieux. En même temps ils prodiguaient les aumônes aux veuves et aux orphelins.
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Almachius les fit amener devant lui, non qu'il voulût encore sévir contre ces deux patriciens, car leur mort pouvait faire trop d'éclat. Il comptait les intimider et obtenir quelque satisfaction. Il leur demanda s'ils étaient complices de ces misérables dont il punissait les crimes. Tiburce répondit : — (( Plût à Dieu qu'ils daignassent nous admettre au nombre de leurs serviteurs, ceux que tu appelles nos complices. Puissions-nous imiter leur vie sainte et marcher un jour sur leurs traces ! )) Déconcerté par cette fermeté , le Préfet voulut détourner les idées de l'ardent jeune ■homme. — Allons, lui dit-il, tu ne parles pas selon ton esprit. — Il est vrai , reprit Tiburce, je ne parle pas selon l'esprit que j'avais, mais selon l'esprit de Celui que j'ai reçu au plus intime de l'âme, le Seigneur Jésus-Christ.
C'était une profession de foi. Le Préfet s'écria : — Sais-tu ce que tu dis ? Tiburce accentua davantage son amour de Jésus et son mépris de la mort. Almachius s'adressa à Valérien : « — La tête de ton frère n'est pas saine -, toi, tu pourras me donner une réponse sensée. » Valérien répondit : — Il est un médecin unique, qui a daigné prendre soin de la tête de mon frère et de la mienne : c'est le Christ, fils du Dieu vivant. — Parle-moi sagement, dit Almachius. — Ton oreille est faussée, répondit Valérien ; tu ne saurais entendre.
Refusant encore la confession spontanée des deux frères, le Préfet crut qu'il pourrait leur montrer la folie de renoncer aux délices du monde. Valérien répondit avec une gravité douce, mais toute pleine du dédain que cette tentative pouvait lui inspirer. « L'heure viendra , dit-il en terminant, où nous recueillerons le fruit de nos travaux. Le temps présent nous est donné pour semer ; or, ceux qui sèment dans la joie en cette vie, recueilleront dans l'autre le deuil et les gémissements, tandis que ceux qui sèment aujourd'hui des larmes passagères, moissonneront dans l'avenir une allégresse sans fin. »
— Ainsi, répliqua le Préfet, nous et nos invincibles princes, nous aurons pour partage un deuil éternel, tandis que vous, vous posséderez à jamais la vraie félicité ? — Vous et vos princes, dit Valérien, vous n'êtes que des hommes, nés au jour marqué, pour mourir à l'heure marquée. Mais il vous faudra rendre compte à Dieu de la souveraine puissance qu'il a placée dans vos mains.
Almachius voulut en finir. L'interrogatoire le menait trop loin. Il se réduisit à demander aux deux frères la moindre satisfaction qu'il pût exiger. — Offrez des libations aux dieux, leur ditil, et vous vous retirerez. "\^alérien et Tiburce répondirent : — Tous les jours, nous offrons nos
sacrifices à Dieu, mais non pas aux dieux. — A quel Dieu ? demanda le Préfet. — Le nom de Dieu, dit Valérien, tu ne le saurais découvrir, eusses-tu des ailes. — Ainsi, dit le Préfet, Jupiter, ce n'est pas le nom d'un Dieu ? — Cest le nom d'un corrupteur, dit Valérien. Le nom de Dieu ne saurait convenir qu'à l'être qui n'a rien de commun avec le péché. — Donc, dit Almachius, l'univers est dans Terreur ; ton frère et toi vous êtes les seuls à connaître le vrai Dieu ! — O Almachius, reprit fièrement Valérien, ne te fais pas illusion : les chrétiens ne peuvent déjà plus se compter dans l'empire. C'est vous qui formez bientôt la minorité. Vous êtes ces planches qui flottent après un naufrage et qui n'ont plus d'autre destination que d'être mises au feu.
Almachius ordonna qu'il fût battu de verges. Valérien, dépouillé par les licteurs, s'écria : — Voici donc arrivée Fheure que j'attendais : voici le jour qui m'est plus doux que toutes les fêtes du monde! Et, en même temps que les coups tombaient sur lui, il disait à la multitude : — Citoyens de Rome , confessez la vérité , croyez au Seigneur qui seul est saint. Détruisez les dieux de bois et de pierre auxquels Almachius brûle son encens- réduisez-les en poudre, et sachez que ceux qui les adorent se vouent aux supplices éternels !
