‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 203 sur 230 · CHAPITRE {V · texte numérisé non relu

CHAPITRE {V

La lune s'était levée: sa douce lumière se ouait sur la majestueuse colonnade, à laquelle jelle donnait un aspect encore plus imposant. Un profond silence nous entourait: mais c'était ce silence vivant de Rome, qui laisse entendre les pensées dont Tair est toujours plein.

« — Vous savez, dit Fra Gaudenzio, que nous sommes sur le cirque de Néron. Ici ont retenti les aboiements des chiens de Néron, poursuivant les chrétiens couverts de peaux de bêtes; ici Néron a guidé son char à la lueur que projetaient les martyrs brûlés vivants. Ainsi Néron amusait son peuple et servait ses dieux.

« Ce pavé recouvre une terre aussi sainte que les autels. Un jour, notre Pie V ramassa une poignée de cette poussière et la remit à un ambassadeur qui lui demandait des reliques. Lors-

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que l'ambassadeur ouvrit le linge où il croyait n'avoir apporté que de la poussière, il y trouva

du sang.

« Troublé de joie, il vint en informer le Pape. Le Saint, dont la foi avait ressuscité ce sang desséché depuis quinze siècles, répondit qu'il savait que le sol du Vatican était saturé du sang des martys. A cause de cela, il en avait banni les jeux publics.

a Pierre a été crucifié dans le cirque de Néron, non loin du lieu où les fidèles ont creusé sa tombe. Je le crois par des raisons qui ne relèvent pas des archéologues. Le bourreau qui a planté le gibet de l'Apôtre a posé la première pierre du Vatican.

« Oh î que cette terre est précieuse î Oh ! que d'ardentes prières d'ici se sont envolées vers Dieu ! — Il a vécu là, notre Pie V, cet homme fait à a taille de la Croix royale, ce dernier de la race des géants.

« D'une fenêtre de ce palais , dans cet espace de Fazur, Pie V lut le bulletin de Lépante. Ses conseillers étudiaient les chances menaçantes ie la guerre; il regardait le ciel. — « Dieu, dit-il, nous a donné la victoire. )> En ce moment la

flotte catholique dispersait la flotte ennemie, et rislamisme perdait la mer.

(c Dans ce palais furent réglées les destinées de la France, lorsque notre Sixte-Quint, exigeant Tabjuration de Henri IV, empêcha que la France ne devînt protestante ou espagnole. Et si Henri avait été digne de Sixte, il n'y aurait plus d'Angleterre.

(( Ici notre Innocent XI lutta contre Louis XIV et mourut victorieux. Sans lui, Thérésie royale vous envahissait *, le but de la Révolution était atteint de la main de vos rois, du consentement de vos évêques. Vous glissiez dans le schisme *, vous deveniez je ne sais quoi, mais vous n'étiez plus la France.

« De ce seuil fut enlevé Pie VI, et il ne revint pas-, mais Pie ^'II revint trois fois sur les bras de la force incrédule. Il vit Dieu appliquer le talion : pour les cinq années de Fontainebleau, les cinq années de Sainte-Hélène, Or, Fontainebleau n'était qu'une prison, mais Sainte-Hélène fut une tombe.

(( Ici est revenu Pie IX. Nous vo^^ons quelles conjurations se nouent pour Tenlever de nouveau. Il restera, ou il reviendra, ou le A^atican

croulera et broiera le monde. Les pierres du Vatican détruit rouleront par le monde renversant les trônes, les maisons et les tombeaux. De ces débris, Dieu lapidera la race humaine.

« Quand cette demeure périra, il n'y aura plus de demeures. Il restera des casernes, des prisons, des bouges pompeux ; mais plus de foyers , plus de lieu où Thomme possède une couche honorée et puisse abriter un berceau : et bientôt les asiles immondes où se sera réfugiée une humanité avilie s'affaisseront sur elle.

(c C'est alors que les hommes se disputeront l'abri des rochers et s'entre-tueront à Feutrée des tanières; mais les rochers tomberont pour les écraser , et les tanières les vomiront dehors -, et ceux qui auront trouvé une sépulture seront vomis du sépulcre. La terre est la créature de Dieu : elle ne voudra plus abriter cette race qui aura rejeté le Fils de Dieu.

c( Quoi! Celui qui a racheté Phumanité au prix de la Croix, le Maître de toutes choses sera banni de ce monde qu'il a créé ! Quoi ! pas un coin de terre qui soit à lui, pas une pierre où reposer sa tête ! Ils auront fait cela -, ils lui auront dit : — Va-t'en de notre domaine ! va-t'en dans ton cieL si tu es Dieu !

