‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 209 sur 230 · AMOUR DE ROME · texte numérisé non relu

AMOUR DE ROME

Gœthe aimait à parler de son séjour à Rome. Vieux, assis dans le monde, et se regardant luimême comme un habitant de TOlympe, il disait

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aux familiers de son temple : « C'est à Rome

(c seulement que j'ai senti ce que c'est que d'être

(( un homme dans le vrai sens du mot. Cette élé-

(( vation de sentiments , cette félicité que j'é-

(( prouvais alors , je n'}^ ai pu atteindre par la

(( suite. Lorsque je compare mon état actuel à

« celui dans lequel je vivais à Rome, j'affirme

(( que mon bonheur a été perdu à tout jamais. »

Ce que Gœthe exprimait si fortement est resté un m^'stère pour lui-même. J'ai essayé d'expliquer le mystère, et pourquoi Goethe n'est pas devenu catholique. Mon explication est bonne ou mauvaise, mais j'ai bien le même sentiment que l'auteur de Werthe7\ Attaché ailleurs par tant de liens dont la rupture me serait pire que la mort, j'éprouve ici un bonheur particulier supérieur à tout. Je comprends que, tombé de tous les faîtes, ayant épuisé toutes les fortunes, l'on puisse encore vivre ici. Il y à tant de silence et de mouvement, tant de soleil et d'ombre, et le lieu où l'on est, quel qu'il soit, vous dit tant de choses, toujours ! Je me plais même dans la rue. Ces églises, ces madones, ces débris, ces aspects si variés, ces grandeurs sans insolence, tout cela est auguste et bon. L'on se sent en pays ami. Je n'ai plus sous les yeux, je dirais volontiers sur les épaules, ce perpétuel bâton de l'alignement et de l'uniformité qui nous fait en plein air respirer

L AMOCR DP, ROMF..

encore une aigreur de bureau. Je rencontre bien quelques Parisiens nouveaux arrivés, qui disent que Rome aurait besoin du cordeau et de la pioche de M. Haussmann :, mais ils se convertissent promptement. C'est si beau, la vraie beauté ! et c'est si bon, la bonne liberté I Coquelet, le fier Coquelet lui-même ne veut pas se rendre, mais il est revenu. D'autres s'éprennent franchement et laissent voir leur amour, qui ne cessera de croître. Oh î que cet amour de Rome se peint par des traits touchants et honorables 1 Mgr Lacroix, qui est ici depuis quarante ans, Mgr Bastide, qucompte vingt ans de séjour, sont toujours enivrés. Ils s'arrêtent ravis devant des choses qu'ils ont mille et mille fois vues, et des paroles ardentes leur échappent. Mgr Lacroix, malade, n'a pas su résister à la tentation de venir avec moi pour une visite au Vatican, où il a passé sa vie. Quand nous y fûmes , il fallait l'arracher des fenêtres qui donnent sur la campagne. Je dis que cela est honorable et touchant. Est-ce que tout le monde sait voir et sait aimer I

^ïgr Bastide, à son tour, m'a fait visiter Saint- Dominique, très-noble couvent de religieuses domicaines , dans le beau quaruer qui descend de Monte-Cavallo , à mi-pente entre le Quirinal et l'inoubliable place Trajane. C'est un carré d'où l'on voit une grande partie de la ville, et au loin

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rimmense campagne. Il semble que le désir de demeurer là suffirait pour inspirer une vocation à la retraite. Tout ce que Ton voit est aussi beau que sonore, aussi sonore de couleur que d'histoire. Quelle histoire illustrée! Et comme ce livre, si vieux, si plein et si vivant, vous est lu par ces hommes intelligents que Dieu a placés là pour le

Ils ont un b^l auditoire en ce moment, un au ditoire digne d'eux et du spectacle dont ils dérou- . lent les merveilles. Rome est le centre intellectuel le plus animé qui soit au monde. Je sais que les spécialistes, les chimistes, mathématiciens, physiciens , écrivains et autres grands artisans de la matière se tiennent ailleurs, près des grands industriels en tous genres qui les emploient. S'il s'agit d'organiser une fabrique, de rédiger un prospectus, de lancer une affaire, de monter un opérai d'étourdir la conquête ou le rapt d'un territoire, certainement les hommes ne sont pas ici. Mais autres sont les hommes qui mènent les affaires et autres les hommes qui mènent les idées. Ces derniers sont ici, ou sont d'ici, ou viennent ici. Le personnel intellectuel européen qui voit Rome dans le cours d'une année, dépasse en nombre et en valeur tout ce qui traverse n'importe quelle autre capitale. Cette valeur ne se mesure pas au bruit que Ton peut faire et aux titres que l'on peut traî-

ncr. Un évoque, même inconnu , met au\ cho- >es de ce monde une main plus forte et plus intelligente que la langue et la plume de plusieurs orateurs académiciens, même connus. — Car il en est que l'on ne connaît point ; et nous autres. Français, nous ne sommes pas toujours en état de dire qui est M. Ln tel de l'Institut. — J'ajoute qu'en dehors de toutes les catégories officielles, le chrétien est d'ordinaire incomparablement plus intellectuel que le non-chrétien. Représente-toi le nourrisson de Buloz, en face de notre grande Rome : il y a au moins une moitié de rhistoire qu'il ignore invinciblement, une moitié des choses qui lui restent voilées; et quel désordre et quelle obscurité cette lacune jettera sur tout le reste qu'il croit voir et savoir I Quand nous causons avec ces embuloiés, nous nous apercevons qu'ils ne comprennent pas. Ils n'entendent pas notre langue, ils ne voient pas ce que nous leur mettons sous les veux. Leurs naïvetés et leurs scurrilités se racontent et font l'amusement des compagnies.

Nos ciceroni catholiques ont donc toujours à qui parler, et en ce moment surtout. Les vrais chrétiens, les prêtres, les évêques, affluent de toutes les parties de l'Europe et du monde. C'est plaisir de voir leur ravissement*, et les Romains, qui se connaissent en piété, sont grandement édi-

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fiés des sentiments de ces pèlerins. Nos prêtres ; français, plus nombreux à eux seuls que tous les autres, ont particulièrement conquis cette bonne popularité. Ce sont d'intrépides piétons. Le sole 1 et les distances n'y font rien. On les voit partout, à toute heure. Ils remplissent les sanctuaires, fourmillent sur la voie Appienne, se répandent dans les villas et les musées. J'en ai compté hier une vingtaine à Sainte-Agnès, et tout le chemin, jusqu'à ponte Xomentano, était émaillé de rabats. Dès que le Pape sort, il est entouré de ces vaillants prêtres : l'escorte ne le quitte qu'au seuil du Vatican, après avoir reçu la bénédiction. Je ne crois pas que, même en présence des au- , tels, on puisse voir des visages plus animés de ^ foi et d'amour. Dernièrement nous en avons trouvé * un groupe nombreux dans une rue où le Saint Père devait passer. Ils étaient rangés sur deux rangs, des bouquets à la main. A les voir là, comme des enfants, mais en même temps si vénérables dans ce grave habit, si pénétrés, si émus, et songeant au long voyage qu'ils ont fait , aux j privations que leur pauvreté a du s'imposer, les : larmes nous vinrent aux yeux; et Pie IX, lorsqu'il passa et les vit prosternés, fit comme nous, il pleura. Il y a là dedans de fières âmes! Quoi que Ton sache faire, le catéchisme est bien gardé.

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