Alors l'Assesseur, nommé Tarquinius, voyant le Préfet encore hésitant, lui dit tout bas : « — Condamnez-les à mort. Si vous tardez, ils continueront de distribuer leurs richesses aux pauvres, et quand ils auront été enfin punis de la peine capitale, vous ne trouverez plus rien. » Almachius goûta ce conseil. Il prononça que les deux chrétiens seraient conduits au Pagus Triopiiis, sur la voie Appienne. A l'entrée de ce village, au bord de la route, s'élevait un temple de Jupiter. Là Tiburce et Valérien seraient invités à briiler de l'encens devant l'idole, et s'ils refusaient, ils auraient la tête tranchée. Maxime, greffier d'Almachius, fut commis pour constater l'exécution de la sentence.
Les martyrs allaient d'un pas léger, s'entretenant avec une joie tranquille. Maxime ne put retenir ses larmes. — O noble tleur de la jeunesse romaine, leur dit-il, ô frères unis par un amour si tendre ! vous vous obstinez dans le mépris des dieux, et, au moment de perdre toutes choses, vous courez à la mort comme à un festin ! Tiburce répondit : — Nous allons à la vie qui durera toujours.
— Et quelle peut être, dit Maxime, cette autre vie ? Tiburce reprit : — Comme le corps est cou-
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vert par les vêtements, ainsi Tàme est revêtue du corps, et de même que l'on dépouille le corps de ses vêtements, ainsi Tâme sera-t-elle dépouillée du corps. Le corps, tiré de la terre , sera rendu à la terre; il sera réduit en poussière, pour ressusciter comme le phénix à la lumière qui doit se lever. Quant à Tâme, si elle est pure, elle sera transportée en paradis, et là, dans les délices célestes, elle attendra la résurrection de son corps. Maxime dit : — Si j'avais la certitude de la vie future, Tiburce, moi aussi je serais disposé à mépriser la vie présente.
V'alérien prit la parole. — Maxime, dit-il, reçois la promesse que je te fais en ce moment. A riieure prochaine où, par la grâce du Sei- 2;neur, nous déposerons le vêtement de notre corps, pour la confession de son nom. Dieu daignera t'ouvrir les yeux, afin que tu nous voies entrer dans la gloire. La seule condition est que tu te repentes de tes erreurs passées. — Qu'il en soit ainsi, dit Maxime, et que les foudres du ciel me consument si je ne confesse aussitôt le Dieu unique qui rend la vie !
Les deux frères, voyant la générosité de cette âme, souhaitèrent de ne point quitter la terre avant que Maxime n'eut obtenu sous leurs yeux le bienfait de la régénération. — Ecoute, lui di-
rent-ils encore , persuade à ces soldats de nous conduire à ta maison. Ce n'est que le retard d'un jour. Nous ferons venir celui qui doit te purifier, et cette nuit même tu verras déjà ce que nous t'avons promis.
Maxime ne balança pas. Dédaignant les considérations de la vie présente, il conduisit à sa maison les martyrs et l'escorte qui les gardait. Valérien et Tiburce commencèrent aussitôt à lui expliquer la doctrine chrétienne. La famille du greffier , les soldats eux-mêmes écoutaient les deux apôtres, et tous, divinement frappés de leur langage, voulurent croire en Jésus-Christ. Mais, à la nuit , la scène devint plus auguste. Cécile entra , suivie de plusieurs prêtres. La moisson était déjà mûre. Maxime, sa famille, les soldats, professèrent la foi chrétienne et reçurent le baptême des prêtres que Cécile avait amenés.