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fc Et ils croient qu'ils posséderont des palais, des jardins, des espaces ? Us croient que le soleil leur donnera sa chaleur, et la lune sa clarté, et que les étoiles souriront encore dans l'horreur de la nuit?... Déjà toutes les créatures gémissent du péché de j'homme qui a détruit leur beauté première : elles élèveront le voix vers Dieu unanimement.

(( Elles lui diront : — Seigneur, c'est assez! mettez fin à notre honte. Car nous sommes les œuvres de vos mains, et nous avons été créées pour vous rendre témoignage, et vous nous avez donné une voix qui publie vos grandeurs, et que l'espèce humaine a entendue longtemps ; mais voici que notre langage n'est plus écouté.

<c Nous sommes vos œuvres, qui racontent votre puissance; vous nous avez associées à vos prodiges les plus parfaits et vous avez daigné vous servir de nous pour des miracles plus grands que nous-mêmes, ^'ous avez suspendu les lois qui nous régissent, vous avez arrêté le soleil dans sa marche et interrompu le cours des eaux.

« Vous avez donné un nom aux étoiles, et plus d'une a été dérangée de sa place et de sa route en témoignage de votre volonté. Une étoile a dirigé les premiers pas des hommes vers le Fils

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de Celle qui est couronnée d'étoiles et revêtue du soleil, et qui a la lune sous ses pieds.

« Du limon de la terre vous avez formé l'homme, et de Thomme est née Marie, de laquelle est né Jésus. De ce même limon, pétri de vos mains pour fournir un jour la chair du Verbe, naissent aussi Tépi d'or et la grappe pourprée qui, mûris par le soleil et enrichis des arômes que versent les astres, se changent au corps et au sang de Jésus-Christ.

« Seigneur , pourquoi le pain et le vin sur cette terre où désormais vous n'avez plus de sacrifices? Pourquoi Thuile, lorsqu'il n'y a plus d'onctions? Pourquoi l'encens et la cire, quand les feux du sanctuaire sont éteints ? Pourquoi des rieurs, quand Marie n'a plus de fêtes? Pourquoi la terre, quand vous n'y habitez plus? Pourquoi des hommes, quand le ciel ne recueille plus de ^Saints ?

^pr Maintenant que la prière légitime ne traverse plus en chamant les sphères inférieures pour monter jusqu'à vous, toute cette vaste machine du monde, que vous aviez créée si parfaite, n'est plus consolée du désordre qu'y a jeté l'ennemi. Elle souffre et se lamente et crie vers vous. Seigneur, vos créatures sont fatiguées et vous demandent leur repos!

(c C'est maintenant qu'il faut ordonner au blé de ne plus s'élever du sillon, et à la vigne de ne plus fleurir, et à l'abeille de ne plus travailler, et à Folivier de ne plus porter de fruits. C'est maintenant que les vents et la mer peuvent enfin dormir, et le soleil et les étoiles monter plus haut et remporter toute leur lumière dans le ciel des deux, et la terre se dissoudre. Vos créatures sont fatiguées et vous demandent leur repos !

(( Ecoutez vos Anges désolés et qui reviennent les mains vides; écoutez vos Saints indignés qui ont jugé le monde; écoutez Marie qui demande à écraser la tête du serpent -, écoutez le peu de justes tremblants qui restent encore dans ce creux d'infâmes misères et qui demandent à mourir! »

La voix contenue et frémissante de Fra Gaudenzio nous tenait attentifs comme un tonnerre lointain. Lorsqu'il se tut, nous gardâmes le silence. Il s'aperçut alors de notre émotion et de la sienne. Souriant, mais avec un reste d'éclair dans les yeux et de pourpre sur le visage, il nous dit : ce J'ai fait un discours, pardonnezmoi.

(c J'arrive d'une longue course à travers le monde civilisé et barbare. Je reviens du Midi et du Nord, du Levant et du Couchant. Je crois savoir ce qu'il y a dans le monde à Theure qu'il est. Ici tout m'est apparu. Ici est le nœud de tout.

