UTILITE DE LA THEOLOGIE
Si j'ai par hasard un lecteur qui craigne la société des prêtres, je lui dirai en passant qu'il a grand tort. Le prêtre est instruit, il est doux, il est gai. Il est gai indépendamment de son caractère" propre, par la raison qu'il n'a point
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d'affaires d'argent, ni d'affaires de ménage, ni d'atfaires d'ambition; par la grande raison qu'il possède son âme.
Le prêtre est un homme qui ne craint point la banqueroute ni l'insuccès des œuvres de son esprit, ni le hasard. Ce monstre du hasard ne persécute pas la pensée du prêtre : il ne voit que la main de Dieu. Si elle se cache, il la sent. Le chemin où elle l'engage peut lui être inconnu, le but ne Test pas*, il marche dans la largeur ; ambulabam in latitiidine, quia mandata nia exquisiri. Quelle parole!
La conversation du prêtre est sereine. Tout ce que saint Paul conseille de bannir en est banni, et c'est pourquoi elle est joyeuse. Elle a ce charme fortifiant de Pair pur qui joue autour du visage dans la pesanteur d'un jour d'été-, elle est un cordial comme la bonne senteur des champs. Elle ne tarde guère à se diriger vers |Dieu; Dieu lui-même y intervient par quelque texte des saintes Ecritures, lumière de tout.
Je parle du commun. Chez les esprits distinigués, incomparablement plus nombreux dans le clergé que dans toute autre classe, les mêmes vertus, plus douces et plus humbles, la même^-rrr^ aménité joyeuse, accompagnent des clartés qué*-^ — N in^ont point les intelligences du siècle.
Grâce à Dieu, j'ai pu voir dans le monde à loisir, des hommes non-seulement de grand esprit, mais encore de bon cœur, sans quoi nul esprit n'est vraiment grand. J'ai vu dans TEglise des hommes de même ordre : ils sont supérieurs. Tout ce que Ton sait dans le monde, les prêtres le savent aussi bien; ils savent mieux la vie humaine*, ils savent seuls les choses de Dieu.
Un seul laïque, parmi ceux que j'ai connus, possédait cette vue complète et tranquille qui caractérise l'esprit sacerdotal. C'était Donoso Cortès; mais Donoso Cortès était théologien. Toutes ses aspirations le poussaient au sanctuaire , lorsque Dieu l'appela pour lui donner « ce que Tceil de (( l'homme n'a point vu. »
Peu de personnes en France savent ce que c'est qu'un théologien, et ce que c'est que la religion catholique. La lumière nous est distribuée d^une main parcimonieuse. Nos catéchismes sont à peine le calque décoloré de quelques parties de la divine doctrine. Sans doute , dans cette réduction, la doctrine domine encore toute philosophie , et le moindre commentaire nous porte plus haut que le plus haut vol de l'esprit humain livré à lui-même.
Mais quand le théologien parle, quels horizons par dessus tous les horizons aperçus î quels tor-
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rents ! Alors on se sent à l'abri de cette fatigue, pour ne pas dire de ce dégoût, où nous laisse souvent le vide de la parole humaine,, même la plus sonore. Ce n'est pas seulement une couche d'or et de lumière qu'on emporte de ce bain de vie : le fluide divin a pénétré dans rintérieur, allumant des foyers que l'on n'y connaissait pas.
Je ne nommerai point ici les vivants , mais je peux indiquer deux hommes qui ne sont plus, quoique immortels dans le souvenir de ceux qui les ont approchés. L'un était un politique célèbre, Tautre un prêtre beaucoup moins connu. Je veux parler du prince de Metternich et de M, de Sali nis, archevêque d'Auch.
Ils avaient beaucoup de traits semblables. La sagacité, la patience, la connaissance des hommes, le goût des affaires , la bonne grâce étaient caractéristiques en tous deux. Tous deux savaient : beaucoup^ ils causaient avec un égal agrément. J'ajoute que M. de Metternich, qui ne fut jamais impie , à l'époque où je l'ai vu était bon catholique.
M. de Metternich a gouverné l'Autriche penjdant quarante ans, et son influence a dominé en Europe. Il n'a rien créé, rien amélioré, rien con-
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serve. Arrivé au terme, il en convenait. Il ne niait pas qu'il eût fait des fautes, et il en avouait plusieurs ; mais il ajoutait que la grande faute était au temps, et sans remède. Il croyait sincèrement que rien ne pouvait être créé dans l'esprit délétère de ce siècle, rien amélioré, rien conservé.