Le jour reparaissait. Il se fit un solennel silence dans cette maison, tout à Theure païenne, soudain transformée en un temple où avaient chanté les espérances de la foi. Le cœur de Cécile fut assez fort pour donner le signal du départ. Elle redit les paroles de TApôtre : « Soldats du Christ , revêtez-vous des armes de la lumière. Vous avez dignement combattu , vous
avez achevé votre course, vous avez conservé la foi. Marchez à la couronne de vie. »
Les martyrs, accompagnés de Maxime et des soldats nouvellement baptisés, s'acheminèrent vers la voie Appienne. Ils traversèrent le lieu où Pierre fugitif vit apparaître le Sauveur chargé de sa croix , et revint sur ses pas -, ils gagnèrent la région des catacombes, où bientôt leurs corps mutilés reposeraient à côté des autres témoins du Christ -, ils saluèrent de loin la retraite d'Urbain, où ils avaient laissé le poids des attaches humaines*, ils virent le somptueux monument de Concilia Metella, et Valérien dut penser à la tombe où descendrait bientôt sa chère Cécile. Mais cette tombe sans faste serait connue des Anges, et les roses et les Us immarcessibles y ré-' pandraient Todeur de l'éternelle vie..
On arriva au temple, les prêtres de Jupiter attendaient. Tiburce et Valérien furent invités à brûler Tencens devant l'idole. Pour toute réponse, s'étant mis à genoux , ils tendirent la tête au glaive et reçurent du même coup la mort et Féternelle joie. Leurs corps, soustraits aux bourreaux par la piété des fidèles, furent rendus à Cécile qui les ensevelit de ses mains.
Les témoins de ces grands martyrs étaient
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rentrés dans Rome, animés de la même ardeur, aspirant à les suivre. Maxim.e surtout brûlait d'un feu divin. — « J'ai vu, disait-il, les Anges de Dieu resplendissants comme des soleils. Lorsque le glaive frappait, j'ai vu l'âme de Valérien et celle de Tiburce sortir de leurs corps semblables à de jeunes épouses parées pour la fête nuptiale. Les Anges les recevaient et les emportaient au ciel. T^ Par ce langage et par son exemple, Maxime convertissait beaucoup de païens. Almachius le condamna à mourir sous le fouet. Cécile recueil- Ut son corps et Pensevelit de ses mains près de Valérien et de Tiburce. Sur la pierre, elle fit graver Temblème du phénix, dont Tiburce s'était servi pour éclaircir à Maxime l'idée de la résurrection de nos corps.
Le préfet Almachius ne tarda pas à prendre ses mesures pour s'emparer des biens de Valérien et de Tiburce. Il ne trouva rien. Déjà Cécile avait tout mis à Fabri dans le sein des pauvres. En même temps, elle déclarait hautemient sa foi proscrite, et Téclat de sa situation attirait trop les regards pour que le Préfet pût paraître l'ignorer. Il se décida donc à sévir aussi contre elle. Mais , craignant l'intérêt qu'elle devait inspirer, il ne la cita pas à son tribunal. Il lui envoya des agents pour lui proposer simplement
SAINTK CECILK. 2^7
de sacrifier aux idoles , sans démonstration publique.
Ils se présentèrent, honteux de leur mission, touchés de respect et de douleur. Cécile leur dit : (( Mes concitoyens et mes frères, au fond de vos cœurs vous détestez Fimpiété de votre magistrat. Pour moi, il m'est glorieux et désirable de souffrir tous les tourments et de confesser Jésus-Christ -, mais je vous plains, vous qui servez de ministres à l'injustice. » A ces mots, ils pleurèrent de voir qu'une dame si noble, si vertueuse et si brillante voulait mourir. Ils la supplièrent de soustraire à un supplice cruel tant de jeunesse, de gloire et de beauté.
Elle leur dit : « Mourir pour le Christ , ce n'est pas sacrifier sa jeunesse, mais la renouveler. C'est donner un peu de boue pour recevoir de For, échanger une demeure étroite et vile contre un palais. Ce qu'on offre à Jésus-Christ notre Dieu, il le rend au centuple et il ajoute la vie éternelle. » Voyant leur émotion, elle s'écria : « Ne croyez-vous point ce que vous venez d'entendre ? )> Ils répondirent : « Nous croyons que le Fils de Dieu, qui possède une telle servante, est le Dieu véritable. — Allez, reprit Cécile. Dites au Préfet que je lui demande de retarder un peu mon martyre, ^'ous reviendrez,
et vous trouverez ici celui qui vous rendra participants de la vie éternelle. »
Aussitôt, Cécile fit -avertir Urbain qu'elle allait prochainement confesser Jésus-Christ , et qu'un grand nombre de personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition, touchées de la grâce divine, aspiraient au baptême. Urbain voulut venir lui-même, pour bénir une dernière fois Cécile et recevoir de ses mains virginales cette belle multitude que son sang prêt à couler gagnait par avance au Seigneur Jésus. Le baptême fut donné à quatre cents néophytes. L'un deux était Gordien, noble personnage, à qui Cécile céda sa maison, afin que, soustraite au fisc, elle servît désormais pour les assemblées chrétiennes. Ainsi , le palais de Valérien devint une des églises de Rome.
