LES LEGATS DU PAPE
Un homme vêtu de bure, chaussé de sandales, passager de troisième classe sur le bateau à vapeur, daigne accepter une place dans ma voiture.
J4 LIVRE I. CHAPITKK XVI.
Il ne porte d'autre bagage qu'un livre et un petit sac , contenant ses provisions de Paris à Rome. Il est franciscain , homme de grand savoir.
Humble, naïf, éloquent, d'une invincible douceur, d'une intarissable joie. Il n'aime que sa cellule, et il a fait vingt terribles voyages.
Au premier ordre, sans fermer son livre, il quitte sa cellule, n'emportant ni valise ni manteau. Il s'en va au nord, au midi, dans les sables, dans les neiges.
Il remplit sa mission, il revient, il rend compte et reprend sa lecture interrompue. Tels étaient les envoyés du Pape, ces hommes redoutables.
Ces honniies qui, chargés d'aller poser la borne de la justice, parcouraient le monde pieds nus, bravaient tout péril, tout ennemi, toute mort;
Et, forçant les camps et les palais , devant l'éclat du sceptre et devant Téclat du glaive, disaient au victorieux : Xoii ampUiis! au t}Tan : Non lice/ !
LES LEGATS DL" PAPK. JD
Le souvenir des légats fait trembler M. de Sacy : « Semblables aux envoyés de l'ancienne Rome, qui (( traçaient autour des rois le cercle de Popilius ! »
Il rassemble d'autres traits communs aux légats pontificaux et aux ambassadeurs de Rome, et conclut que la ressemblance est entière.
Monsieur, remarquez-vous la ressemblance de Louis X^'I et de Robespierre? Tous deux nés d'une femme ;
Tous deux acclamés du même peuple, morts sur le même échafaud. — Robespierre et Louis XVI sont le même homme, évidemment !
Et vous-même, en quoi différez- vous de M. Havin? Même procédé pour faire connaître vos pensées, hélas ! trop souvent les mêmes.
Si je vous comparais? Mais vous diriez que
M. Havin est une force brute, que vous êtes une force spirituelle, que ces deux forces ditfèrent.
Il y a justement cette ditiérence, — plus marquée, — entre les ambassadeurs de Fancienne Rome et les légats de la nouvelle.
Ce n'est pas même chose de dire : ce Je t'interdis
Jb LIVRE 1. CHAPITRE XVI.
cela, parce que j'ai la force*, )> ou de dire : (( Je t'interdis cela, parce que tu n'as pas le droit. »
Et cette voix qui venait commander au nom du droit, en même temps elle suppliait au nom de Tamour. Cette voix ne prononce qu'un mot : J'aime î
() puissant, qui m'obliges à te réfréner, j'aime le droit, j'aime ceux que tu persécutes, et toi, je t'aim e
aussi I
Comnie elle a transmué le nom d'Evj, souvenir de la perdition, au mot an\ mémorial du salut, ainsi de Roina, la force, 1" Eglise a fait amor.
S'il fut un temps où l'intelligence publique donnait l'empire à la force morale, où donc était le mal, gens d'esprit qui condamnez ce temps ?
Que ce roi n'ait pu dévorer une nation, ni ce roi faire de la fausse monnaie, ni ce roi répudier sa femme, en quoi en ètes-vous lésés?
Gens d'esprit qui avez tant haï la force morale, prenez garde! Voici que la force morale n'empêche
plus d'annexer les provinces, de rompre les traités.
Un temps vient qu'on aura envie d'annexer les maisons, de rompre les contrats. Si la force morale disparaît tout-à-fait, la force brutale régnera toutà-fait.
LKS r.KGATS DU PAPK . y-
II ne fallait pas parler de force morale aux légats de César; ceux de Mazzini supprimeront même les journaux, même les journalistes.
Réfléchissez, gens d'esprit. « La lumière est ente core avec vous pour un peu de temps. Marchez, « pendant la lumière, de peur que les ténèbres ne « vous surprennent. )) Car la nuit sera plus longue qu'en la saison d'hiver !
Pour moi, dont les réflexions sont faites, j'aurais baisé la bure de cefratc. En lui je revoyais la race des envoyés du Pape, des envoyés de la Justice et de l'Amour. Je pensais à mes pères inconnus.
Qui leur a porté la foi? De quelle source a-t-elle coulé jusqu'à leur campement sauvage ? Elle est venue de Rome. Un envoyé de Rome a fait le signe de la Croix sur leurs fronts.
Devenus enfants de Dieu, ils ont vécu consolés à Tombre de la Croix. Quand on a voulu leur nter la Croix, et avec elle leur héritage divin.
Alors les envoyés de Rome sont accourus, et la lumière est restée dans ces âmes, et la liberté et Tespérance ont encore consolé ces simples cœurs, et ils m'ont transmis un sang chrétien.
O Rome ! ô douce mère des peuples, sois bénie
pour les dons que tu m'as faits dans mes pères; sois bénie des joies que tu as versées durant des siècles sur ces petits de la foule, sur ces gens de peine et de labeur î
Sois bénie des vertus que tu leur as enseignées, des humbles prières qu'ils ont élevées vers Dieu, des miettes de pain et des gouttes d'eau que leur indigence a données à Tindigence; sois bénie des rayons
qui ont illuminé ces fronts baignés de sueurs!