(( Us ourdissent bien des complots, par là-bas. Il y a des têtes infernales, auxquelles obéissent des masses dégradées. Ce que les chefs se proposent, je le sais. Tous leurs efforts convergent ici. Ce qu'ils obtiendront, Dieu le sait; mais c'est ici qu'est Dieu.

(( Il est ici, il n'est qu'ici", et j'atteste que, s'il se laisse chasser d'ici, il pourra consentir à passer, mais non à s'établir ailleurs. Il a choisi ce lieu -, il n'acceptera pas plus une autre demeure que ses adversaires ne réussiront à créer un autre Dieu. Il y aura vacance, interruption du règne visible de Dieu.

.(( Et ce que je veux dire, — car je ne prétends rien savoir de la durée ou de la fin du monde, et l'on peut voir un jour descendre de cheval, sur cette place, un Charlemagne aussi bien qu'un Attila ; — ce que je veux dire, c'est qu'il faudra rebâtir à cette place le Vatican démoli, ou périr. »

Plus PP. IX.

A M. EUGENE VEUILLOT

Le Saint-Père a daigné m'accorder une dernière audience. Aujourd'hui donc, j'ai encore eu une fois le bonheur de baiser ses pieds, d'entendre sa voix, de recevoir sa bénédiction. Je l'ai demandée et reçue pour moi, pour toi, pour nos sœurs, pour nos enfants, pour nos frères de X Univers^ dont il sait les noms.

C'était dans cet humble cabinet où Pie IX passe en quelque sorte sa vie, occupé de si grandes affaires et se donnant par bienveillance la surcharge d'en écouter de si petites. Pie IX se fait tout à tous, ne refuse personne , admet qui lui demande justice, qui lui demande secours, qui lui demande conseil, qui veut seulement emporter la consolation de Tavoir vu.

Plus pp. IK.

Avant de m'introduire, le camérier me fit attendre un moment. La cloche venait de sonner, et c'était le signal d'une prière qui se fait tous les jours pour tous les morts de la chrétienté. Le Pape priait. J'entrai lorsqu'il eut terminé sa prière.

Il m'a reçu avec ce sourire qui luit habituellement sur la sérénité de son visage. Il s'est un peu renversé dans son fauteuil, comme pour me dire de parler à mon aise. Il semblait qu'il n'eut autre chose à faire que de m'écouter.

Tu Tas vu ; tu te rappelles cette expression de mansuétude et de patience, ces yeux fins et francs, ce caractère de majesté paternelle. Les années £t les angoisses ont plus profondément empreint :e cachet de la force intérieure sur ce visage clément. *

J'éprouvais la même émotion que toujours ; une émotion qui vient de mon cœur et qui n'est pas de la timidité. Il me semble que, pour être timide devant Pie IX, il faudrait avoir besoin de mentir : et alors, même sans penser à Dieu, on aurait peur et honte de mentir, parce que son regard voit au fond de l'âme. Il écoutait et répondait bénignement.

Tu sais quelles paroles j'ai entendu de lui en

diverses occasions. Elles ont été notre règle. Si nous n'avons pas su, autant qu'il Taurait désiré, garder le calme dans la polémique -, s'il nous est arrivé de manquer en cela, tantôt sans le vouloir et sous le coup de Tindignation, tantôt par nécessité, jamais nous n'avons pris une voie qu'il eut désapprouvée.

Dieu merci, les deux choses que certaines personnes nous reprochent le plus. Lui ne nous les reproche pas. Il ne condamne ni nos rébellions contre les thèses d'accommodement entre Jésus-Christ et Bélial, ni notre acceptation sincère de l'établissement politique de 1 85 1 et le grand désir que nous avons eu de voir régner la concorde entre les deux puissances.

Tu sais comme il m'a jadis recommandé nonseulement de n'être point hostile sans motif et dans la seule vue de mériter de misérables ap-plaudissements, faiblesse contraire à la loyauté chrétienne ; mais encore d'avoir soin de ne pa» taire le bien et de chercher plutôt l'occasion d& louer.

Aujoud'hui il a parlé des périls de l'Eglise. Il l a dit qu'il se sentait calme et sans crainte, mais ; qu'il ne pouvait pas ne point voir que tous les L coups se dirigent sur lui, d'Angleterre, d'Italie, if

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