DISGRACES EN MER. 6 I
Mon pauvre stupide Coquelet î II est sincère. Il croit honnêtement que l'Eglise est dans Terreur, et que cette erreur fait le malheur du genre humain. Il Ta lu, voilà sa raison de le croire. Il croit tout ce que l'Eglise ne dit pas.
Au fond de son âme, on trouve un sentiment reHgieux. Il lui passe des souffles de prière, il s'impose des règles, il se défend quantité de choses que sa logique lui permettrait. Coquelet ne voudrait pas tromper.
Il rougirait de se dire chrétien, ne l'étant pas. Ce n'est pas au nom de la foi catholique qu'il veut détruire PEglise. Il se propose de l'abattre par le raisonnement. Persécuter TEgiise en faisant des signes de croix lui semble infâme.
A San-Stefano, le Curé nous offrit des oranges. Coquelet avoua gracieusement que le Clergé ne manque pas toujours de culture. Il convint que ces curés, disséminés partout pour enseigner « la morale, » sont une heureuse invention du Christianisme.
Il s'ouvrit de divers doutes sur plusieurs journalistes; il avoua que ces garçons-là ont généralement un français peu salubre, et qu'il ne leur donnerait pas la liberté à garder. J'aime Coquelet.
En ce temps de facile lecture, une bonne bête, cela paraît bon !
Il me laissa dire que son paradis futur n'est que le paradis de Mahomet, un peu retapé. Il concéda que le paradis de Mahomet, réalisé sur la terre autant que possible, n'a pas mis le Turc dans un état de civilisation parfait.
Il voulut bien considérer les deux rives de la Méditerranée, et additionner ce qu'ont donné au genre humain, d'un côté le Pape, de l'autre côté le Gheik-ul-Islam. Il aperçut vaguement des choses que peu de pubHcistes sont en état de voir.
DU NAVIRE A VAPEUR
Profitant des clémentes dispositions de Coqueet, je ne crus point téméraire de lui dire ce que je pense du bateau à vapeur.
Certes, le bateau à vapeur est un ouvrier de Dieu ! Il met à bas Tlslamisme. Fulton se proposait-il d'achever les croisades ? De la vapeur aussi, Dieu fait ce qu'il veut.
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Mais il le fait à son heure, nous laissant longtemps faire nous-mêmes ce que nous voulons, comme s'il n'y pouvait rien. Diverses sont les œuvres de Dieu : celles qu'il accomplit par les libres mains de l'homme sont souvent des œuvres de châtiment.
Avec quelles terreurs, avec quels abaissements devant Dieu l'homme ne devrait-il pas se servir des forces qui lui sont nouvellement confiées ! Mais il croit qu'il les crée, qu'elles sont sa pure conquête -, et il en use comme Noé du fruit de la vigne.
Les forces que Dieu nous met aux mains depuis trente ou quarante ans, ces forces qui domptent la nature sans lui arracher son secret et qui pourtant exaltent Torgueil humain, me semblent préparées pour tromper étrangement l'humanité. Tout au moins elles lui joueront de cruels tours.
La locomotion à vapeur, qui détruit l'Islamisme, suscite un Islamisme plus redoutable. Elle est le bélier qui démolit toutes les frontières. Par ces brèches, les rois perdront l'autorité, les peuples perdront la liberté. Bientôt les nationalités verront beau jeu ! Souvenez- vous de Sébastopol.
Quand les peuples n'ont affaire, pour ainsi dire, qu'à Dieu ; quand Dieu se contente d'employer la
peste , la foudre et les volcans , on s^en tire. Dieu tient en réserve un fléau plus terrible -, il le lâche à présent : ce fléau, c'est Thomme , et Dieu a permis que l'homme centuplât sa force de destruction.
