LES FENETRES DU PAPE
Revenus au pied de TObélisque , nous récitâmes un Pater et un Ave pour gagner l'indulgence accordée par Sixte-Quint à ceux qui salueront la croix dont TObélisque est couronné.
Profitant des dernières lueurs du jour, nous restâmes là , jouissant du voisinage de Saint- Pierre, et du cristal jaillissant des fontaines, et des étoiles qui paraissaient dans le ciel bleu.
Quelques fenêtres s'allumèrent au Vatican. C'étaient celles du Pape. Cette faible clarté ne réjouissait pas moins nos yeux que la clarté naissante des étoiles, a Povero Papa ! » nous dit Fra Gaudenzio.
(( Povero Papa, il donne encore des audiences, il n'a pas encore fini sa rude journée. Combien de soucis derrière ces vitres î Et nous sommes
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là si tranquilles ! — Voyez, poursuivit-il, quelle solitude !
« Le voilà, ce terrible Vatican ! On le croirait vide. Quelques gardes à la porte, quelques serviteurs, quelques pèlerins qui viennent chercher une bénédiction, quelques secrétaires...
(( Le moindre duc d'Allemagne, que dis-je? le moindre argentier d'Angleterre ou de France entretient autour de lui plus de pompe et de courtisans. Arfçentiim et auriim, non est mihi.
(( Néanmoins ils ne se trompent pas, ceux qui dirigent tant de béliers contre ces murs dont la majesté désarmée ne renferme que les nobles forces et les nobles richesses de Tesprit!
« Ils ne se trompent pas, ces fils de Satan I Le Vatican est la forteresse du monde chrétien. Qu'il soit emporté : la terre de Thomme et son àme appartiennent au vieil ennemi.
(. Comparez ce qui est ici et ce qui est là-bas, sous la bannière du diable-, ce que l'on pense ici, ce que l'on rêve là-bas; ce qui serait détruit avec ceci, ce que promettent les éléments qu'on tient prêts là -bas.
« Comparez l'œuvre visible des Papes et l'œuvre possible de ces politiques, de ces écrivains, de ces soudards qui se proposent de refaire le monde. 'Comparez les croyances, les vues, les mœurs.
(( O triste race d"Adam, si l'ennemi triomphe 1 si ton Christ disparaît un seul jour! Mais pourquoi l'ennemi n'est-il pas déjà maître ? Il a tant de canons, tant de journaux, tant de langues î
« Amen^ amen^ dico robis : sur cette demeure dont nous ne voyons que la faiblesse et le délaissement. Fange qui pénétra dans les prisons d'Hérode, invisible et invincible, plane Tépée à la main. »
L OBÉIJSQL E DU VATICAN.
Une parole incidente ramena notre pensée sur rObélisque.
— Vous avez un obélisque à Paris, dit Fra Gaudenzio -, un pacha vous tit ce présent.
Je Tai vu, votre obélisque : il est dressé sur une place démesurée et froide.
l'obélisque du VATICAN. 87
La place de la Concorde. Joli nom ! L'autel de la Concorde fut la guillotine.
Les prêtres de la déesse Concorde sont divisés en trois collèges : infanterie, cavalerie, artillerie.
J'ai passé sur la place de la Concorde, un jour que la cavalerie officiait.
Belle place française î Tout est réglementaire , contrepesé, tiré au cordeau, brossé.
Depuis que j'ai vu la place de la Concorde, je ne souffre plus que l'on vante A^enise,
Ni pia:-:;a San Petronio de Bologne , ni cette misère de Colonnato que voici.
La Concorde est grandiose; elle sent la civilisation; ia cavalerie y peut manœuvrer.'
Or, que fait là Tobélisque ? 11 vous rappelle Tamitié de ce pacha turc, demi-brigand.
Et c'est laid, sot, mesquin, inutile, ennuyeux, orné d'une grille de fonte.
Quelle conversation s'établira jamais sur la place de la Concorde entre ses divers monuments?
Que se disent les Tuileries et la Madeleine , le Corps Lés^islatif Qi ÏArc de Triomphe?
Que peuvent-ils dire à l'obélisque et que pourrait-il répondre?
Place de la Concorde! Parlez français; dites place de la cacophonie.
Nous, pauvres Romains, nous n'avons pas fait cette noble colonnade simplement pour servir de décor.
Elle abrite le pèlerin, elle l'avertit de songer au tabernacle du Seigneur, retraite éternelle :
Tabernacidinn erit in umbraculiim diei ab œstn, et in securitatem^ et absconsionem a turbine et a pluria.
Pas une pierre dans Rome qui ne dise quelque chose, et quelque chose de grand î
Par rinscription qu'elle porte, par le lieu qu'elle occupe, elle est une lumière, une poésie.
Cet obélisque, ornement du cirque de Néron, languissait muet depuis des siècles :
Un de nos Papes le prit en pitié. Il lui dit : —
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« Je te donnerai un noble poste dans ma Rome.
« Tu as vu le crucifiement de Pierre, tu es un témoin, tu parleras. Ta langue confessera le Christ. »
Il Tenleva de sa main qui assainissait tout, qui rebâtissait Rome, qui aurait rebâti le monde.
C'était notre Sixte-Quint, un f rate, un de ceux qui ne sont rien sur la terre.
11 enleva donc l'obélisque et le planta ici, mais non pas nu et stupide comme une curiosité.
Il lui fit porter la Croix, il Tenrichit d'une parcelle de ce bois où fut attaché le Rédempteur.
Il voulut que cette Croix, dont Tombre convertit le larron, dont Tattouchement ressuscita les morts,
Couvrît de sa vertu ceux qui passeraient au pied de l'obélisque, et leur portât un pardon.
Ainsi le monument païen devint un hérault de 'Evangile, un serviteur du Dieu vivant.
Lapides damabiint ! A la pierre païenne. Sixte donna une voix digne de Rome et de TEvangile.
L'obélisque célébrait les dieux Auguste et Tibère. Ecoutez-les maintenant :
Voici la croix du Seigneur. Disparaissez, forces contraires. Il est vainqueur, le lion de Juda î
Le Christ règne, le Christ commande. Contre
tout mal, (^i'e le Christ défende son peuple !
Ainsi parle, ainsi prie cette pierre; ainsi elle élève la voix parmi le peuple de Dieu.
O pierre fortunée ! bien souvent, passant sous ton ombre, j'ai senti la vertu de la Croix,
Bien souvent j'ai pensé que tu me rendais ainsi ce que tu as éprouvé toi-même.
Lorsque Tombre de Jésus toucha la terre d'exil et fit crouler les idoles et tressaillir les rochers.
DE diverses prisons.
Si nous avions du quitter Rome le lendemain, nous n'aurions pas su rompre l'enchantement qui