‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 7 sur 230 · LA MACHINE HT LESPRIT · texte numérisé non relu

LA MACHINE HT LESPRIT

fera du style épistolaire ce que la photographie a fait du portrait. Alors, plus de Sévigné pour décolorer les dames de lettres-, plus de Raphaël pour humilier les rapins !

Coquelet reprend : « Les chrétiens de votre sorte perdraient Dieu s'il pouvait être perdu. L'on attribue à la religion vos passions rétrogrades et intolérantes: Ton déteste un culte qui enchaînerait Tesprit humain. »

— Coquelet, je connais ce discours. Plus d^unc fois je rai lu dans la Revue des Deux-Mondes. C^est le propos ordinaire des Embuloiés, lesquels sont nombreux et divers-, et il y en a même de fort pieux. Uavoucrai-je? je vous trouve rétrograde et intolérant.

Le Christianisme avait fait prévaloir la pensée sur la matière. A'ous faites prévaloir la matière sur la pensée, et vous rétrogradez ainsi de dix-huit siècles, pour le moins.

Quant à moi, je ne prétends pas c( enchainer resprit humain. » Non-seulement les docteurs de l'Eglise, mais Homère et Dante me semblent trèssupérieurs aux Babinets.

Que dis-je? Si quelqu'un a du mépris pour la horde des « penseurs », c'est moi. Ce que je pense

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de ces maîtres et de leurs laquais, orateurs et hommes d'Etat, cela est indicible. Je mourrai avec le regret de n'avoir pu dire combien je les trouve sots.

Jamais pareille nuée de destructeurs ne s'est abattue sur la pauvre humanité. Ils ravihront plus que n'ont fait les A^andales. Leur haine ignorante du Christianisme, ou leur inditîérence lâche, ou leur hypocrisie me saturent d'horreur et de dégoût î

Néanmoins, parce qu'ils gardent quelque commerce avec Part et la pensée, je les place encore au-dessus de la brute polytechnique, à laquelle ils se sont asservis. Je préférerais la plume ou la guimbarde des moindres, à la cornue et au compas de

Vous me reprenez d'honorer la pensée plus que la matière, Fart plus que la machine : vous voulez me courber âme et corps sous ce machinisme qui vous promet des jouissances bestiales : vous n'êtes pas seulement rétrograde, vous êtes intolérant !

Quant à la religion, la brute polytechnique s'en soucie bien I Elle sonde les œuvres de Dieu, elle en signale les merveilles, mais elle ne voit pas

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l'Ouvrier, ou elle dit savamment que l'Ouvrier n'existe pas. Quelque jour, l'Institut offrira de créer la terre.

Cela m'inquiète peu, en un sens. Je me tiens assuré de ne pas adorer l'Institut et de continuer de croire en Dieu. Seulement, quantité de pauvres diables concluront que l'Institut pouvant être créateur, il n'y a pas de Dieu -, et ils deviendront à euxmêmes leurs dieux.

Cette frénésie se propagera de plus en plus dans l'espèce, et l'espèce, de plus en plus brutale, sera de plus en plus asservie. Le machinisme fera peser son joug de fonte sur le monde envasé. Coquelet ! sous ce joug, dans cette vase, vous ne digérerez pas si bien que vous Tespérez.

Nous autres chrétiens, Dieu nous donne un œil intérieur, toujours ouvert sur le ciel. Le machinisme n'empêchera pas ceux qui voudront être à Dieu de voir toujours Dieu. — Mais ces temps seront âpres, et beaucoup d'hommes renonceront à penser !

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L OMNIARQLE.

(.( Lyon I vingt-cinq minutes d'arrèt. j> 11 est dur de traverser Lyon sans gravir à Fourvières. Jadis je me suis arrêté dans Lyon-, j'ai parcouru cette \ ille illustre, la Rome des Gaules.

Ensuite, côtoyant les montagnes, j'ai descendu le Rhône jusqu'aux murs d'Avignon. Quels beaux méandres I Au milieu de ces spectacles aimables, j'ai lu un aimable livre. Double charme qui m'est resté longtemps.

(]c charme, c'était la poésie du voyage. Ma course était rapide, non essoufflée. J'avais salué saint Irénée et sainte Blandine à Lyon *, je retrouvais Madame de Sévigné sur le Rhône.

Ma solitude intérieure, fécondée au contact des choses nouvelles, était un grand repos. De bonnes gens, qui n'avaient guère perdu de vue leur clocher, m'enseignaient pourtant les choses de la vie. Je me sentais mûrir.

L C>.M.N[ARQL"i:. 2D

— (( Lyon, inc dit Coquelet, se régénère -, on le démolit. Dans un an, vous Taurez tout neuf. Rues droites, trottoirs d'asphalte, maisons uniformes, voies stratégiques, cafés chantants, sergents en sufhsance. La cité noire sera blanchie, la cité turbulente sera docile.

