LES MARTYRS
^,rf°TAi VU ce matin un personnage plus séfeipl rieux que mon ami Coquelet et que son jhjc^ compère Ercole -, personnage nouveau dans le monde chrétien, né pour me rendre clair le mystère de la décomposition du corps social une fois que Tâme est partie.
Il est jeune, officier dans une armée impériale. Le vieil ami qui me l'adresse le signale comme aussi capable de comprendre la vérité qu'éloigné de la suivre.
2gU LIVRi: XI. CHAPITRE I.
Son langage et toute sa physionomie annoncent un homme bien résolu à ne pas se contenter de peu de chose ici-bas. — Causons franchement*) lui dis-je. Vous venez me voir plus par curiosité que par sympathie?
Il répondit que sa curiosité n'était pas sans une sorte de sympathie ; mais qu'enfin, ayant peu l'occasion de rencontrer des hommes de mon opinion, le désir de s'instruire comptait pour beaucoup dans sa démarche. Je le louai de ne pas mépriser tout-à-fait les idées, de n'être pas absolument voué à la pipe et à l'absinthe.
— ^^ous voilà, continuai-je, oliicier tout jeune, à une époque où les montagnes danseront. Vous songez à ce que vous pourrez faire de votre épée.
L'épée sera une très-grande ou une très-misérable chose : la force du droit, ou le droit de la force. Vous êtes-vous demandé s'il y a un droit, et avez-vous cherché à savoir ce que c'est que le droit ? — Oui, dit-il, et pour ne vous rien cacher, je crois que le droit est là, dans ce fourreau ; le droit de Tépée.
— Je vois, repris-je, que vous êtes sceptique. Si vous tenez à parler français, ne dites pas le
droit de Tépée. Ce que vous avez là au côté n^est pas une épée, c'est un sabre. La langue fait une ditierence entre ces deux objets : Tépée crée et protège, le sabre abat et opprime -, l'épée est un agent du cœur, le sabre n'est que le prolongement brutal du bras.
Quelques hommes encore tiennent qu'il y a une vérité indépendante des circonstances contraires, et que cette vérité a droit d'exiger tout leur sang. Ceux-là, s'ils peuvent combattre, sont les hommes de répée.
D'autres pensent que la vérité est simplement le décret de la force humaine : c'est-à-dire qu'il n'y a point de vérité, qu'il n'y a que la force, et que cette force a droit de proie sur le monde. Voilà les hommes du sabre. Vous appartenez à ce vulgaire.
Or , puisque vous n'êtes point la force, votre parti est pris de servir la force, sans broncher, comme elle l'entendra , pour le salaire qu'elle donnera. Vous choisissez un hideux maître !
— Soit ! reprit l'officier. Je suis de ce temps , je le prends tel qu'il est, avec le maître que j'y trouve. Je tâcherai de plier à me servir la force qui se servira de moi.
— Oui, vous vivrez en bons termes avec la force, pour être vous-même la force. Vous n'ignorez pas, je présume , qu'en ce siècle la force est premièrement la ruse, et qu'un des noms de la ruse est trahison ?
Vous êtes jeune, vous devez trouver cela suffisamment laid ! Remarquez la figure que prend la force. Le cuistre et le forban , partout soudés et mêlés, rencontrent leur perfection dans l'alliance intime de Mazzini et de Garibaldi. Ce centaure n'est beau ni comme homme , ni comme cheval, ni comme monstre. Il élève un peuple, le peuple souverain, lequel boira beaucoup de sang et recevra force coups de bâton.
— Je le sais, dit l'officier; et le centaure en question m'inspire autant de mépris que la foule qui l'admire. Le cuistre et le forban détruisent certaines images que je m'étais formées. Le cuistre me gâte le prophète , le forban me gâte le héros. La qualité d'homme perd de son lustre à mes yeux!
Et cette misérable humanité, à qui de tels histrions peuvent demander tout ce qu'elle a de sang et d'honneur ! ce troupeau d'Abels bêlants que l'on peut tondre et manger tant que l'on veut ! ces bandes de Caïns hurlants qu'on lâche à volonté sur les frères!
Et ces roisî... Je m'étais fait une idée du roi. J'imaginais une incarnation du courage, de la justice, de la fierté-, un victorieux sans fureur, un vaincu sans faiblesse, qui combat de son der-nier tronçon d^épée, qui, captif et blessé, dit à son vainqueur : Ou la mort, ou qu^on me trane en roi !
J'ai perdu de vue ces beaux fantômes • je crois que tout cela peut-être n'exista jamais, n'a été qu'une poésie. J'ai perdu toute idée de la justice et d'un triomphe de la justice, toute idée de la grandeur.
Je crois que le monde est livré au mal, qu'il est la proie des forts, et que les forts eux-mêmes sont l'instrument et le jouet des faquins.
Entre ces deux espèces, je ne vois d'un peu distingués que les martyrs... Mais, vous le dirai-je ? quand je m'interroge, vos martyrs me semblent de nobles sots.
Je ne veux pas être martyr. Je veux être fort, et s'il se peut, poser le pied sur le cou des faquins, ne fût-ce qu'un instant.
Dans le monde tel qu'il se présente à mes yeux, je ne vois plus de rôle agréable et même
:',o(j LiVKi; XI. — LHAPirui-: i.
beau que pour la force. Oui, oui, la force a de beaux rôles !
La puissance ! l'empire î Pourquoi ne pas aspirer à l'empire ? César est grand , il est seul , il ne subit point Finsulte cent fois amère de Tégalité !...
Le jeune homme se tut. Je gardai moi-même un instant le silence, non pas étonné, mais ému, comme au signal d'une catastrophe prévue dès longtemps.
