UNE AUTRE TÉLÉGRAPHIE
Une petite halte dans un lieu désert nous permit d^entendre VAngelus. Le vent l'apportait d'un clocher caché à nos regards. Une femme et un enfant, qui regardaient les wagons passer, firent le signe de la croix.
— (( Pourquoi font-ils le signe de la croix ? demanda Coquelet-, est-ce le train ou nous-mêmes qu'ils prennent pour le diable? )> — Ni le tram, ni moi, ni vous-même, malicieux Coquelet '. Cette femme et cet enfant ne songent point au diable, ils songent à Dieu.
Ils ont entendu ï Angélus : c'est la langue télégraphique de TEglise, inventée dès longtemps. — Que dit-elle ? demanda Coquelet. — Elle dit une chose infiniment au-dessus de vous et de tout l'Institut ; mais ces petits, grâce à Dieu, comprennent encore.
Ecoutez : a L'Ange annonça à Marie qu'elle de- « viendrait la mère du Sauveur ; et Marie répondit (( à TAnge : Qu'il soit fait suivant la volonté du {( Seigneur ! Et Marie conçut du Saint-Esprit ; (( et le Verbe de Dieu se fit chair et habita parmi (( nous. »
A ce récit divin, la cloche ajoute la prière de r Eglise : « O Marie, mère de Dieu, priez pour (( nous, pécheurs, maintenant et à Theure de notre (( mort. )) C'est là ce que disent ensemble la cloche et ces pauvres gens : — Le Verbe de Dieu s'est fait chair ; Il a habité parmi nous.
Jadis, Coquelet, sous le seul sceptre de saint Louis, quinze cent mille clochers s'élevaient vers le ciel, couronnés de la croix. Un homme ne pouvait pas lever les yeux sans voir le signe de la rédemption. — Le Verbe fait chair a habité parmi nous ; Il est mort pour nous î
Dans ces clochers, à toute heure du jour et de la
INK AUTRE TELEGRAPHIE.
nuit, chantait la prière. On sonnait au sacrifice du matin et aux louanges du soir. — Le Verbe de Dieu s^est fait chair pour nous *, Il nous a aimés jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix !
Cette voix douce de la prière courait les champs, gravissait les montagnes, planait sur les vallons cachés, perçait les forêts profondes, dominait tout bruit humain. Voix de consolation, voix d'espérance, voix d'amour. — Il nous a aimés. Il nous a rachetés, Il règne sur nous î
Elle parlait sans cesse, on l'entendait partout. Sans cesse et partout, elle convoquait les hommes à s'unir dans l'amour. Elle leur rappelait qu'ils sont rois, fils de Dieu, cohéritiers du ciel ; le ciel, récompense de la foi, de l'espérance et de la charité. — Mère de Dieu, priez pour nous, pécheurs !
La grande voix ne dédaignait pas de parler des hommes, après avoir parlé de Dieu. Elle annonçait le baptême, le mariage, la mort -, elle demandait des prières pour le nouveau-né, des prières pour l'agonisant, des prières pour les époux î Frères, assistez vos frères ! Alors, dans la famille du Christ, point d'étranger.
Ainsi cette télégraphie mélodieuse emplissait l'espace, mettant les hommes en communication avec
LIVRr. 1. — CHAPITRE IIÎ.
eux-mêmes et avec Dieu, les entretenant de sublimes mystères et de saintes pensées. Elle parlait de Dieu à toute la terre ; par elle, toute la terre parlait à Dieu. Elle le fait encore, et les pauvres comprennent encore ; mais beaucoup d'autres n'entendent plus.
Un Pape répandit Tusage des cloches en le sanctifiant. C'est Rome qui nous a donné cette voix délicieuse et son langage divin. C'est elle qui baptisa les cloches, qui leur conféra un sacre pour que la prière tombât du ciel sur les âmes comme une ondée sonore de bénédictions.
