L ITALIE SANS LE PAPE
Le repos dure peu. Nous sommes à Boniiace VIII. Dans la période précédeme, la consolation venait de France. De là vient maintenant Tamertunie. Les semences de Frédéric ont levé î Lorsqu'il s'agit de la France, Dante n'est plus gibelin. Il flétrit le sacrilège de Philippe le Bel : « Et (( comme pour dépasser d'un coup tout le mal (( qui s'est fait et tout le mal qui se fera, voici cf que dans Agnani entre le Fleurdelisé*, et le Christ (( devenu captif dans la personne de son ^"icaire, (( est de nouveau livré à la dérision, de nouveau « supplicié entre les voleurs vivants, de nouveau (( abreuvé de vinaigre et de fiel. Je vois le nou- (( veau Pilate et sa cruauté inassouvie : jusque (( sur le temple il porte ses convoitises sans frein. (( O seigneur Dieu, quelle joie, lorsque enfin écla- " tera ta vengeance, cette vengeance que tu pré- « pares en secret et qui te rend douce la colère ! » L'exil d'Avignon est l'épreuve déjà faite d^un expédient indiqué de nos jours. On a proposé de mettre le Pape à Jérusalem. Là, dit-on, il ne gênera plus TEurope, et néanmoins il sera indépendant ,
L ITAiJF. SANS LK PaPK.
même roi. — Si l'inventeur de ce moyen est sincère, Dieu lésait! Qu'il ait peu de vue, cela est certain. Ceux qui se trouvent présentement gênés du Pape, en quel lieu le Pape ne les gênera-t-il pas ? Ceux qui jie le veulent point indépendant à Rome, en quel lieu le voudront-ils indépendant ?
Les Papes d'Avignon ne cessèrent pas de gouverner TEglise. La doctrine ne souffrit aucun dommage : les Papes ne la peuvent trahir ni fausser. Pour la discipline et pour les mœurs, les Papes ne faisaient plus tout ce qu'ils ont coutume de faire, ce qu'ils pouvaient faire n'obtenait plus le même résultat. Sainte Brigitte a peint Tétat effroyable du clergé à Rome et dans l'Italie. On y revoyait les scandales qui avaient enflammé le zèle de Grégoire VIL Ceux-là passaient encore pour réguliers qui portaient une figure de scapulaire sur leur cuirasse. Les princes qui devaient défendre Rome, lui étaient des « larrons trèscruels. » Les maisons tombaient, les églises devenaient des lieux immondes ; les biens ecclésiastiques étaient envahis par des séculiers qui ne se mariaient point pour justifier leur possession et qui étalaient un désordre impudent. — L'Eglise libre dans l'Etat libre !
Dieu garde TEglise. Dans cette putréfaction, il suscite des saints. Les saints redemandent le Pap2.
Ils sauront contraindre la politique humaine à rompre les liens de la Papauté, et le Pape lui-même à secouer une sorte de langueur contractée dans Texil. Mais l'Italie, rien ne la garde plus; aucune puissance, aucune influence n"}' peut plus mettre la paix. Ecoutons le Dante, témoin oculaire : « Ah! serve « Italie, hôtellerie de douleurs, navire sans pilote (( au milieu de l' affreuse tempête, autrefois reine du « monde, aujourd'hui basse prostituée, quels parmi « tes enfants ne se font pas la guerre: Ceux-là mê- « mes se dévorent entre eux qu'abritent les mêmes (( murailles. Cherche au loin sur tes rivages, et c( puis regarde en toi-même, misérable, et vois s'il (c est encore un lieu où tu jouisses de la paix! ))
Mais rétroit gibelin croit que l'Empereur seul manque à l'Italie. Il gourmande l'Italie qui ne désire pas assez la servitude impériale- il invective contre César qui ne sait pas monter la cavale rétive, serrer le mors et enfoncer l'éperon. Ce cri désespéré vers le despotisme impuissant nous apprend avec éloquence où peut descendre l'Italie quand le Pape n'y est plus :
« Ah ! cavale qui devrais être obéissante et laisser asseoir César sur sa selle, si tu entendais bien les avertissements que Dieu t'a donnés!
