NERON ET PIERRE
Octave avait pu se faire Auguste \ Auguste , empereur, fut fait dieu. Il eut des temples, des prêtres, des sacrifices -, il se vit obligé de borner l'empressement qui lui dressait des autels. Voilà Rome et le monde romain au comble de la splendeur, dans la parfaite floraison des arts,
(i) Mgr Pic, évoque de Poitiers.
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des Lettres et de la victoire, au lendemain de (>icéron, de Brutus et du grand Jules, aux jours de Mrgile et d'Horace, quand la paix fermait le temp'.e de Janus.
Point d^appareil de force, peu de troupes dans Rome et dans Tltalie. Auguste habitait une maison de particulier, sans garde ; il allait par les rues vêtu d'une toge de laine; et on ne l'aimait point, et il pouvait tout : assez défendu par la terreur de n'avoir point de maître ou d'en avoir un pire que lui! Il était le protecteur des délices, le distributeur des emplois. Consuls, patriciens, peuple, Rome entière et le monde se ruaient dans la servitude.
Auguste meurt; le monde, tiirba saliitatrix , se place sur deux rangs et incline le front devant Tibère. Tibère, de la boue détrempée de sang! 11 ne fut que plus servilement adoré. Caligula et Claude sont dieux. Pierre de Galilée vient habiter Rome-, Néron monte sur le trône. Néron est le maître et le dieu du genre humain ; plus dieu qu'Auguste et que Tibère, plus dieu que Caligula et Claude . et lui-même il croit à sa divinité.
Néron, chef-d'ceuvre de l'insolence de Satan qui veut être adoré dans ce composé de toutes
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les corruptions, ardent à tous les crimes! Néron, fou, féroce, tout-puissant, lâche! Et en même temps, Néron est un lettré, un artiste , un magnifique. Il a en lui toutes les sèves et toutes les lumières de la civilisation romaine; il en est le fruit suprême, la maturité. Il fallait Rome et Jules César et le siècle d'Auguste pour produire Néron.
Il a rinstinct de ce qu'il doit faire. Il jette Rome dans le sang et dans le feu, mais il la plonge aussi dans les voluptés, et si avant qu'elle ne pourra se déprendre. Il donne la dernière main à la corruption païenne. Le Christ luttera longtemps contre cet ennemi capable de déconcerter tous les sages ! Néron communique à la canaille le goiJt du sang chrétien ; elle en aura soif trois cents ans.
Pierre n'est que le chef d'une secte méprisée, fouetté à Jérusalem, compté à Rome pour si peu de chose qu'on lui a laissé la vie. Néron devine le Pape-, il le prend et le tue. Chose étrange I ce sang de rien lui fait honneur auprès de son peuple. Le peuple de Néron a les instincts de Néron-, il hait les chrétiens, à peine encore visibles aux yeux des politiques. Déjà, sans doute, les chrétiens visitaient les pauvres* en leur portant des aumônes, ils cherchaient à les éloigner
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du cirque et du lupanar, principaux temples où Ton servait les dieux.
La persécution des chrétiens couvrait Tincendie de Rome et alimentait le cirque*, Tinstinct de Néron ne pouvait voir plus loin. Dieu cependant fait son œuvre par la main de Néron; il jette les assises de sa Mlle au milieu de la cité de Satan. Dans les fondations de cette Rome du ciel, il faut des pierres éprouvées. La persécution y pourvoit : elle écartera les sages, les gens de compromis et de mélange qui s'oiîriront pour dresser la Croix sans renverser les idoles, pour concilier Jésus-Christ et Satan. Arrière, arrière! il faut choisir!
La sagesse humaine choisira-, son choix mon trera ce qu'elle est, et les hommes qui cherchent Dieu dans la droiture de leur cœur la jugeront. Par ce moyen encore la cité infernale périra, et les murs de Tédilice sacré monteront vers le ciel. Wjus les allez connaître, les fils de i andque vertu, qui pleurent la liberté ! Ils choisiront de servir ce qu'ils méprisent et de persécuter ce qu'ils honorent, et Tacite n'aura que les vertus qui n'empêchent pas d'être sénateur.
Ainsi Néron pourra revivre dans ses successeurs, et les meilleurs tiendront assez de lui pour
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que leur sagesse égare, pour que leur modération corrompe, pour que leur humanité fasse couler le sang. Ainsi la fange païenne deviendra sans cesse plus épaisse et plus profonde, et Rome n'aura plus de héros. Les héros seront pour le Christ : à lui tous les grands esprits, toutes les grandes âmes ! Par ces vainqueurs qui n'ont voulu que mourir, Rome se trouvera conquise en moins de temps qu'elle n'en a mis à sortir du Latium. Néron s'est trompé, Satan s"est trompé; quiconque lutte contre Dieu sera trompé.