(X La France se remet à neuf -, le monde imitera la France. Toutes les villes seront alignées, reblanchies, rebâties. Nulle part on ne verra plus rien de vieux. Les spectres du passé disparaissent. Dans la langue du jeune monde, il n'y aura pas de mot qui signifie un étranger ! »

— Ajoutez, Coquelet, que cette langue unique n"aura pas non plus de mot qui exprime la condition d'être c/ie- soi. Au sein de ce monde commode, je crains qu'on ne soit serré I Le chef nécessaire de la démocratie universelle possédera nécessairement le pouvoir universel.

Le monde a été créé pour être //;/. A'oici Tunité catholique : (^ Un seul Dieu, un seul pasteur, un seul troupeau. » Le genre humain laisse arranger cela tout autrement. Non pas un seul Dieu ; tous les dieux, au contraire 1 Mais un seul roi, YOmniarqiic, qui fera régner Tégalité et la volupté.

L'Omniarque sera grand-prêtre de toutes les religions, juge de toutes les capacités; il donnera

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tous les brevets, tiendra tous les télégraphes, portera toutes les lettres, imprimera tous les livres... Cet idéal a été déjà ébauché : c'était Pancienne Turquie.

Là régnait l'harmonie sous le nom de silence, et l'égalité sous le nom d'esclavage. Là, dans les harems, habitait la volupté. Nous avons de beaux germes de tout cela. Mais la liberté, où la placerons-nous ?

— « Fiez-vous à l'avenir, dit Coquelet. Si, en ce moment, le genre humain se montre tiède pour la Uberté, c'est le caractère des époques de transition. Là-dessus nos plus grands publicistes sont d'accord. Mais le lion s'éveillera, et d'un seul rugissement il brisera sa cage I »

— Ainsi soit-iL Coquelet ! Ce que vous annoncez là s'est-il quelquefois vérifié au Jardin des Plantes ? Je vous dirai que j'honore médiocrement le lion. Ce bel animal craint la trique; il aime la pâtée...

Oui, les lions de Bab}lone ont respecté Daniel innocent; oui. dans le cirque, les lions se sont couchés aux pieds des martyrs. Il y avait à cela des raisons étrangères au caractère de la bête. Moi, je dis que le lion d'Androclès a mangé An-^ droclès.

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Je crois que tous les lions civilisés, délibérant dans la même cage, voteraient des barreaux de plus à la cage, et des triques neuves pour les gardiens, afin d'obtenir chacun un morceau d'Androclès, quand même Androclès aurait tiré cent épines de la patte de chaque lion.

c( Valence I dix minutes d'arrêt. » A ^'alence, pour le voyageur du Nord, s'ouvre un autre ciel. L'horizon se dégage de ses vapeurs grises, les collines tranchent sur un azur plus franc, des bouquets d'oliviers égayent les roches arides. L'huile est une sève de la pierre. Le Christianisme est fondé sur la pierre, et Tun de ses doux symboles est la branche de l'olivier ; Pierre est appelé le Fils de la colombe.

Nous recevons les premiers éclats de la rieuse lumière -, elle rit aux murs blancs des enclos et aux tuiles rouges des maisons. Cet aspect séduit Coquelet. La main étendue, il s'écrie : Italiam ! Ita- Uam !

— Quoi î mon ami, déjà un coup de soleil ! Je vous félicite de trouver encore quelque chose de beau dans les vieilleries de la création, quelque chose d'aimable hors des rues alignées. Vous ne seriez donc pas mort î... Cela me fait plaisir.

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CIIAPITI^E n.

Rome est un pays de soleil et d'azur, mais non pas le soleil et l'azur de TOrient. Pierre ne pouvait habiter sous cette implacable beauté d'un soleil qui brûle et d'un ciel sans nuages. 11 lui fallait cette zone d'abondante lumière et de chaleur mesurée, où rhomme des sables et Thomme des neiges retrouvent également leur plus clémente saison.

A A^alence, en i7<hj, mourut Pie \'I. prisonnier. Les geôliers scellèrent son cercueil, et ils dirent : C'est le dernier Pape. Cette parole avait été prononcée souvent ; on la répète. Quand Pie VI mourut, il n'y avait plus de prêtres en France ; — mais Pie IX était né.

Allez ! allez ! creusez des fosses profondes, et descendez-y des cercueils scellés, et scellez aussi la pierre, et placez vos gardes alentour : les berceaux sont pleins î Veillez auprès des berceaux : vous n'empêcherez pas la goutte d'eau du baptême de toniber sur le front de l'enfant! Cet enfant baptisé grandira \ il aura besoin de Dieu.

Un jour, quelque bourreau lui récitera le Credo, qui aura jailli sur lui avec le sang d'un martyr. A cet enfant qui cherche Dieu, il dira que Dieu est dans une tombe scellée, mais que la mort ne saurait garder pareille proie. Et cet enfant alors de-

UNE AUTRE TÉLKGRAPHII.. 2^

viendra homme, et il ira par le monde, criant : Mon Dieu ! mon père î

Ce sera véritablement le cri terrible, le rugissement qui rompra les portes de la mort. La terre frémira. Une voix sortira des Catacombes, qui dira : Mon fils 1 Et l'amour sera vainqueur, et les tombeaux enfanteront.

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