‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 198 sur 230 · LA VIE DANS LE TOMBEAU · texte numérisé non relu

LA VIE DANS LE TOMBEAU

Au neuvième siècle, le pape Paschal se rendit célèbre par sa piété envers les restes des martyrs. Il en retira une grande quantité des cimetières souterrains, et leur donna dans les sanctuaires de Rome une sépulture en même temps plus accessible et plus assurée. La seule église de Sainte-Praxède en reçut deux mille trois cents. On y. réunit quatorze papes et quelques-unes des plus illustres Romaines, entre autres Praxède elle-même, sa sœur Pudentienne, Symphorose, Felicula, Zoé, Darie, Emérentienne. Paschal chercha longtemps Cécile, mais cette tombe préciense ne se trouva point. L'on crut ou que les Goths l'avaient ravagée, ou qu'elle

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avait été vidée par les Lombards. Cependant Paschal, faisant réparer la basilique de Sainte-Cécile, souhaitait d'}' déposer ses reliques. Il tenta un dernier etfort , descendit en personne dans les cryptes et ne fut pas plus heureux.

Peu de temps après, un matin, assistant à Toilice divin dans la basilique de Saint-Pierre, il s'assoupit et il vit apparaître une jeune femme très-belle et d'aspect virginal, vêtue magnifiquement. C'est lui-même qui le raconte. L'apparition lui dit : « — Nous devons te rendre grâces ! Sur les simples récits du vulgaire, as-tu donc abandonné les recherches que tu faisais pour me retrouver? Un instant tu t'es rencontré si près de moi que nous aurions pu discourir ensemble. » Paschal répliqua : « Et qui es-tu, qui me paries de la sorte ? u Elle répondit : « Cécile, servante du Christ. » Paschal objecta le bruit depuis longtemps répandu que le corps de la sainte martyre avait été enlevé par les Lombards. La vierge reprit qu'en etfet les Lombards Pavaient cherchée, mais que, par la protection de la Mère de Dieu, son corps était où il avait toujours reposé : « Continue tes recherches, ajouta-t-elle *, il a plu au Dieu tout-puissant pour Tamour de qui j'ai soulfert , de me révéler à toi. Tu enlèveras donc mon corps avec les autres corps saints qui sont près de moi, et

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tu nous déposeras dans Téglise que lu as lait restaurer. »

Paschal retourna aux Catacombes. Au point d'intersection de deux sentiers, un tombeau encore inexploré, simple, mais de forme particulière, attira ses regards. Le marbre enlevé laissa voir un cercueil de cyprès. Dans cette arche, Cécile dormait telle qu'Urbain Vy avait déposée, encore revêtue de sa robe tissue dor. Les linges, imbibés de son sang, étaient roulés à ses pieds. On retrouva aussi, à peu de distance, les restes de Valérien, de Tiburce et de Maxime. Par une inspiration de tendresse, Paschal reprit à l'église de Sainte-Praxède le corps du pape saint Urbain, et le réunit à ses enfants spirituels pour lui faire partager leur triomphe. Comme Urbain, i] laissa la vierge dans Tattitude où elle était morte. Il se contenta de garnir d'une étoffe de soie le cercueil de cyprès, et d'étendre sur tout le corps un tissu léger. Cécile fut placée seule dans un sarcophage en marbre blanc ; un autre reçut Valérien, Tiburce et Maxime :, un troisième le pape Urbain et Tun de ses successeurs, Lucius, aussi martyr. Les trois sarcophages , entourés dun mur épais , devinrent les piliers de Tautel principal.

Dans l'église rebâtie et magnifiquement ornée.

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une immense mosaïque, représentant le Christ entouré de Saints parmi lesquels on reconnaît Valérien et Cécile, couvrit le fond de l'abside. Nous en pouvons lire encore Tinscription : ce Ici, plein (( d'allégresse, Paschal a réuni, pour Tamour-du « Seigneur, les corps sacrés de Cécile et de ses (c compagnons. Cette famille brillante de jeunesse, (f dont l'heureuse dépouille fut si longtemps ca- « chée sous l'ombre des cryptes, repose maintece nant ici. Rome en tressaille de joie, et la gloire « qui en rejaillit sur elle Tembellit à jamais. » Roma résultat ovans semper ornata per œviiml O terre des âmes , où les murailles elles-mêmes chantent ces choses douces et grandes !

En 1 599, Paul- Emile Sfondrate, neveu de Grégoire XIV, et cardinal du titre de Sainte-Cécile, ayant dessein de placer d'autres reUques sous Pautel principal de sa basilique , fut amené à rouvrir les sarcophages : le premier contenait une arche de cyprès, fermée simplement d'une planche mobile très-mince, retenue au moyen d'une coulisse. Sfondrate lui-même fît glisser Tobstacle, et le corps de la vierge apparut tel que le pape saint Paschal, huit siècles auparavant, Tavait trouvé au fond des catacombes et l'avait confié à son sépulcre nouveau. A travers la gaze de soie, présent de Paschal, For des vêtements sctintillait aux yeux des spectateurs. On ôta ce voile. Sur

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la robe brochée d"or on put distinguer les glorieuses taches de sang. Etendue sur le côté droit, les bras affaissés en avant du corps, Cécile semblait dormir, la tête retournée vers le fond du cercueil. Le cou portait les cicatrices du glaive ; le corps se trouvait dans une complète intégrité.