Je n'étais pas étonné de voir l'ambition commune s'élancer à ce faîte. Quand le chemin du ciel est fermé, beaucoup dMmes ne peuvent vouloir moins que la première place sur la terre.
Tant qu'il est resté quelque débris de la hiérarchie sociale, l'ambition s'est donné des bornes. On voyait de grandes places, on y aspirait. Maintenant il n"v a plus qu'une place. Elle est sans limite, elle est sans rempart : on y aspire.
Je- m'étais dit qu'il en serait ainsi ; et c'est pourquoi j'avais tant souhaité au pouvoir suprême le sacre suprême. Le sacre était une limite et un rempart. Sacré, le pouvoir devait sacrer et limiter plusieurs choses autour de lui.
UEVX AMBITIONS. '3o I
Au contraire, les destructions se sont accumulées. Tout droit a succombé sous la force-, toute impudence a trouvé la conscience humaine docile. On a vu les forbans prendre des royau-
mes.
Voici que Ton s'attaque à Dieu même : on lui ôte sa couronne temporelle. Si le coup n'est pas fait, cela tient, non à des principes que Ton veuille maintenir, mais à des convenances qu'il paraît bon d'observer. Dieu obtient des délais!
Et l'on trouve dans les poussières de l'Europe des prétendants, non à une couronne, ce serait trop peu, mais à l'empire. Et lorsqu'on s'interj roge sur ces ambitions, il faut se répondre : « Pourquoi pas ? »
Je demandai à mon interlocuteur combien ils étaient de sous-lieutenants aspirant à l'empire ? — Assez, me répondit-il, pour entretenir l'émulation et multiplier les chances.
Quantité de gens mettent à la loterie; c'est ce qui fait la beauté du gros lot, tout en permettant de rapprocher les tirages. Ceux qui sauront « nourrir le quine )) peuvent tout espérer.
J'entends vos objections et je connais mes devoirs. J'ai fait un serment ; aucun exemple ne me détournera de le garder. Je ne trahirai pas ; c'est ignoble, et cela gêne. Mais je n'ai pas juré
pour autrui.
Le garibaldisme est dans les moeurs. De là des commotions fréquentes *, de là d'effroyables besoins de sécurité. L'on ne marchande plus sur le prix de Tordre : il montera encore.
Tout esprit un peu ferme sait ce que Ton peut oser dans le monde. Avec ce fer au flanc, — nommez-le comme il vous plaira, — il y a de belles parties à jouer; — et en homme d'honneur.
— D'autant, observai-je, que la qualité d'homme d'honneur est démocratisée! Et dites-moi, lieutenant, avez-vous réfléchi sur ce que vous ferez de la force? — Certainement, répondit-il.
Je ferai ma volonté. N'exigez pas que je dise davantage. Je sais certainement que je ferai ma volonté. Quelle sera ma volonté? je l'ignore. J'ignore ce qu'il y aura sur la terre.
Mais, puisque le maître possédera la force, et puisque les fiertés seront encore plus matées qu'aujourd'hui, il y aura sur la terre, avant tout.
DEUX AMBITIONS. 3o3
une extrême résolution de commander et une extrême résolution d'obéir.
Le maître voudra régner tranquille, le monde voudra vivre tranquillement. Ces deux volontés s'uniront pour donner le plus possible de bon sommeil à tout le genre humain.
— Très-bien! Vous établirez la mort, mais vous décréterez que c'est la paix. Voilà ce que vous pouvez comprendre et entreprendre. Vous ne connaissez pas encore le tigre et le fou qui sommeille en vous-même.
Avant que le monstre s'éveille, je vous souhaite quelque grâce de Dieu, qui lie la bête et qui forme le sage. Alors vous connaîtrez une ambition plus grande que d'imposer au monde la paix de la mort.
C'est l'ambition de savoir ce que Dieu veut de vous , et de le faire ; de lier votre âme à Dieu en dépit de la force humaine; d'être en cela victorieux de vous, victorieux du monde, victorieux de César.
La divine ambition de travailler humblement à rétablir la sainte Eglise, qui ne tue pas, mais qui fait vivre; qui n'endort pas, mais qui réveille;
qui lait régner la paix, non dans la mort, mais dans la vie.
Vos vues, d'ailleurs, sont justes. Oui, le monde va où vous dites. Tant pis pour lui ! Tant pis pour vous! \"ous estimez peu les martyrs. Les martyrs seront plus sensés et même plus fiers que vous.
Ceux qui sont morts martyrs, il y a quinze et dix -huit cents ans, seraient morts tout de miême. Sanglants, ils ont paru dans le ciel : après quinze et dix-huit siècles, ils n'ont pas épuisé la première ivresse de voir Dieu.
Ils ont vaincu î pesez ce point, vous qui comptez pour honneur de vaincre. Ils ont démoli l'empire; ils démoliront toute construction semblable, et ils diront la dernière parole du monde : J^eni, Domine Jesii !
Et enfin, quand les promesses de Dieu seraient vaines et l'espérance des martyrs un rêve, le monde étant ce qu'il est, en proie aux maîtres dont nous trouvons ici le prophétique souvenir :
Pardonnez-moi un sentiment si contraire au vôtre; mais je trouverais plus de contentement à braver ces maîtres qu'à tenir leur place, plus
DEL'X AMBITIONS. , 3o5
d'honneur à mépriser ce monde qu'à lui commander.
Folie étrange, d'être ambitieux à Rome, au milieu de ces débris, en présence de cette grandeur, dans ces poussières de fortunes et de gloire qui tourbillonnent autour de l'indestructible pierre î
Ambitieux, la Tiare vous ferait honte, c'est la faiblesse; vous rougiriez d'être Charlemagne, c'est l'humilité. La main tendue vers le beau sceptre de Claude, vous dites : Empereur! voilà une généreuse ambition!