Quelques jours s'étaient passés. Par une volonté de Dieu, Almachius avait accordé ce délai. Il appela enfin Cécile. Elle parut devant lui avec la modestie d'une fille de l'Eglise, avec la fierté d'une patricienne, avec la majesté d'une épouse du Christ. Il lui demanda son nom et sa condition. Elle répondit qu'elle se nommait Cécile devant les hommes, mais que chrétienne était son plus beau nom; quant à sa condition.
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qu'elle était citoyenne de Rome, de race noble et illustre. Il s'étonna de son assurance; elle répondit que cette assurance lui venait de sa foi. Il l'avertit de prendre garde; elle répondit qu'elle était fiancée à Jésus-Christ. Il parla de sa puissance. « La puissance de Thomme, dit Cécile, est une outre gonflée de vent. Qu'une aiguille vienne à percer Foutre, elle s'affaisse, et tout ce qu'elle avait de consistance a disparu. » Le Préfet changea de discours.
Il rappela la loi décrétée par les Empereurs au sujet des chrétiens : loi de mort pour les confesseurs du Christ, loi de grâce pour les apostats. — Cette loi, répondit Cécile, prouve que vous êtes cruels et nous innocents. Si le nom de chrétien était un crime, ce serait à nous de le nier, à vous de nous obliger à le confesser. Vous emplo^'ez les tortures pour faire avouer aux malfaiteurs la qualité de leurs délits; s'agitil de nous, tout crime est dans notre nom, et il suffit de Tabjurer pour trouver grâce. Mais nous connaissons la grandeur de ce nom sacré et nous ne le renions pas. Quand vous exigez de nous un mensonge, nous proclamons la vérité, et par là , nous vous infligeons une plus cruelle torture que celle que vous nous faites subir.
260 LIVKK X. CHAPITRE V.
— Choisis cependant, dit Almachius : ou sacririe, ou nie que tu sois chrétienne, et tu te retireras en paix. Cécile se prit à sourire : — Le magistrat, dit-elle, veut que je renie le titre de mon innocence! Si tu admets l'accusation, pourquoi veux-tu me contraindre à nier? Si ton intention est de m'absoudre, que n'ordonnes-tu l'enquête? — Les accusateurs, reprit le juge, déposent que tu es chrétienne. Nie-le, et Paccusation est mise à néant. Si tu persévères, tu connaîtras ta folie. — Le supplice, dit Cécile, sera ma victoire. N'accuse de folie que toi-même qui as pu croire que tu me ferais renier le Christ. — Malheureuse femme, s'écria le Préfet, ignorestu donc que le pouvoir de vie et de mort est déposé entre mes mains par Tautorité des invincibles princes ? — Le pouvoir de vie et de mort, répliqua tranquillement Cécile, non! Tes princes ne t'ont conféré que le seul pouvoir de mort. Tu peux ôter la vie à ceux qui en jouissent, tu ne la peux rendre à ceux qui sont morts. Dis donc que tes empereurs ont fait de toi un ministre de mort. Si tu dis da\antage, tu mens sans aucun profit. Almachius, désignant à Cécile les statues qui s'élevaient dans le prétoire, lui dit : — Sacrifie aux dieux.
La patricienne répondit : — Où as-tu la vue ? Ces choses que tu prétends être des dieux, moi
SAINTE CKCII.K. 2t)I
et tous ceux qui ont la vue saine , nous n'y voyons que des pierres, de l'airain ou du plomb. — Prends garde, s'écria le Préfet -, j'ai méprisé tes injures quand elles ne s'adressaient qu'à moi, mais l'injure contre les dieux, je ne la supporterai pas î — Préfet, reprit Cécile, tu n'as pas dit une parole dont je n'aie montré l'injustice ou la déraison, et maintenant te voilà convaincu de n"y plus voir. Tu t'exposes fâcheusement à la risée du peuple, Almachius ! Tout le monde sait que Dieu est au ciel. Ces simulacres feraient plus de service, convertis en chaux. Ils s'usent dans leur oisiveté et ne sauraient se défendre des flammes. Sache qu'ils réussiraient moins encore à t'en retirer toi-même î Le Christ seul peut sauver de la mort et délivrer du feu.