On fait une campagne de quelques mois : cent mille cadavres jonchent la terre, voilà pour commencer. Pendant que les lions respirent, ils laissent marauder le chacal. Attendez qu'ils aient repris haleine, et Tun des deux restera sur le carreau ; l'un des deux, c'est-à-dire un empire. La peste noire
Elle va bien, la machine'. Nous célébrons nos canons qui portent à deux lieues. Pourquoi faire les modestes? Moyennant la machine à vapeur, nos canons portent à mille lieues et plus. De Paris ou d'ailleurs, on ajuste une ville; Pékin, si vous voulez.
Par le télégraphe, on prévient la machine qui marche contre vent et marée. Elle est prête, elle ouvre ses vastes flancs -, on la remplit de ferraille homicide : elle part : c'est un volcan, c'est le tremblement de terre, c'est le choléra qui arrivent à la fois.
Imaginez ce que pourra l'homme qui aura le plus de machines â ses ordres. Comme il fera bon résis-
DU NAVIRE A VAPEUR
ter à cet homme-là ! Gomme ce sera chose facile de refuser de l'adorer, s'il en croit les lâches gredins qui lui diront qu'il est Dieu et qu'il doit exiger qu'on Tadore !
Croyez-vous qu'il ne se rencontrera pas de tels gredins, et beaucoup? J'en aperçois de tous côtés la graine immonde. Elle a été semée abondamment, elle lève désastreusement. Croyez-vous qu'ils n'auront pas d'influence ? Je dis qu'eux seuls seront influents !
Un maître du monde qui ne craindra pas Dieu, que peut-il devenir, sinon un fou qui se laissera persuader d'être Dieu? Pendant trois siècles, la possession de quelques légions toujours indociles, mais devant qui tremblait la bassesse universelle, a fait craquer la cervelle des empereurs romains.
Or, l'empereur futur commandera cent fois plus de légions *, et pour dominer une humanité plus déchue, puisqu'elle sera tombée de la hauteur chrétienne, il aura encore la machine.
L'admirable machine, admirablement perfectionnée, plus vaste, plus rapide, insubmersible, portant dans ses flancs élargis la mort mille fois mieux outillée- la machine qui ne dira jamais non, montée par des machines qui diront toujours oui.
66 LIVRE I. ^~ CHAPITRE XIIT.
Et VOUS supposez que cet homme ne deviendra pas fou? Et les gredins progressistes qui, dès à présent, le flairent et lui chantent leurs hymnes abjects, pullulant alors dans les fanges chaudes qu'illumineront ses regards, vous croyez qu'ils ne lui persuaderont pas d'être Dieu?...
A^oilà ce que j'attends de la machine, et ce que je lui reproche. Ce n'était pas, peut-être, la peine d'en parler, au risque de scandaliser le genre humain. Le genre humain croit que le télégraphe porte ses pensées, et que la vapeur le fournira de cocos frais.
Dut le bateau à vapeur m'approvisionner de cocos frais, il y a encore une chose que je ne peux lui pardonner : sa laideur. Il est noir, il n'a ni mâts, ni voiles, ni cordages*, son gréement est de fer. Dans ce machinisme moderne, on ne voit que dents de fer et chaînes de fer.
Votre bateau court comme un commissionnaire; il a la tenue d'un sbire. Pressé et brutal î II fume, il crie, il pue. Il coupe en deux tout ce qu'il rencontre, et il poursuit, il va porter i'insolence de la domination, la servitude, la mort.
O beau navire d'autrefois, élégant, magnifique, plein de nobles matelots, qui luttait de science et
CTVITA-VECCHIA. — TRIO DE SERGENTS. 6j
d'audace avec l'ennemi, de force et de ruse avec la mer, et dont les voiles s'enflaient au vent comme des seins gonflés de vie!..
Enfin, le Lvairgue entra dans le port de Civita-Vecchia, et la noire et infecte machine, cessant d'agiter ses ailes ou plutôt ses pattes tapageuses, nous jeta sur le sol italien, sur le tranquille sol pontifical. Nous voilà chez le Pape, chez nous.