Les ambitions les plus flagellées qui traînent dans la poudre des voies romaines sont les ambitions impériales; les cadavres qui infectent davantage sur ces gémonies sont les cadavres des empereurs.
Au revoir, lieutenant.
3o6 LIVRE XI. — CHAPITRE II.
(Inferno -, c. xvn.)
Depuis le Capitole, je navais pas rencontré un être vivant. La nuit était noire. Le vent gémissait. Le Colisée m'apparut comme une masse opaque; Tarcade d'entrée semblait la gueule d'un gouffre de ténèbres.
Le factionnaire me jeta un Qiii-vive? strident, et je Tentendis armer son fusil. Je me hâtai de lui adresser la parole. Le soldat n'aime point cette faction au Colisée, quand il fait nuit noire et grand vent.
Il reconnut ma voix. C'était un bon garçon, pénitent de monsignore Agostino, chez qui je Pavais souvent vu. Je ne fus pas fâché de le rencontrer -, il n'était pas fâché de trouver à causer un peu.
(c — Vous venez ici pour votre plaisir, me
ECCO LA FIERA. Boy
dit-il; moi je n'y suis pas pour le mien. C'est un mauvais poste, ici !
(( S'il y a là-dedans des bandits, ou des revenants, ou rien, je Tignore... Mais ce n'est pas le vent tout seul qui parle là-dedans!
« Quelques-uns de mes camarades ont vu. Ils ont vu du blanc et du noir qui volait... Des figures qu'on n'oublie pas..., qui reparaissent la nuit.
(( Quant à moi, je ne dirai pas que j'aie vu. Je n'ai pas besoin de voir. C'est assez d'entendre. J'entends des voix... »
— Quelles voix? Que disent-elles? — « Des voix, reprit le soldat, qui semblent être du vent... On peut soutenir que c'est du vent.
(( Mais c'est ce vent qui ne souffle que dans les cimetières et les lieux hantés, là où les chemins se croisent.
(( Dans les guérets où les sorciers conjurent , près des mares où les assassins ont lavé leurs mains , au plus épais des nuits noires , on entend ces voix.
3o8 LIVRE XI. CHAPITRE II.
(( Ce qu'elles disent? Elles disent des choses qui se sentent dans tout Têtre, comme si Ton était frôlé par la mort. Il faut croire que c'est le vent!
(( Les païens ont tué et massacré ici : peutêtre qu'il est bien des âmes en souffrance, pour n'avoir pas pris la mort comme il fallait.
(c Croyez-vous que ces damnés ne peuvent pas revenir pour hurler contre la croix de Notre- Seigneur et préparer encore des mauvais coups?
(c Quand ce vent-là souffle , le diable est dehors-, il rôde*, il guide au mal ceux qui cherchent le mal. Ma mère me l'a toujours dit.
i( C'est le vent qui éteint la lanterne du bon chrétien et qui nourrit le feu de l'incendiaire; c'est le vent qui rouvre les tombeaux des maudits.
« Tout ce qui est mauvais sur terre et sous terre aime ce temps-là. C'est le bon temps pour ceux qui jouent du couteau.
(( Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas vous écarter dans ces galeries. Restez à portée de moi... Tenez! tenez! Ecoutez!... »
ECCO LA IIKRA. 3oq
Je n'entendis que le vent. Mais certainement le vent soufflait d'une façon lugubre, et la nuit et le lieu étaient sinistres !
La nuit épaississait de plus en plus^ il semblait que le vent déchirât les m.urs et qu'ils dussent tomber ; je croyais entendre gémir sous terre.
J'avançai lentement, sans voir à deux pas autour de moi , pénétré d'une secrète horreur. Il me tardait d'arriver à la Croix.
Je la joignis enfin*, je Tembrassai et je priai, mais sans parvenir à dissiper cette horreur ; et plutôt rhorreur augmentait.
J'avais peur. Je fis quelque mouvement pour me retirer, ma volonté résista. Je ne me rendais compte ni de mon épouvante ni de ma volonté.
Je m'assis au pied de la Croix, ne pouvant me tenir plus longtemps à genoux. Mon cœur haletait, serré d'une angoisse indicible.
C'était cette sorte d'agonie qui nous étreint et nous mord quand une lumière soudaine vient éclairer à plein les choses d'ici-bas;
r»IO LIVRE XI. — CHAPITRE II.
Quand nous voyons la justice trahie, la faiblesse bafouée-, quand nous nous sentons vaincus;
Quand nous connaissons qu'un désastre irréparable va s^accomplir, qu^une beauté va disparaître, qu'une demeure va crouler;
Quand nous disons que tout est fini ; quand la brutalité victorieuse trépigne de joie sur les œuvres de la pensée qu'elle écrase *,
Quand il faut boire le calice et mourir.
Ayez pitié de nous, Seigneur ! En ces moments nous oublions les promesses de la vie ; nous ne sentons que les insolences de la mort.
Par votre agonie, ô Christ, ayez pitié de nous !
Au milieu de cette nuit qui m'entourait, peu à peu se faisait dans mon esprit un jour plus affreux que cette nuit même.
A travers le tumulte du vent, mon oreille distinguait des bruits et des voix. Bruits de chaînes et de fouets, hurlements de bêtes, hurlements humains.
ECCO LA FIERA. Dl 1
Le cirque se repeuplait. La multitude vomissait les injures contre le Christ , des adulations pour César. Une fange de blasphèmes venait battre la Croix !
Dans les couloirs, les bêtes rugissaient \ les gladiateurs s'exerçaient à donner et à recevoir la mort pour mériter un applaudissement.
Les visages étaient hideux, d'autant plus horribles à voir qu'il y restait la trace d'une ancienne beauté, comme des marques d'origine royale.
Le trait de la race chrétienne, le reste de la couronne lumineuse du baptême s'éteignait sur ces fronts que la lèpre dévorait.