O Rome, mère de vertu, mère de lumière et d'espérance, mère de toute joie et de toute poésie î O Rome, inspirée de Dieu pour combler de fortifiantes délices l'antique vide du creur humain !
Et la cloche engendra le clocher. Pour ces oiseaux de bronze dont le chant savant et doux réjouissait rétendue, l'art créa ces cages merveilleuses qui s'élancent dans le ciel. La pierre s'envola toute en Heurs vers les nuages, afin de servir de trône à la Croix.
Or, cet ensemble de prodiges, cette cage aérienne de la prière ailée, ce trône de la Croix libératrice.
UNE Al'TRF. TKLKGRAPH
ce chef-d'œuvre du grand art et de la grande science unis pour adorer Dieu, Tai-je assez caractérisé ? Non, le clocher était quelque chose de plus : il était le monument de la reconnaissance et de Ta-
mour.
Il attestait que le genre humain, sauvé par Jésus- Christ, voulait appartenir à Jésus-Christ. — Jésus- Christ a combattu pour nous délivrer de Tenfer, Jésus-Christ a vaincu : qu'il règne sur nous, qu'il commande, qull défende son peuple de tout mal et de toute tyrannie !
Que sa chair, qui nous est donnée, soutienne nos âmes contre les faiblesses de notre chair ; qu'elle nous préserve des lâchetés par où nous devenons esclaves des esclaves de Satan ; que nous mourions fidèles à Dieu, plutôt que d'obéir à Thomme contre Dieu :
Ainsi le monument de la reconnaissance et de l'amour gardait encore la liberté, et telles étaient les pensées que la cloche et le clocher répandaient sur la terre. Ainsi la télégraphie de TEglise portait des choses que ne porteront jamais les poteaux de la télégraphie électrique.
Quelle parole court en ce moment sur le fil de fer? Si j'étais un homme dont la police daignât
s'occuper, s'il déplaisait à cette police que j'allasse à Rome, deux gendarmes m'attendraient à la prochaine station, et mon pèlerinage serait fini.
Peut-être qu'il a paru ce matin un article de Boniface^ nous le saurons aussitôt qu'arrivés. Voilà le côté flatteur de l'invention. Je n'y suis pas insensible, jeconçoisi'orgueil que la civilisation en ressent. Recevoir à Garpentras la substance des journaux de Paris le même jour que les Parisiens, ô bonheur !
Je regrette seulement que le bruit des usines et le soin de méditer Boniface ne permettent plus aux peuples de savoir que le Acerbe fait chair habite parmi nous, et que les fils du Christ sont nés pour être enfants de lumière et de liberté.
DES PAPES d'aVIGXOX ET DE PÉTRARQUE.
Voici les beaux murs crénelés d'Avignon. Une chrétienne était avec nous. Elle me dit : « Ici la Papauté fut captive. » En même temps Coquelet lui disait : Madame, ici Pétrarque soupira. )>
DES PAPES D AVIGxNON ET DE PETRARQUE. 35
Non, Madame. Non, Coquelet. Ce que l'on vit ici, Madame, grâce à Dieu, c'est que la Papauté ne saurait être captive. — Et vous, Coquelet attendri, ne cherchez point le lieu du soupir de Pétrarque, Pétrarque rima, il ne soupira point.
Il est vrai !Madame, le Pape fut amené ici, non tout à fait de son gré, par les intrigues de Philippe le Bel, très-affreux sire. Ce roi crut tenir la Papauté. Un pourceau passa, le beau roi Philippe tomba de cheval et mourut. Sa dynastie tourna mal.
Pétrarque, mon Coquelet, n'est pas ce que je connais de plus aimable. Il a fait force vers latins. Archidiacre et chanoine, il chantait Laure ; bardé de bénéfices, il déclamait contre Tavidité des gens d'Eglise-, critique acerbe du Pape, il admirait Cola de Rienzi.
Les Papes d'Avignon furent de vaillants Papes. Exilés, ils ne déposèrent pas la couronne temporelle : gouvernant l'Eglise avec une vigueur que la durée des tempêtes ne découragea point, ils affirmèrent le droit de la Papauté, ils le firent prévaloir.
