LA MACHINE ET L ESPRIT. I
mière; mais ces ailes ne lui poussent que lentement, tandis qu'elle chemine à pied.
La pensée a peu de commerce avec les improvisateurs. Je n'ai pas lu que saint Thomas d'Aquin prêchât le même jour en trois lieux différents, ni seulement tous les jours dans le même lieu. Saint Dominique, saint Vincent Ferrier, saint Bernardin de Sienne allaient à pied.
Ce n'est pas quand l'orateur court, qu'il est puissant*, c'est quand il mérite que Ton coure à lui. Or, l'on court à celui qui dit des choses, non à celui qui jette des mots. Mais où se trouvent les choses à dire ? Dans la solitude :, et la solitude apprend à les dire.
Un livre sous le bras, un bâton à la main, le docteur Thomas partait avec la pensée. Pour ménager ses souliers, il les suspendait à sa ceinture. Ainsi avaient fait Pierre et Paul, et Dominique et François, et Bernard, et tant d'autres.
Ces voyageurs à pied ne laissaient pas d'amener la pensée à bon terme et de l'installer pour longtemps. Lorsqu'ils arrivaient, alors leur langage avait des ailes qui se passaient de la télégraphie. Je comprends que l'on télégraphie un discours de Monsieur Chose, personnage important là-bas; cela veut être servi chaud.
20 TJVnE I. — CHAPITRE I.
Mais une décision de Thomas d'Aquin, une page de Bossuet, un chapitre de Joseph de Maistre, un vers de Corneille, une lettre de Sévigné : à ces pensées et à ces formes de la pensée, qu'importe le secours de votre machine?
Saint Thomas n'a pas eu besoin du chemin de fer, ni Fauteur de Ylmitation. Quel rapport verriez-vous entre le chemin de fer et Homère, et Dante, et Shakspeare, et la Chanson de Roland?
Félicitez la Banque, Tindustrie, la cuisine; dites que le coton, la houille, les huîtres voyageront désormais sur Téclair. Mais la pensée et l'art!... Si la pensée et Tart doivent périr, le lil de fer les étranglera.
Que serait-il arrivé, si la marquise avait eu le îll électrique, lorsque madame de Grignan faisait ses couches? Mngt chefs-d'œuvre manquaient de naître, remplacés par des inepties.
Peut-être, Coquelet, ne verrons-nous à Rome ni chemin de fer ni télégraphe électrique. Ne fulminez pas. Hélas î ces engins et leurs manœuvres méchants envahiront aussi Rome. Invasion funeste à l'art, funeste à la pensée !
Quand le télégraphe aura baissé ses prix , il