Tout à coup éclata une huée immense, suivie d'un silence profond. Ma chair frémit. Je vis entrer les martyrs — ou plutôt les victimes.
Elles arrivaient lentement, par groupes, et chaque groupe représentait un peuple. Mais mon :œur fut percé et ressentit une douleur inexprimable : la lèpre païenne, quoique moins profonde, ittaquait aussi ces fronts que je m'attendais à voir rayonnants.
-•'12 LIVRE XI. - CHAPITKl:: II.
Dans ces groupes qui représentaient chacun une nation et que je reconnaissais à la lueur de la Croix, je remarquai des figures qui ne semblaient pas appartenir au même peuple. Hélas ! peuples du Christ, maintenant divisés contre vous-mê-
Une figure principale personnifiait davantage la nation et conservait mieux la beauté chrétienne. Mais ceux qui entouraient ces figures augustes s'appliquaient à les dépouiller des nobles vestiges qu'ils avaient eux-mêmes perdus : et les grandes figures se défendaient sans énergie; et d'instant en instant le caractère sacré s'éteignait et la lèpre gagnait.
Et alors, du fond du cirque, du lieu où jadis se tenaient les marchands de gladiateurs, je vis surgir le monstre qu'a dépeint le Dante, la Fraude qui se joue des misérables humains. Il nageait dans Fair épais et sombre, semblable au plongeur qui a dégagé l'ancre et qui livre le navire aux écueils :
(( Voici la bête, la bête à la queue aiguë, qui (( franchit les monts, renverse les murailles et « brise les armures *. voici la bête qui infecte le
KCCO I.A KIKKA. 3 I 3
(( monde entier. Elle a la face d'un honnête K homme , bénigne à fleur de peau ; mais le « reste du corps est d'un serpent. »
Et le monstre regardait d'un air tranquille. Sur sa bouche entr'ouverte pour riendr avec sérénité, à peine pouvait-on deviner le rire qui trahissait la perverse joie de son cœur. Jadis il avait traîné les hommes au martyre ; maintenant , plus savant et plus glorieux, il amenait les peuples à l'apostasie.
Les nations, donc, étaient là, divisées, séduites, fascinées. Elles jetaient sur la Croix des regards où se peignaient des sentiments contraires. On voyait dominer tantôt l'eflroi, tantôt la honte ; tantôt de généreux éclairs de courage, de repentir et d'amour; tantôt ce feu sombre de haine qui s'allume au cœur des renégats.
L^une d'elles, la première, et qui semblait reine parmi ces royautés, semblait plus combattue en son âme. Sur son front, le diadème catholique "tantôt jetait plus de flamme, tantôt paraissait plus voilé. Elle avait au flanc une épée, incomparable parure! et elle souffrait que des nains insolents, portant sur cette épée leurs mains
souillées d'encre, essayassent de la tirer du fourreau pour abattre la Croix. Et cependant elle courbait la tête devant la Croix.
Par moments, d'un geste de dégoût, elle écartait les nains hideux ; mais aussitôt elle les laissait revenir. Par moments, se redressant de toute sa hauteur, irritée contre elle-même, elle portait la main à sa tête comme pour en arracher le signe sacré, et aussitôt sa main retombait immobile. Et la Fraude lui disait : — a Allons! » Et elle répondait : « Je ne puis ! w Oh ! Nation de répée ! Jadis tu disais non, ou tu disais oui, et répée flamboyait dans ta main, et il faisait jour.
Et du groupe qui entourait cette nation, deux personnages se détachèrent. L^un d'eux, éten^ dant la main vers la Croix, dit : a Tu es vaince eue, et tu vas tomber. Tu n'as plus de peu- (( pie qui t'appartienne, tu n'es plus la force, tu (( n'es plus la lumière, nous t'abandonnons ! » L'autre se prosterna et dit : (c Tu es le trône « du Dieu vivant î S'il plaît à Dieu que tu tom- (c bes, nous t'adorerons encore ; si ta chute nous (( écrase, nous mourrons en t'adoranf, si nous « ne mourons pas, nous te relèverons. Que la (c volonté de Dieu soit faite sur la terre comme c( au ciel î »
ECCO LA FIERA. 3l5
Celui qui avait parlé le premier, suivi d'un grand nombre d'autres, alla s'asseoir sur les gradins du cirque, malgré la Fraude qui feignait de les retenir. Celui qui avait parlé ensuite, et quelques-uns avec lui, se rangèrent autour de la figure à la grande épée, toujours indécise. Et la Fraude leur dit : (c Je suis avec vous; sauvons l'Eglise î )) Mais ils ne lui répondirent point et ne la regardèrent point.
Je vis une autre nation dans l'appareil de la richesse et de la puissance. Elle était vêtue d'une robe d'or, et entourée de cent peuples différents, et tous ces peuples lui apportaient de l'or; mais tous offraient un aspect bas et sordide, et la lèpre les rongeait tous. Les uns avaient complètement perdu la lumière, les autres ne l'avaient jamais reçue. La flétrissure du travail servile déformait leurs membres recouverts de sordides lambeaux.
Et cette grande nation elle-même, vue de plus près, faisait pitié. Son visage si brillant portait une épaisse couche de fard; à travers sa robe d'or transpirait l'infection des ulcères dont elle était dévorée. Elle n'avait pas d'épée dans la main, mais des foueis, des chaînes, et de l'or. Avec les fouets elle se faisait apporter de l'or.
3l6 LIVRE Xr. CHAPITRE II
avec For, elle achetait des glaives mercenaires qui se tournaient contre qui elle voulait.