Cécile se tut. Elle avait vengé dans ses réponses la dignité humaine que l'idolâtrie et la t\Tannie païenne violaient si indignement , elle avait flétri le matérialisme grossier qui asservissait encore ce monde racheté du sang d'un Dieu; elle avait conquis la palme, il ne lui restait plus qu'à la cueilUr. Almachius, de son côté, avait à venger ses dieux et sa justice et la majesté de l'empire, et surtout lui-même. Il prononça une sentence de mort. Toutefois , il n'osa pas ordonner l'exécution publique d'une femme si élevée par son rang, si respectée et si éloquente.
Côniraint de donner à sa justice les couleurs de l'assassinat , il commanda que Cécile fût reconduite chez elle et qu'on la fit mourir sans bruit, sans appareil de licteurs, sans effusion de sang, étouffée par la vapeur embrasée , dans la salle de bains de son palais.
Le miracle déjoua ce lâche expédient. Une rosée céleste, semblable à celle qui rafraîchit la fournaise où furent jetés les trois enfants de Bab^done, ne cessa de tempérer la vapeur brûlante. Après de longues heures, les bourreaux, lassés d'alimenter le feu toujours impuissant , vinrent dire au Préfet que Cécile vivait encore. Il envoya un licteur. Cécile, penchant la tête, s'offrit à Tépée. Le licteur frappa; mais en trois coups, il ne put abattre cette tête toujours sereine , et ne réussit qu'à faire jaillir le sang. Il s'enfuit. Une loi défendait au bourreau de frapper davantage la victime que trois coups n'avaient pas achevée.
Les chrétiens attendaient au dehors. Ils entrèrent en foule , pleins de pitié , de vénération et d'amour. Cécile expirante reconnut ses pauvres, ses néophytes , ses frères ; elle leur sourit. Ils s'empressèrent autour d'elle, se recommandant à ses prières, et recueillant sur des linges le sang
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de ses blessures. D'un moment à l'autre, il semblait que cette âme pure dût rompre ses derniers liens. Mais bientôt, ceux qui l'environnaient comprirent qu'elle vivait par un nouveau miracle. Cécile, en elïet, attendait quelque chose qu'elle avait demandé à Dieu. Il se passa ainsi trois jours. Durant ces trois jours, elle exhorta ces chrétiens à demeurer fermes dans la foi. De temps en temps, faisant approcher les plus pauvres, elle leur marquait sa tendresse et veillait à leur faire distribuer ce qui pouvait rester dans la maison.
Le troisième jour , le saint pontife Urbain, à ui la prudence n'avait pas encore permis d'approcher, entra près de la martyre. C'était lui que Cécile attendait. Tournant vers le Père des fidèles ses regards consolés, elle lui dit : « Père, j'ai demandé au Seigneur le délai de trois jours pour remettre aux mains de Votre Béatitude les pauvres que je nourrissais, et je vous lègue aussi cette maison , afin que , consacrée par vous , elle soit pour toujours une église. « Après ces paroles, son œil mourant vit les cieux s'ouvrir. Elle était couchée sur le côté droit, les genoux réunis. Ses bras s'affaissèrent l'un sur l'autre ; elle tourna contre terre sa tête sillonnée par le glaive, et son âme s'envola doucement.
Urbain présida aux funérailles de Cécile. On
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ne toucha pas à ses vêtements, on respecta jusqu'à Tattitude de son corps. Telle qu'elle l'avait laissé, tel on le confia à ce cercueil, et l'on plaça aux pieds les linges imbibés de son sang. La nuit venue, on le porta au cimetière de Calixte, sur la voie Appienne. Valérien, Tiburce et Maxime reposaient à peu de distance au cimetière de Prétextât. Urbain ne mit pas Cécile auprès d'eux. L'honorant comme apôtre , il voulut qu'elle eût sa sépulture dans l'enceinte que Calixte avait préparée pour les Pontifes. Lui-même n'était pas loin de la mort.