Néron n'en reste pas moins la personnilication la plus complète du règne de Satan. Il est l'expression suprême de l'empire du mal, le vicaire du diable, comme Pierre, qu"il a tué, est le vicaire de Jésus-Christ. Satan ne fera jamais mieux que Néron. Toutes les copies qu'il en a données sont inférieures à ce tvpe de scélératesse où dominent également la cruauté, la luxure, la bassesse et le ridicule. Il fallait que Néron fût ridicule; il fallait que cette bète qui foulerait le genre humain comme la grappe dans la cuve, ne fût ni lion ni tigre, mais pourceau. Satan n'est pas satisfait de broyer Thomme, il veut le moquer. En toutes ces ligures de Néron qui ont souillé la terre, on retrouve le pourceau.
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11 se vautrait et, dans ses débauches, il contaminait tout ce qui avait été Thonneur de Rome. Bel esprit, auteur, jardinier, général, chanteur, danseur, cocher, toujours entouré d'histrions en tout genre dont il était la fortune et la risée, toujours suivi de ses claqueurs. Il renversait des montagnes et en élevait d'autres. Sa maison couvrait deux des collines de Rome. Dans ce palais d'or, de marbres rares, de curiosités précieuses, il donnait des fêtes et s'amusait à faire mourir les convives. Il aimait les fleurs et la gloire. Il était poltron. Il ne tuait pas toujours pour son plaisir, il tuait souvent parce qu'il avait peur, mais c'était toujours son plaisir de tuer. C'est bien Néron qui devait crucitier Pierre !
"fel était le cinquième héritier de César, l'empereur qui se trouva le premier face à face avec r Eglise et qui tua le premier Pape. Il régna dix ans. Après lui, la puissance impériale fut portée par d'autres fous , volée par des soudards , achetée par des faquins, et Néron parut grand. Il fallait un maître. Tant qu'il y en eut un, la multitude, réunie dans le cirque, le salua des mêmes acclamations : « Tu es le maître, tu es « le premier : bonheur à toi ! Plus heureux que (( tous, à toi la victoire! Ab œvo rinces, tu vain- « cras éternellement ! » C'était Titus, c'était Caracalla, c'était Didius Julianus^ peu importait à
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la foule. Et peu importait aussi qu'un coup d'épieu mît fin à Téternité de Fempereur : un autre empereur donnerait à la foule du pain et des jeux.
Mais si tous les empereurs ont été fidèles à la politique de Néron ; si les doux et les féroces, les sages et les fous, ceux qui auraient davantage compté sur la séduction et ceux qui ne comptaient que sur le fer, sont venus au même point contre le christianisme et ont tué les chrétiens, les Papes, de leur côté, n'ont pas été moins fidèles à la politique de Pierre. Les savants et les simples, les hardis et les timides, ceux que la violence ne peut épouvanter, ceux que la caresse entreprend d'amollir, tous viennent au même suprême argument : Mieux -vaut obéir à Dieu qu'aux hommes! Ils meurent. L'histoire des successeurs de saint Pierre, pendant deux cent cinquante ans, est terminée par les m.èmes mots : (( Couronné du martyre. »
Où arrive-t-on ainsi? A Constantin. Saint Marcel venait de mourir, esclave, attaché au service des bêtes ; les acclamations du cirque venaient de saluer Maxence*, la croix paraît dans le ciel, Constantin la plante sur le Latran : ab œro rinces! La statue de Néron, haute de cent pieds, qu'il s'était érigée à lui-même, statue de Nabuchodonosor, se
dressait à l'une des entrées de Tamphithéâtre, mais Tempire n'était plus. César baptisé abandonne le gouvernement de Rome au pape Sylvestre et à ses successeurs, (c n'estimant pas que Tempereur de la « terre dût retenir la puissance, là où FEmpereur (f du ciel a établi le principat du sacerdoce et le « chef-lieu de la religion. » Il emporte dans ses bagages le souverain pontificat des dieux, moins pour le prendre que pour ne pas le laisser.
Précaution de la politique humaine, promptement funeste à la dynastie du héros qui venait d'atiranchir TEglise et au nouvel édifice impérial dans les fondements duquel il jetait ce bloc ruineux! Il ne fallait ni emporter ni laisser le pontificat des idoles, il fallait l'abolir. Parce qu'ils étaient souverains pontifes des dieux, les successeurs de Constantin se crurent pontifes de Jésus-Christ. Ils tentèrent continuellement de régir l'Eglise , de changer la doctrine, d'accomplir par Fart des prêtres de cour et des eunuques ce que n'avaient pu faire les bourreaux. L'empire d'Orient y a succombé, l'Eglise de Dieu en a tiré sa vigueur et sa gloire. Rome avait fait les martyrs, Byzance fait les docteurs : et, comme le corps du Christ s'était agrandi dans les tortures, la doctrine du Christ se développe et resplendit dans les contestations.
L'Eglise ne regretta pas d'avoir vu finir la longue période du martyre. Lorsqu'elle célébrait le