Cependant, cette nation-là aussi, comme la première, était fille du Christ, et sous son fard d'orgueil luisait encore quelque chose du baptême. « O Christ! dit-elle, les yeux tournés vers la Croix, je ne suis pas ton ennemie. En délivrant les hommes de la superstition, je veux rester chrétienne. Un jour, chez tous les peuples qui m'obéissent, je proclamerai ton nom! » Disant ces mots, elle hésitait et elle regardait la Fraude; et la Fraude Tapplaudit d'une voix haute et assurée.
Alors, du groupe ignoble qui entourait la figure vêtue d'or, et qui continuait de lui apporter de l'or sans rien voir ni sans rien comprendre, une figure se dressa. O piété! ô splendeur! A contempler sa pâleur et ses haillons, c'était le pauvre Lazare qui demande une miette pour sa faim et qui ne l'obtient pas; à contempler ses liens qui entraient dans la chair, c'était le captif tombé aux mains du sauvage savant dans Fart des tortures ; à contempler son front étincelant de foi et d'amour, c'était l'Ange que les saintes femmes virent à la porte du sépulcre et qui leur dit : Celui que vous croyez mort est vivant î
Et cette paie figure, promenant également son fier regard sur la Fraude et sur la figure vêtue d'or, adressa la parole à celle-ci. Elle lui dit :
(( Tu n'es plus chrétienne et tu ne le seras « plus. Malgré toi, peut-être, tu fus infidèle au (( Christ : mais à présent la trahison est devenue « la moelle de tes os. Tu trahiras le Christ, tu « le renieras et tu mourras.
« Cette sève qui t'a gonflée depuis que tu t'es (( détachée du tronc, cette sève formée de la sueur, (( des larmes et du sang des autres peuples.
« Cette sève est un poison, il te tue. En vain « tu voudrais le rejeter ou le combattre, ou t'abs- (( tenir.
^> Bois des larmes, bois de la sueur, bois du (( sang : tu bois la mort. Bois ton hérésie qui t'a (( faite si grande : c'est la mort. Comme les Asia- ({ tiques à qui tu verses Topium, tu boiras le men- « songe, sachant qu'il te tue, jusqu'à ce que tu « meures.
(( Mon Christ ne te fera pas miséricorde, à toi « qui jadis par sa grâce enfantais des apôtres, « et qui es devenue la nourrice des apostats. Mon
3l8 LIVRE XI. — CHAPITRE II.
(( Christ broiera tes fabriques d'idoles, et le feu (( du ciel videra tes cavernes où Ton falsifie Dieu.
(( Je peux attendre, mon Christ ne meurt pas. « Tu le sais, toi ! Depuis de si longs siècles tu (( t'appliques à le tuer dans mon cœur, et tu le ce sens vivre toujours, et tu vois mon cœur tou- (( jours vivant par Lui et pour Lui.
« Avec tous les peuples que tu devais conduire « à la lumière, et que tu as laissés ou replongés (( dans la nuit de la mort, je t'assigne au tribunal (( du Christ.
(( Là, je te demanderai compte de mon sang (c répandu, de mes enfants morts de faim , de <c ma chair que tu as dévorée pour m'arracher le (( Christ : et tu me rendras compte, et tu mour- (( ras ! ))
La figure vêtue d'or fit signe à quelques esclaves-, ils bâillonnèrent le mart^T-, et en même temps ils élevaient contre lui des huées capables de couvrir toute voix humaine.
Mais le mart}T, tenant les yeux sur la Croix, dit ces mots qui dominèrent la brutale clameur :
« O mon Christ! qu'il te plaise de hâter ta « justice; mais surtout je te prie de fortifier ton
témoin! Et jusqu'à présent je ne suis point lassé ! »
Je vis d'autres spectacles de douleur ; je vis armi les peuples d'autres figures humiliées et inécises, et plus encore de ligures avilies. Les istrions, les proxénètes, les vendeurs de paroles boudaient. Le caractère général de la foule était i stupidité. On voyait cette foule prête à tout e qu'ordonneraient ses meneurs, prête à renverer servilement la Croix, prête à l'honorer serilement. Serviles eux-mêmes sous des airs d'arogance, les meneurs attendaient ce que feraient 1 Nation vêtue d'or et surtout la Nation de l'épée. klais celle-ci hésitait toujours.
Je vis un tableau tragique et grotesque; une ohue de misérables tremblants sous le sabre le quelques fanfarons blêmes de peur. Ils enouraient une femme noble et belle et une sorte ie mime, demi-rustre et demi-matamore, qu'ils .valent coiffé d'une couronne de cuivre. Trop arge pour le front du personnage, la couronne ui couvrait les yeux comme un bandeau et , nalgré ses risibles moustaches, glissait à son cou :omme un carcan.
Les fanfarons disaient à la noble femme qu'elle
320 LIVHE XI. — CIIaMIRK II.
voulait épouser ce mime, et au mime qu^il avait délivré cette femme et qu'elle se donnait à lui, e^ qu'une race naîtrait d'eux qui dominerait le monde. Et tous attendaient ce que déciderait la Nation de Tépée. Et les fanfarons osaient presser la Nation de l'épée ; ils osaient lui montrer leurs poignards, plus redoutables que les armes de guerre dont ils s'étaient surchargés.
Un mugissement de blasphème s'élevait de cette cohue ; et nulle part dans le cirque ni sur l'arène, on ne voyait autant de faces de réprouvés. Tous les types de la dégradation , toutes les nuances de rignominie , et de tout à foison : lâches ù foison, traîtres à foison, apostats et voleurs à foison, et sous tous les costumes , princes, soldats, prêtres. Ils criaient : Otez le Christ'. Et les lâches, faisant le signe de la croix sous leurs vêtements, criaient plus que les traîtres et les apostats.