Questionné sur ce vice du temps, il disait des choses ingénieuses, mais ce n'était point cela. Sur sa propre politique , il expliquait bien ce qu'il avait fait, les conseils qu'il avait pris , l'impossibilité de faire autrement. On ne savait quelle objection proposer : et ce n'était point cela. On s'en allait avec un malaise dans l'esprit. Etait-il possible de faire mieux que cet homme si habile, si puissant, si conciliant ? Et pourtant il n'avait .pas fait ce qu'il fallait faire-, car les nations sont guérissables, et pourtant leur maladie a empiré.
■ Je ne sais si M. de Salinis, laïque et ministre, aurait gouverné mieux que M. de Metternich; mais M. de Salinis, évêque et théologien, savait beaucoup mieux que M. de Metternich en quoi et pourquoi M. de Metternich et les autres régents de l'Europe avaient failli. Il rendait compte dés causes du mal et de l'impuissance des remèdes, qui n'étaient souvent qu'un surcroît dii mal.
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iM. de Metternich avait manqué de vue, parce qu'il avait manqué de foi; et quand il avait vu, alors la décision lui a manqué avec la foi. ■ Il avait considéré ce que Ton pouvait ou Ton ne pouvait pas faire*, il n'avait pas vu qu'il y a des choses qu'il faut et d'autres qu'il ne faut pas faire.
C'est à Rome que je racontais à M. de Salinis mes conversations avec M. de Metternich et avec quelques hommes d'une égale renommée qui , accusant un peu les autres, s'excusant un peu, exposaient enfin les mêmes doctrines, confessaient les mêmes impuissances , rendaient le même son d'absolu découragement. — « Et pourtant, disait !M. de Salinis, ce sont des hommes de mérite, même des hommes de bien. Rarement l'Europe a vu dans les conseils des souverains un personnel de ministres si généralement réguliers. , C'était en 1853."^
« Tous ces gens-là, poursuivait-il, sont sages, modérés, pères de famille. Ils n'ont pas de violentes ambitions-, ils parlent couramment et il y a parmi eux des orateurs. Ils savent beaucoup de choses , du grec , de la chimie , jusqu'à de l'histoire... Mais il leur faudrait de la théologie, et ils n'ont pas même de catéchisme; il faudrait, dans les conseils, des prêtres, et l'on y trouve
à peine des chrétiens. Voilà pourquoi les nations ne guérissent pas.
(( Rois^ gouverne:{ hardiment! Bossuet savait sa langue : il ne voulait pas dire : Gouvernez durement, gouvernez cyniquement; mais, gouvernez avec la vigueur du bon droit et de la bonne conscience, comme ministres de Dieu pour \ le bien. Or, l'unique source de cette mâle hardiesse, c'est la connaissance approfondie du droit, du devoir, du bien : et voilà où nos hellénistes, nos chimistes , nos historiens , ne sont plus si savants. Ce discernement entier du droit, du devoir et du bien , la seule théologie le procure. Faute de théologie, ils tâtonnent, hésitent, sont durs, sont tremblants; ils brutalisent, ils pactisent, ils succombent.
(( Ici, à Rome, dans un état de faiblesse matérielle, incomparable et permanent, on s'est tiré d'affaire depuis dix- huit siècles avec majesté et avec habileté, parce qu'on est théologien. Les Papes ont franchi de terribles rencontres, par cela seul qu'ils ont toujours su ce qu'il ne fallait pas faire. Xon possumus, Xoii licet ; Nous ne pouvons pas. Il ne t'est pas permis 1 Deux formiUles bien brèves, avec lesquelles on encloue le canon adverse, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de mettre sa propre artillerie en ligne.
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« Si M. de Metternich et quelques autres politiques honorables avaient su se dire à propos Noji possumus, et dire aux autres Non licet ; s'ils avaient su parler en théologiens et tenir en chrétiens résolus de n'être pas de craintifs serviteurs du bien, et encore moins de lâches complaisants du mal ; s'ils avaient su cela , — certainement , ils auraient sauvé beaucoup de choses qui vont périr , et même ils en auraient créé qui eussent vécu. ))