Cependant, Pétrarque invectivait contre les religieux et dépendait sonnets sur sonnets en l'honneur de la beauté de Laure. Et Laure avait onze
36 LlVUi: I. — CHAPJTKK IV.
enfants. — onze! Si la chère dame prenait plaisir à ces sonnets, cela lui fait moins d'honneur que ses onze enfants.
Les Papes instituaient des universités malgré les princes et malgré les villes : ils créaient des évèchés, appuyaient le droit, publiaient des croisades. Comme princes séculiers, ils revendiquaient leur Etat et substituaient le vicariat apostolique à la suzeraineté féodale.
Avez-vous, Coquelet, fréquenté les Rinm del Petrarca? Sonnetti, Caiiyunc , Trionfo d'amore, j'ai tout exploré, "^"ingt degrés de froid partout! Ce chanoine amoureux n'était pas plus amoureux que chanoine. Il penchait au calembour.
Clément V faisait étudier les langues orientales. Si Ton avait laissé la c( question d'Orient « au\ Papes, elle serait résolue ! Les Papes auraient détruit rislamisme, plus encore par Tesprit que par le fer.
Clément \' fut législateur par les (llémeiilims. Il lutta contre la dureté qui refusait les secours spirituels aux condamnés cà mort. Si Ton avait laissé les Papes régler le droit, de bonne heure la peine de mort n'eût que rarement affligé les codes chrétiens.
DES PAPES d'aVIGNON ET DE PETRARQUE. b^
Jeaa XXII commence la lutte contre Louis de Bavière, le Piémontais de l'époque -, Benoit XII réforme Cluny; Innocent VI publie la croisade contre les routiers; Urbain V, Benoît XII meurent en odeur de sainteté; Grégoire XI rentre dans Rome.
Messer Pétrarque, empereur des syllabes latines, avait cru que Rienzi, le Garibaldi du moment, relèverait Rome et le monde. Un peu vieilli, lâchant les vers, il donna quantité de prose. Les platitudes n'y manquent pas.
Point de platitudes dans la prose des Papes exilés. Leurs bulles posent d'une autre façon la doctrine , corrigent autrement les vices, redressent autrement les erreurs, sont d\me autre littérature !
En somme, les Papes habitèrent Avignon par un dessein de Dieu, visible plus tard. Alors furent punies et purgées Rome et F Italie où, depuis des siècles, les Papes ne cessaient d'être persécutés. Dieu les ramena plus rois qu'ils n'étaient sortis.
Durant l'exil d'Avignon, l'insolence des grandes maisons romaines fut abattue, et il n'y eut plus de forteresse contre le Vatican. Rome devint enfin le
domaine des Pontifes. Ils la rebâtirent ^ ils y firent régner la liberté, la justice et la paix.
En cette redoutable période, Dieu montra ce qu'il est pour son Eglise. Il lui conserva son esprit , Il lui prêta son bras. Il lui multiplia les miracles. Le règne spirituel ne subit pas d'interruption. Après soixante-dix ans, le règne temporel fut rétabli.
Pour ramener le Pontife qui siégeait dans Texil, Dieu suscita des saints. Quels saints! Des docteurs, des guerriers ? Non*, des femmes.
Une petite princesse du Nord encore sauvage, Brigitte de Suède, obscure réfugiée à Rome, écrivait au Pape de la part de Dieu, et le pressait de revenir. La tille d'un pauvre artisan de Sienne, Catherine, alla le prendre par la main.
Cette humble Catherine, jeune et sans lettres, remua r Italie, fraya le chemin, contraignit le Pape de se mettre en route, accomplit, à force de miracles, une restauration qu'on n'espérait plus.
Si Ton veut voir les misères de Thomme, il y en eut à Avignon. Les misères de Thomme font resplendir les générosités de Dieu. C'est là ce qu'il faut admirer, jusque dans le cœur misérable de r homme pécheur.