La noble femme, que ces hurleurs violentaient en criant qu'ils l'avaient délivrée, levait tour â tour ses yeux vers la Croix et vers la Nation de l'épée : —
a O Christ î j'ai été ingrate et tu m'as aban- « donnée aux homm.es de rapine et de sang. Us <( ont mis la haine entre mes fils.
KCCO LA FIERA. -^21
<( Ils ont corrompu les uns pour les disposer à trahir les autres. Ceux qui ont été trahis.
; ils les assassinent ; ceux qu'ils ont corrompus,
: ils les font apostasier.
(( O Christ ! Ecoute ta clémence. Soutiens ceux r qui refusent la honte; pour tous, fais couler c le breuvage salutaire dans la coupe du châti- ;( ment ! »
Elle disait à la Nation de Pépée : —
(( Tu prétendais m^aftranchir : que dis-tu des u libérateurs que tu m'as donnés ? Que dis-tu de « ce sang et de ces incendies ?
u Dieu t'avait sacrée et armée pour être le « bras de la justice, et tu dis qu\me arme ce ne peut se lever dans le monde sans ta perte mission. Est-ce avec ta permission que ces as- (c sassins ont des armes? »
Mais la Nation de l'épée ne répondait pas.
Or, la Fraude, caressant cette cohue, proclamait que c'était une nation naissante. Elle éleva
la voix et dit : « - Les douleurs du monde vont finir.
« Le monde subissait le joug de l'erreur , et « l'erreur maintenait l'esclavage et la division ; « mais Terreur est vaincue, la nuit se dissipe • c< voici que la liberté et la fraternité des peuples « naissent enfin.
« Otons du monde le dernier signe de l'erreur, ce Otons du monde la Croix qui est un monuce ment de colère et de bassesse; remplacons-la tf par l'aigle, fier et généreux emblème du Peua pie- Roi.
(c Ceux qui disent que nous voulons abjurer le <c Christ nous diffament. Le châtiment atteindra ce ces traîtres et ces menteurs. xNous gardons le a Christ, nous n'ôtons que la Croix.
ce Nous détachons le Christ de la [Croix. Dix-huit ce cents ans, la superstition a laissé le Christ sur ce la Croix, afin d> clouer Pesprit humain. Nous ce affranchissons le Christ et l'esprit humain.
ce Que le Christ soit libre ! que l'homme déUee vré délivre Dieu ! Plus de souvenir d'esclavage, « de mort et de supplice; plus de tyran dlns (( le ciel lorsqu'il n'y en a plus sur la terre!
(^ La raison a triomphé ; elle fait triompher la liberté et l'amour sur les débris odieux de la Croix. O Christ, nous f adorons, assiste-nous! »
Et, comme si toute THumanité n'eût été qu'une ^ande d'histrions, cette foule qui remplissait le irque et Tarène, obéissant au signal donné, saja d'une bruyante acclamation les paroles de la Taude. Ils crièrent : « Nous adorons le Christ ! \. bas la Croix ! )>
Cependant, parmi les groupes des nations, )lusieurs voix restaient muettes. Aussitôt la melace éclata de toutes parts contre le petit nom- )re de ceux qui n'avaient pas acclamé le discours le la Fraude, et je vis les poignards étinceler aux nains des partisans de la nouvelle religion de iberté et d'amour. Mais la Nation de l'épée, un noment ébranlée et qui avait paru sur le point le crier : Otons la Croix! s'était néanmoins tue. Elle lit un geste qui imposa le silence, et îUe retomba dans son indécision.
La Fraude alors, de son air bénin et de sa voix d'honnête homme, reprit : « — Point de « sang, point de contrainte. C'est à la Croix de « faire couler le sangl
La tyrannie a planté la Croix dans le sangle que la seule liberté la déplante par la main c( du monde régénéré. Consultons le peuple.
(( On ose dire que le genre humain veut garce der la Croix. La raison ne reculera pas dece vant ce défi. Faisons voter le genre humain (( entre la raison et la Croix. »
Une acclamation plus formidable s'éleva. L'assurance de la victoire parut sur une quantité de fronts où le signe du baptême s'éteignit en ce moment tout-à-fait -, — et pas un poignard ne rentra dans le fourreau. }^
Telle fut en ce moment l'angoisse de mon cœur, que je m'étonnais de ne pas mourir. Je compris la douleur des morts irréparables, cette douleur que je n^avais rencontrée sur aucun tombeau. Car, lorsque nous clouons un cercueil, nous sentons pourtant que la mort n'a rien pris qu'elle ne doive rendre un jour. Mais je n'avais pas vu le cadavre du suicidé pendre à la corde qu'il s'est mise au cou.
Je regardais, plein d'horreur, et je n'apercevais partout qu'une ivresse de joie abominable
KCCO LA llhRA.
OU qu'une infâme épouvante. Je n'osais jeter les yeux sur la Nation de Tépée, de peur de la voir enfin gagnée par la Fraude. Je m'attendais que les murs allaient crouler; je demandais à Dieu d'envoyer son tonnerre. Mais Dieu dédaigne de renverser des murailles et de faire tomber la foudre. J'allais voir une plus grande force de Dieu.
Du fond de l'arène et du milieu d'un groupe tumultueux et arrogant, formé de barbares païens et d'autres barbares fardés de christianisme, tous rongés de lèpre , tous portant le mensonge sur le visage, tous chargés de larcins, tous marqués des stigmates ignobles du fouet;
Du sein de cette cohue, comme de la prison la plus infâme et la plus cruelle qu'ait su inventer l'enfer, une captive s'élança. Suivie de ses geôliers qui s'efforçaient inutilement de la dérober aux regards, la captive parut devant la Croix. O puissance du Christ immortel ! .