Les agents dWlmachius, furieux de ne point trouver dans la maison de Cécile les trésors sur lesquels ils comptaient, accusèrent Urbain de les avoir dérobés au fisc. Le Pontife, activement recherché, fut saisi avec deux prêtres et trois diacres et amené au Préfet. — Est-ce là, dit Almachius, cet Urbain, ce séducteur déjà deux fois Condamné, dont les chrétiens ont fait leur pape ? — Oui , répondit Urbain , c'est moi qui séduis les hommes pour leur faire abandonner la voie de riniquité et les conduire dans la voie de la vérité. — Etrange voie de la vérité, reprit Almachius, où ni les dieux ne sont honorés ni les princes obéis! — Il est \rai, dit Urbain, ni je n'honore
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les dieux, ni je ne crains tes princes. Ce que tu as à faire, fais-le.
Le Préfet voulut imputer au Pape le sang que lui-même avait versé. — Tu es responsable, lui dit-il, de ceux qui ont péri. Le Pape répondit : — Ils sont au ciel. — Oui, reprit Almachius , c'est ce vain espoir qui a si tristement séduit Cécile, son mari et son beau-frère. Dans cet espoir, ils ont sacririé l'existence la plus brillante et t'ont légué d'immenses trésors , qu'il faut maintenant que tu restitues. — Insensé , répondit Urbain , connais plutôt le Créateur pour lequel ils ont donné leur vie, après avoir donné aux pauvres tous leurs biens. Almachius s'écria : — Sois moins audacieux si tu veux vivre. — Ceux qui par leur foi ou par leurs œuvres déplaisent au Créateur, dit , Urbain, ce sont ceux-là qui veulent périr.
Almachius interrogea les deux prêtres, leur demandant s'ils pensaient comme Urbain. Ils répondirent : — Tous les conseils de notre père sont salutaires. — ^^ous êtes pire que lui, dit Almachius furieux. N'avez-\'ous pas honte, misérables, de persévérer dans votre impudence après tant de condamnations ? Il les rît battre de fouets plombés. Pendant qu'on les frappait, tous deux répétaient : Seigneur, nous vous rendons grâces I Le juge, s'agitant sur son siège, disait : Il faut
qu'ils soient protégés par des enchantements ! — C'est toi-même, lui dit Urbain, qui es ensorcelé et devenu semblable à tes dieux : tu as des oreilles et tu n'entends pas, tu as des yeux et tu ne vois pas. — Voilà que tu injuries jusqu'aux dieux, s'écria le Préfet, tu le payeras de ta tête ! — L'histoire même de tes dieux, répliqua le Pontife, t'apprendra le respect qu'ils m.éritent. Quant à notre Dieu, créateur de- toutes choses, il nous a dit : Ne craignez pas ceux qui ne tuent que le corps.
— Parce que tu es vieux, dit Almachius, tu aspires au repos de la mort ^ mais jaloux de ces jeunes gens, tu les endoctrines à sacrifier leur vie, quand la tienne t'échappe 1... L'un des prêtres, indigné de ce \il outrage aux cheveux blancs du Pontife, interrompit le Préfet : Tu mens, lui dit-il. Dès sa jeunesse, notre Père a toujours regardé la mort comme un gain. Plus d'une fois il a confessé le Christ et offert ses jours pour le salut de ses brebis. Almachius les fit reconduire en prison. Ils y furent visités par les chrétiens. Le geôlier Anolinus, voyant le Pontife environné de tant d'hommages, se convertit. Urbain le baptisa, et bientôt il mourut martyr.
Almachius ordonna qu'Urbain et ses compagnons sacrifieraient aux dieux ou seraient mis à
mort. Sur la route, Urbain disait à ses compagnons : C'est le Seigneur qui nous appelle, lui qui a dit : Vene:{ à moi. Jusqu'ici, nous n'avions vu le Seigneur que dans un miroir et comme en énigme; voici que nous allons le voir face à face. Les bourreaux leur tranchèrent la tête. Marmenia , femme du vicaire d'Almachius, s'étant convertie après la mort d'Urbain, recueillit leurs dépouilles sacrées et leur fit un sépulcre revêtu de marbres précieux, dans la villa, située sur le côté gauche de la voie Appienne.