Le second sarcophage contenait trois corps étendus côte à côte, enveloppés séparément d'un linceul. On reconnut Tirburce, ^^alérien et ]\Laxime. La tête de Tirbuce avait été enlevée par saint Paschal ^ celle de Valérien était détachée du tronc -, celle de Maxime adhérente. Le crâne de Maxime, tué à coup de lanières plombées, était fracturé en plusieurs endroits • il portait tout entière sa chevelure brune collée de sang.

Baronius, envoyé par Clément VIII, vit et attesta ces choses qui eurent quantité d'autres témoins. Rome se remplit d'un parfum de miracle. Vidimus, cognovimus et adoravimus, dit le grand Annaliste. Il ajoute : ce On voyait avec admira - (( tion que ce corps n'était pas étendu comme (( ceux des morts dans leurs tombeaux, mais la (( très-chaste vierge, couchée sur le côté droit, c( offrait plutôt l'aspect d'une personne endormie, (c inspirant à tous un tel respect que, malgré Patce trait d'une pieuse curiosité, nul n'osa soulever (( les vêtements pour découvrir ce corps virginal.

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u Chacun se semait ému d'une ineffable vénéra - « tion, comme si l'Epoux céleste, veillant sur le « sommeil de son épouse, eût proféré cet ordre « et cette menace : Ne réveille^ ma bien-aimée (( jusqu'à ce quelle le veuille elle-même. » Un autre grand témoin, Bosio, cet homme admirable qui, dans ce temps-là, par des prodiges de zèle, de courage et de science, retrouvait les Catacombes abandonnées et quasi obliées, a laissé une relation complète de l'événement. Il marque cette circonstance, que l'on s'abstint de brûler des parfums près du saint corps, « parce qu'une suave odeur de roses et de lis émanait sans cesse du cercueil de la vierge, embaumait le sanctuaire où il était déposé. «

Le Pape vint à son tour. Clément VIII était ce ferme pontife qui avait refusé deux ans l'absolution à Henri IV victorieux. Devant les restes de Cécile, Taustère vieillard pleura. « Il ne (( voulut point, dit Bosio, soulever les tissus, ni t( considérer le corps dans l'état où la mort et Ki tant de siècles l'avaient réduit. Le sang, épan- (( ché dans ce tombeau, rappelait trop cette chaste « rougeur gardienne de la modestie virginale. » Sfondrate craignit moins, et acquit une preuve nouvelle de la sincérité des Actes. Au moment de remettre Cécile dans le tombeau , il voulut retenir quelque chose de ses vêtements. Sans tou-

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cher à la tunique de soie qui recouvrait immédiatement le corps, il détacha un morceau de la robe. Alors, dit dom Guéranger, il osa, avec un respect profond, interroger Cécile elle-même sur [es secrets de sa pénitence, et il sentit, à travers les vêtements, les noeuds du cilice qui, comme une l'orte armure, avait protégé les combats de a N'ierge martyre.

Telle était la merveille, que les témoins voulurent transmettre leur admiration à la postérité. Sfondrate en demanda une représentation au stauaire Etienne Maderno, encore très-jeune et déjà ;élèbre. Le dessin fut levé avec une religieuse ;xactitùde, et l'artiste fit la belle statue couchée |ue nous voyons au pted de l'autel. « Voici, dit : rinscription, l'image de la très-sainte vierge Cécile que moi, Paul, du titre de Sainte-Cécile, j'ai vue ainsi étendue dans son sépulcre. J'ai voulu que ce marbre exprimât ce qu'il m'a été donné de voir. » Un détail significatif, que artiste eut soin de rendre sensible, peut n'être las compris aujourd'hui de tous les spectateurs : îs trois premiers doigts de la main droite talent étendus ; ceux de la gauche fermés, sauf index. Unité de la substance divine, trinité des ersonnes : c'est la foi de l'Eglise et le sens du este symbolique qui attestait, après tant de sièles, la croyance pour laquelle Ceci le avait versé 3n sang.

Les cérémonies de la translation s'accomplirent au milieu de Fallégresse publique, avec une pompe toute royale. Le Sacré-CoUége chantait : «( Heureuse Cécile ! Vous avez triomphé d'Almachius : c'est vous qui avez appelé Tiburce et Valérien à la couronne du martyre. )> Prosterné sur le seuil du tombeau, Clém.ent, priant avec larmes, fit à Cécile les adieux de l'Eglise, et le grand sépulcre, repeuplé de ses hôtes saints, fut fermt encore une fois.

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