‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 75 sur 230 · UN CATHOLIQUE LIBERAL · texte numérisé non relu

UN CATHOLIQUE LIBERAL

(( Je puis subir les fers, endurer les ignominies. (( Dieu m'a formée pour ces épreuves, j'en sors « plus digne de ses regards. Mais je confesse la « vérité, et je ne reconnais aucune liberté légitime (( contre ma liberté. »

Hercule très-cher, à quoi se peut réduire la liberté de l'Eglise devant les droits de l'Etat- Dieu? Votre formule est un de ces beaux lieux communs que charrient en abondance les fleuves du pays d'Utopie.

Dites plutôt : « l'Eglise libre dans un peuple (( libre. » La liberté du peuple et la liberté de l'Eglise ne se séparent point. Eglise et peuple sont libres en même temps.

Ce bel adage d'Utopie, l'Eglise libre dans l'Etat libre, une voix très-honnête l'a très-innocemment proclamé en France; mais écoutez l'écho railleur et menteur du Piémont,

Le Subalpin sait bien ce qu'il veut, et veut bien qu'on le sache. Plus d'Eglise libre, plus de peuple Hbre : la seule divinité la seule liberté de l'Etat.

Le Subalpin , mentant pour l'honneur, suit à découvert son vrai chemin. Vous, Hercule, vous

avez votre but dans les nuages. Poursuivant d'une conciliation impossible, vous prenez des voies dont vous n'êtes pas sûr.

Ces voies sont bordées d'abîmes. Vous niez, vous évitez de sonder et même de regarder la route; les abîmes n'en existent pas moins ! Qu'une crainte puérile ne vous empêche plus de revenir sur vos pas.

^'ous invoquez Tunité de votre vie, consacrée à concilier l'inconciliable. — Hercule, Thomme qui se prétend incapable d'erreur gardera en vain ce fier sentiment de lui-même : il ne mettra point d'unité dans sa vie !

Nulle vie humaine ne saurait offrir au ciel et à la terre une plus belle unité que d'avoir humblement voulu la vérité. Ne vous entêtez pas à perdre cette gloire, la seule qui durera.

Ercole dédaigna de me répondre, et me quitta plein de mépris. O bons anges des païens, éloignez de Coquelet ce serviteur de Dieu !

LK SIBALPIN'. 257

LE SUBALPIN.

Soyons équitable : le Subalpin ne manque pas de certaines remarquables qualités.

Il a l'audace, l'audace, l'audace! Ce fut le vice des laquais*, mais nous sommes démocratisés.

Démocratisés , déchristianisés , notre français S'est démoralisé. Audace sonne comme autrefois courag-e.

Le Subalpin est audacieux. L'homme de courage, rhomme de cœur, était celui qui bravait le péril-,

Qui allait au feu des batailles , qui affrontait le feu des séditions, qui domptait le feu des tentations.

Qui méprisait tous les dangers, et les provoquait tous, et les surmontait tous, pour faire son devoir.

L^homme de cœur craignait le jugement des justes, le jugement de sa conscience, le jugement de Dieu.

L'audacieux ne connaît qu'un devoir : triompher du juste, de sa conscience, de Dieu mxême. Il craint la canaille.

Il la craint d'une crainte servile. Il l'adore tant qu'elle veut; il la trompe tant qu'il peut; il la flatte toujours.

On peut avoir beaucoup d'audace et pas un atome de cœur. — Nous disons que le Subalpin est audacieux.

Il est obstiné dans ses pensées perverses -, rien ne Pen détourne. Cette vertu s'appelait l'entêtement.

L'homme persévérant, assuré de marcher avec la justice attaque fièrement l'obstacle.

Plutôt que de reculer, il se couche aux pieds de rinfranchissable -, il y meurt.

Il servira de marchepied , d'autres viendront. Par un escalier de cadavres, l'obstacle sera franchi.

LE SUBALPIN. 2 59

Ainsi les martyrs s^entassèrent. Ils comblèrent les abîmes, et le genre humain put aller à Dieu.

L'entêté fait mourir des hommes pour atteindre son but à lui, l'assouvissement de son orgueil :

(( Par un escalier de cadavres, j'escaladerai la montagne, j'installerai ma gloire, et je dirai : Cest

(( Et je me suis tiré de Tignoble foule , et j'ai fixé les regards du monde!... )>

Oui, seigneur! Et après tant de peines et de succès, vous n'êtes pourtant qu'un faquin.

Autre mérite du Subalpin : il a bien Tintelligence des perversités dominantes. Il dit aux hommes : — c( Vous serez des dieux !

« Je vous donnerai les royaumes de la terre ; vous les gouvernerez et vous les mangerez , et toutes les vertus agréables y régneront naturellement. »

Il ne l'a pas inventé, mais il leur dit que ce sont des choses nouvelles, et dignes de la hauteur où Tesprit humain est enfin parvenu.

Tel est Fart des grands politiques. On prétend que leur maître est Machiavel. Du tout ! le maître, c'est Pandarus de Troie.

Le Christianisme fait l'honneur aux hommes de leur proposer des vertus; le Subalpin, plus ingénieux, caresse leurs vices.

Pour résumer, je trouve au Subalpin un avantage éclatant, immense :

Il est essentiellement sans honneur-, voilà ce qui fait de kii par excellence l'homme du temps nouveau.

Qu'il soit d'ailleurs, comme d'autres puissants, le simple jouet d'une situation donnée ;

Un fétu qui surnage, trop faible pour s'arracher du courant, trop léger pour couler : je l'accorde.

Il y a de ces écumes que le flot porte loin, et qu'il finit par oublier dans un endroit tranquille et sale.

Peut-être que le Sulbapin a peur la nuit, se disant, dans l'intime, des choses qull n'avoue pas.

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