Le retour de TEmpereur rendit la tranquillité à l'Eglise. Pontien mxonta sur le siège de Pierre, à la place de saint Urbain, martyr. Il gouverna en paix durant quelques années, après quoi, la misérable politique d'Alexandre le fit exiler dans , une île de Sardaigne, où le martyre vint le couronner sous le règne sanglant de Maximin. Il sembla que Texil de Pontien eût lassé la patience de Dieu envers ce chétif Alexandre, comme envers d'autres princes, qui, personnellement favorables à l'Eglise et reconnaissant son innocence, non-seulement ne travaillèrent pas à l'affranchir, mais la laissèrent persécuter. A peine âgé de vingtsix ans, l'empereur Alexandre Sévère fut tué au millieu de son armée par ses propres soldats. L'empire appartint à Julius Verus Maximin , soupçonné d'avoir conduit la main des séditieux.
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Le trône de César passait d'un meurtrier à un autre meurtrier, comme la chaire de Pierre d'un martyr à un autre martyr. Mais la dynastie des martyrs brisa la succession des assassins.
LES ACTA MARrVRiWf.
Nous allions visiter le palais de Vaiérien, martyr, légué par Cécile, martyre, au pape Urbain, martyr. Depuis seize siècles, TEglise romaine est en possession de cet héritage qui tentait le préfet Almachius.
— Accompagnez-nous là. Coquelet. Venez voir un grand lieu de Rome, l'un de ceux où l'on apprend Thistoire. — L'histoire î dit Coquelet, toujours crispé; j'ai lu votre chapitre. Gomme légende, c'est bien imaginé. Comme histoire, je \ûudrais savoir d'où cela vient.
— Cela vient, mon ami, des Actes authentiques du martyre, recueillis par l'Eglise romaine. —
LES ACTA MARTYRI'M. 269
Authentiques, il vous plait de le croire î La critique de notre Tillemont a passé par là-, elle n'y a pas laissé grand'chose. Tous ces miracles sont bien extraordinaires ; votre Sainte montre peu de respect envers l'autorité.
Tillemont estime que vos Actes authentiques sentent la fabrication. Vous n'ignorez pas que Tillemont était pieux. Avez-vous lu Tillemont r — Récemment, Coquelet. C'est un savant homme. Vous n'ignorez pas qu'il fut janséniste, sectaire ardent ? — Soit î Quest-ce que cela fait : — Cela fait broncher, mon ami.
Cela pousse à écarter les miracles pour cause d"" extraordinaire. Avez-vous scruté ce mot? Si l'on objectait contre un miracle qu'il n'olfre rien d'extraordinaire , je concevrais l'objection. Et quand « notre » Tillemont accuse les martyrs de peu de respect pour ce l'autorité, » il exhale un peu l'odeur que je trouve à notre Guérouh.
Les martyrs ne préparaient point ce qu'ils diraient devant les juges, sachant que Jésus-Christ leur mspirerait ce qui serait à dire. Souvent il leur inspira de venger la conscience humaine , insultée par ces juges aussi cruels que serviles, et qui versaient le sang chrétien plus pour satisfaire leur soif que pour obéir à leurs lois.
a Oui, dit à son juge le martyr Andronic, je « maudis ces puissances enivrées de sang qui « bouleversent le monde. Que Dieu les arrache a de toute la force de son bras, qu'il les écrase, (( qu'il verse sur elles toute sa colère, afin qu'elles (( comprennent ce qu'elles font en persécutant (( les serviteurs de Dieu. » Ni Tillemont ni Guéroult ne me feront rougir de ce martyr.
L'extraordinaire des actes de sainte Cécile n'est que l'extraordinaire de rétablissement du Christianisme. C'est un grand extraordinaire , j'en conviens. ^lais est-ce que le Christianisme ne s'est pas établi ? Où s'est-il établi sans miracles ? Comment se convertissaient sans miracles tous ces bourreaux, martyrs à leur tour ? Niez-vous le serment des martyrs attestant le miracle ?
Voudriez-vous qu'il n'y eût à se convertir que les gens de cabinet ? Vous dédaignez bien la pauvre multitude ! Jésus n'en fait pas ce mépris. Il appelle la multitude par la grande voix du miracle, et il vous retire la funeste ressource de pouvoir croire que l'univers a été pris par quelques savants. Quand les savants sont venus, les douze pécheurs avaient jeté le filet sur le monde.