Elle parut devant la Croix et garda le silence, et tout se tut. Son sang vermeil coulait de mille blessures, faisant de sa robe trouée une pourpre devant laquelle pâlissait l'éclat des vêtements
impériaux. Sa couronne baptismale effaçait les plus brillantes : elle n'était pas d"or et de feu comme les autres : et j'ai vu la couleur du sang du Christ et la splendeur du soleil qui éclaire l'éternité.
La captive se tenait debout. Silencieuse, elle adora la Croix ; puis, sans rompre le silence, elle regarda les Nations. La Nation de l'épée se couvrit le front de ses deux mains ^ les autres baissèrent la tête -, et même les forbans et même les geôliers ne purent se défendre de rougir. Mais le martyr qui avait précédemment parlé, le martyr lié par la Nation vêtue d'or se dressa et vint à la captive sanglante.
Et la Pologne et l'Irlande, s'approchant ensemble de l'impérissable Croix, se donnèrent le baiser fraternel : et dans cette foule composée de tout le genre humxain, il n'y avait que ces deux fronts levés, et seuls ils portaient des couronnes. Et des flots de larmes s'échappant de mes yeux rompirent enfin l'angoisse de mon cœur.
Alors je sentis que je n'étais plus cloué à terre. Je me levai et je me mis à genoux. Et, continuant de pleurer, j'embrassai la Croix avec cet amour qui peut braver les séductions et la mort.
Je sentis la vertu de la Croix. Du moins, une goutte de ce breuvage, une étincelle de ce feu, un rayon de cette lumière, un atome de ce parfum traversa mon ame, et toute mon âme fut consolée.
Une voix me dit au cœur la parole qui défie à jamais la Fraude et la Force , et ne leur laisse que la joie de boire du sang : Ayez confiance, j'ai vaincu le monde.
La nuit était noire et sinistre, le vent soufflait lugubre et véhément; mais de la vision qui m'avait terrifié , il ne restait dans mes yeux que les têtes des deux nations martyres, vivantes et lumineuses.
A la porte du Golisée, je retrouvai mon jeune soldat. — Vous êtes resté longtemps, me dit-il \ avez-vous vu quelque chose? — Ami, j'ai vu que le moment est bon pour ceux qui veulent faire de mauvais coups.
Mais ceux qui préparent de mauvais coups se creusent une fosse, et ils y tombent, et ils n'en sortent pas. Et qui voudra rester avec Jésus-Christ, celui-là, poussé dans le tombeau du Christ, ressuscitera pour ne plus mourir.
Voulez-vous savoir , bien au fond , ce que TEglise pense d'elle-même? Voulez-vous Tintime pensée du Pape sur les périls du moment, sur les menaces de l'avenir ? Ces secrets me sont connus.
Je les ai trouvés dans un livre peu rare, mais que les politiques ne lisent guère et comprennent moins encore. Ce livre, c'est « l'office divin pour les dimanches et les fêtes de Tannée. >»
Beaucoup de livres exposent la pensée de l'Eglise. Celui-ci est le plus certain. On y voit tout ce que l'Eglise demande à Dieu depuis qu'elle existe, tout ce qu'elle lui demandera toujours. Je rouvre à la fête des apôtres Pierre et Paul.
Saint Pierre et saint Paul sont les fondateurs de r Eglise romaine; elle est née de leur sang, établie sur leurs tombeaux ; elle les invoque dans le
ciel. Que nous restera-t-il à deviner des secrets de l'Eglise, quand nous connaîtrons sa prière?
La fête des saints Apôtres et la commémoraration de leur triomphe, c'est-à-dire leur martyre. Martyre et triomphe pour l'Eglise, c'est le même mot, et cette première clarté pourrait suffire. Mais., puisque voici la pleine lumière, regardons.
La fête dure deux jours. Saint Pierre a davantage le premier, saint Paul a davantage le second. Saint Pierre est le pontife universel, rhomme de Jésus-Christ , choisi pour être le fondement de l'édifice. Arrêtons-nous à lui
Toute fête de T Eglise est un poème, à la fois
grave et plein de sereine allégresse. La Foi, l'Espérance et l'Amour y prennent tour à tour la parole. Toute fête de Saint raconte la vie du héros, ses souffrances et sa gloire.
Le plus beau de ces drames consacrés aux héros du christianisme est la fête du pêcheur de Galilée. Simon Pierre, formé à la sainteté par Jésus lui-même, souverain pontife après Jésus, vicaire de Jésus, apôtre de Jésus, martyr de Jésus.
L'exposition nous présente TEglise au moment
33û Ll\T^E XI. — CH^HTRE III.
de la première persécution, qui suivit de près le sacrifice du Calvaire : <c Pierre et Jean mante talent au Temple pour se trouver à la prière a de la neuvième heure. »
5Î0US voyons Pierre dans sa fonction encore nouvelle de chef de TEglise. Sous le péristyle du Temple, un infirme lui demande Taumône. Pierre lui dit : « Je n'ai ni or ni argent, mais ce que « j'ai, je le donne. »
Ce qu'il a, ce serviteur du Christ qui ne possède ni or ni argent, c'est la puissance des miracles par le nom de son Maître crucifié. Au nom de Jésus, il commande à l'infirme de marcher, et l'infirme est guéri.
Alors, la foule se presse autour du disciple qui commence à faire les mêmes œuvres que le Maître, et Pierre, en présence de la foule, proclamé son Dieu vivant. Ce n'est plus le timide disciple, c^est le Pape, Tafiirmateur du Christ.
Les Pharisiens s" émeuvent. La race des vipères ne veut point qu'il y ait d'autre sermon des béatitudes, ni encore des lépreux guéris, des morts ressuscites, des pains multipliés.
Pierre est devant les juges. On lui enjoint de
ne plus prononcer le nom du Crucifié, et on le laisse aller. Il va prêcher Jésus crucifié. On le reprend, on le fait battre de verges : il va prêcher, baptiser, fonder des églises.