(( Et toi. Albert l'Allemand. re.:îarde comme- elle est
L ITALIE SANS LE PAPE. IDl
devenue fière et rétive, pour n'avoir pas été corrigée de l'éperon quand tu tenais la bride en main!
« Que du ciel étoile tombe sur ton sang une juste réprobation; qu'elle soit éclatante, inouïe; que ton successeur en soit épouvanté!
« Toi et ton père, entraînés au loin par l'ambition, vous avez souffert que le jardin de l'Empire devînt un désert.
« Viens à présent, homme sans cœur, et regarde : Montaigus, Capulets, Monaldi, Philipeschi! ceux-là dans l'affliction, ceux-ci tremblants!
a Viens voir ta Rome qui se lamente, veuve et seule, et jour et nuit criant : « Mon César, pourquoi m'as-tu délaissée? »
« Viens voir comme on s'aime parmi nous ! Et si nulle pitié ne t'émeut pour nous, prends honte du moins de ta renommée.
« Et toi, Dieu tout-puissant, qui sur la terre fus pour nous crucifié, est-ce donc que tes justes yeux se sont retirés de nous?
(( Ou, dans l'abime de tes conseils, est-ce une préparation à quelque bien que nulle humaine sagesse ne peut deviner,
« Que les terres d'Italie soient ainsi toutes pleines
de tyrans, et que le dernier des manants, dès qu'il est factieux, y passe pour galant homme: )>
J^ai souvent pensé que Dante, s'il vivait de nos jours, serait sous-préfet du Piémont dans quelque ville volée au Pape. Ce théologien n^a nullement rintelligence de la fonction de justice, d'amour et de liberté que remplit dans le monde le Vicaire de Jésus-Christ. Le A'icaire de Jésus-Christ n'est pour lui que la machine à pardonner et à bénir, inventée ou réinventée par les penseurs de notre temps. Le vrai guide, le vrai chef, Taîné et le pontife de la race humaine est César, ce pape à cheval, dont tous les autres pouvoirs humains doivent tenir Tétrier, et qui, faisant sifBer la cravache et enfonçant l'éperon, force la bête à le porter où il \eut. Dante ignore que le Pape a fait tout en Italie; qu'il a fait la nationalité, car, sans lui, TIlie eût été grecque, ou française, ou allemande; qu'il a fait la liberté, qu'il a fait la civilisation -, qu'il a fait la langue même et l'art, tandis que le paganisme impérial n'y apporta jamais que l'anarchie, la ruine, la servitude sous le despotisme et sous les factions. Mais si Dante veut oublier les œuvres de la Papauté en Italie, il sait du moins parfaitement décrire l'état de l'Italie lorsqu'elle n'a plus la Papauté, et sa peinture brille aujourd'hui d'un éclat de vérité rajeuni.
LE PROBr.KMF.. l53
Le remède à tant de maux ne vint pas d'Allemagne, ni de France, ni des mains de César. Il vint d'Avignon et des mains du Pape. Peu à peu César, ne voulant plus être catholique, baissait et s'en allait. Peu cà peu le Pape, encore absent d'Italie, y remettait pourtant Tordre. Un légat du Pape, Albornoz, grand chrétien et grand guerrier, un de ces hommes que la Papauté trouve toujours lorsqu'ils deviennent nécessaires, déblaya le terrain, chassa les brigands, délivra les villes. Le Pape revint à Rome. Il la trouva dans un état voisin de celui où Totila l'avait laissée : dépeuplée, démolie. Urbain V commença de relever ces ruines. Mais une nouvelle et terrible tempête éclata. Ce fut le grand schisme, fruit des sages combinaisons qui avaient formé une cour papale hors de Rome.