Quelques années ont passé, la haine des Juifs a srandi. Ils demandent à Hérode de leur ôter Pierre, comme Pilate leur a ôté Jésus. Herode veut plaire aux Juifs. Déjà il a tué Jacques. Il fait arrêter Pierre, dans le dessein de le mettre à mort.
Pierre est en prison, gardé par quatre bandes, chacune de quatre soldats. Toute TEglise prie pour lui, et ne cesse de prier. Cependant on est à la veille du jour marqué pour son supplice. Quant à lui, qu"a-t-il à faire ?
Tout ce qui était de son devoir, il Ta fait. Il a confessé le nom de Jésus, guéri les corps, sauvé les âmes. A cause de cela, les Juifs ont demandé sa mort. Hérode l'a condamné. Il veut bien mourir.
Mourir n'est pas un péché. Il n'est pas chargé de se tirer des mains d' Hérode. En attendant le supplice, il a ôté ses souliers, dénoué sa ceinture. Couché par terre, lié de deux chaînes, il dort.
Mais voici que lAnge du Seigneur apparaît dans la prison. Poussant Pierre, il réveille et lui dit : c( Lève-toi promptement. » Et le prisonnier voit les chaînes tomber de ses mains. Néanmoins, il ne songe pas à fuir.
L'Ange lui dit : <( Ceins tes reins, mets tes souliers. » Il obéit. L'Ange ajoute : « Suis-moi. » Ils traversent un premier et un second corps de garde: ils arrivent à la porte de fer, elle s'ouvre.
Ils sont hors de la prison : TAnge disparaît. Pierre avait cru rêver. — <( Maintenant, dit-il, je connais que le Seigneur a envoyé son Ange, et il m'a délivré de la main d'Hérode et de Fattente des Juifs. »
(3r, en même temps que cette histoire est rappelée, le Chœur tantôt chante les divins psaumes où s'expriment la foi et l'amour qui remplissent lame des Apôtres, tantôt redit les promesses de Jésus-Christ.
Aux désirs meurtriers des Juifs, aux cruels desseins de la puissance humaine, il oppose la pro- ' phétie de David : a Vous les établirez princes c( sur toute la terre, et ils s'appliqueront, Seiu gneur, à faire connaître votre nom î »
Qu'importe que Pierre soit en prison, lié de deux chaînes, gardé par quatre bandes de soldats ? C'est lui qui a dit à Jésus : « Seigneur, vous sa- (( vez que je vous aime! »
Et c'est à lui que Jésus a dit : « Tu es Pierre, (( et les portes de Fenfer ne prévaudront point ; et « tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans « les cieux. «
Ce qui avait été dit à Pierre avant les entreprises d'Hérode, FEglise le rappelle en rappelant les entreprises d'Hérode; elle le redit avec une assurance prophétique après Néron et les successeurs de Néron.
L"homme qui s'est appelé Simon a trouvé la mort. Néron la lui a donnée. Néron possède Tor et l'argent, et la morf, et ce qu'il a, il le donne. Mais celui que Jésus-Christ a nommé Pierre, celui-là n'est pas soumis aux atteintes de Néron.
Simon attendait la morf, et il Ta saluée parce qu'elle était le triomphe. L'Eglise ne parlera de cette mort qu'en faisant éclater son allégresse.
(( O Dieu qui avez consacré ce jour par le a martyre de vos apôtres Pierre et Paul, accordez
à votre Eglise la grâce de suivre en tout les « préceptes de ces hommes saints. »
Et à la fin, F Eglise jette cette dernière parole : (( Aujourd'hui, Simon Pierre est monté au gibet de la croix : Alléluia! Aujourd'hui celui qui tient les clefs du ciel est allé plein de joie à Jésus-Christ ! — Aujourd'hui Papôtre Paul , la lumière de l'univers, a baissé sa tête sous
(c répée, et il est couronné du martyre : Aile-
(( lui a ! ))
Le secret de l'Eglise, Tintime pensée du Pape au milieu des vicissitudes du temps, les voilà ! Je parle de demain comme d'aujourd'hui, du Pape régnant et des Papes futurs comme des Papes passés.
Que ceux qui veulent connaître les secrets politiques de TEglise prennent un livre d'église; dès longtemps tous ses secrets y sont déposés. Que ses adversaires, comme ses enfants, lisent et s'efforcent de comprendre!
Le Pape n'ignore jamais ce que les Juifs désirent, ni ce que veut Hérode, ni ce que peut Néron. Il a eu le temps de l'apprendre! Com-
bien de fois ne s'est-il pas vu captif? Combien de fois au gibet ?
Il n'a ni or ni argent pour acheter ses geôliers, ni fer pour les combattre. Mais : Tu es Petriis! Il a cela-, il a les prières de l'Eglise; il a TAnge du Seigneur devant qui les chaînes tombent, devant qui les portes de fer tournent d'elles-mêmes sur leurs gonds.
Simon peut mourir, peut monter au gibet : Hodî'e Simon Petriis ascendit crucis patibidim. Alléluia! La tête de Paul peut tomber sous le glaive : Hodie Paulus Apostolus inclinato capite pro Christi nomine martyrio coronatus est. Alléluia!
Mais Pierre et Paul sont établis princes sur toute la terre pQur enseigner à toutes les générations le nom du Seigneur*, et ils ont annoncé les œuvres de Dieu et leur voix s'est fait entendre à toute la terre; in omnem terram exivit
sonus eorum!
Et vous êtes le Pasteur, ô Prince des Apôtres! et les clefs du ciel vous ont été données; et vous ouvrez et vous fermez; et ce que vous liez sur la terre est lié dans le ciel, et ce que vous déliez sur la terre est délié dans les cieux. Amen! Alléluia!