LES CLOITRES
couvents, ces monastères on les appelle aussi de ce nomj :
a Nous trouvons, nous autres, que ce sont des absurdités. Nous ne voudrions pas vivre là-dedans. Il nous faut l'action. Notre sang généreux nous porte aux entreprises et aux plaisirs.
(( Nous sentons le besoin de nous rendre utiles à nos semblables, de les gouverner, de les exploiter, de percer , de primer dans les sciences et dans les affaires, de parler, d'écrire, de penser.
« Tout cela est bon pour nous. Notre conscience est en paix; nous savons ne nous rien reprocher outre mesure. Si un sinistre arrive , eh bien, que diable! nous remontons sur notre bête
(( Mais, avouons-le : tous les hommes ne nous ressemblent pas. Combien de poules mouillées que l'on voit s'abattre pour avoir fait des atrocités , ou compromis leur fortune, ou perdu une femme !
(( Que deviendront ces gens-là ? Doivent-ils se tuer? Non; soyons justes! Ça va dans un couvent. Il faut des refuges aux grands repentirs et aux grandes douleurs ! » Rapet acquiesça.
3y6 LIVRE VII. — CHAPITRE XII.
J'ai, grâce à Dieu, connu et pratiqué quantité de religieux, moines,/rj^/, clercs de tous les habits et de toutes les vocations. Quelques haltes dans les monastères sont les meilleurs instants de ma vie.
J'ai vu le Moine sous ses nobles cloîtres, solitaire, savant, ouvrier de la terre -, j'ai vu le Mendiant, fils de saint Dominique ou de saint François, dans son couvent semblable à une ruche ;
J'ai vu le Clerc Régulier , Jésuite , Théatin , Barnabite, dans sa petite chambre encombrée de livres, assiégée de pénitents-, j'ai vu le Missionnaire arrivant des antipodes.
Je les ai vu de près , j'en ai vu beaucoup. Il est vrai que ces gens-là mènent une vie laborieuse, mortifiée, sacrifiée. Mais aucun ne Pavait embrassée sous la pression d'un grand repentir ou d'une grande douleur.
Ils ont choisi le cloître, non pour avoir commis des crimes, mais parce qu'ils craignaient Tombre du péché; non pour avoir subi des grandes douleurs, mais parce qu'ils ressentaient un grand aniour.
Par crainte du péché, ils se sont mis à l'abri ; par amour de Dieu, ils ont voué leur existence
LES cr.oirRFs. 3
pour faire des œuvres de victimes qui les associent à Poeuvre de la Rédemption.
Ils ont voulu vivTe sans tache, dans le travail, dans rhumilité, dans la charité; vivre pour Dieu. Je ne suis pas étonné que M. Maréchal leur ait trouvé d'honnêtes figures !
Sans doute , les cloîtres ont vu de grands repentirs. Didier, roi des Lombards, cloîtré par la clémence de Charlemagne, se fit volontairement moine. J'en souhaite autant à d'autres, rois !
Et Ton peut citer aussi de grandes douleurs, sans ériger en exemples la grosse Héloïse et son chafouin d'Abélard, seule religieuse et seul moine que respecte Coquelet.
Mais s'il it'y avait à peupler les monastères que les grands repentirs (repentirs* de grands crimes) et les grandes douleurs, les monastères seraient vides. Ils n'auraient jamais été pleins.
Les vrais grands crimes sont fils des grandes ambitions; ils ont pour objet les grandes fortunes et les grandes jouissances : c'est le contraire de la vocation monastique.
Les grandes douleurs, les douleurs qui poussent des cris et s'arrachent des cheveux, sont
le fait d'une âme mal tenue et d'une foi incertaine : c'est le contraire de la vocation monastique.
Les grands crimes parviennent à fleurir dans le grand monde, à moins qu'ils n'aillent au bagne. Les grandes douleurs à grands cris finissent à la cuisine, ou à l'opéra, ou aux secondes noces.
Le grand crime qui prend le chemin du monastère est déjà pardonné : il a fait les réparations légitimes. La grande douleur qui court au cloître est déjà consolée : elle accepte la volonté de Dieu.
]\L Maréchal et ^L Rapet seraient surpris des vrais grands repentirs et des vraies grandes douleurs du cloître. Quoi 1 se repentir de ne pas assez se repentir ? Pleurer de ne pas avoir assez pleuré ?
Les résultats de cette vie pénitente et mortifiée étonneraient bien davantage nos deux honnêtes marchands de faux vins. Comment ! point de meubles , point de cuisine , — et néanmoins la
Cela est ainsi pourtant, et la ioie habite les
LES CLOITRES. Sjg
cloîtres. Et la vérité est qu'il faut conserver les cloîtres, pour laisser en ce monde un asile aux grandes vertus et une source aux grandes joies.
Je reviens à la pensée du fier Rousseau, qui ne veut pas que les hommes se mettent à genoux. Les religieux sont les hommes les plus incapables d'une bassesse.
Ils passent leur vie à genoux !
Ils ne font rien sans prendre à genoux la permission du supérieur. Ils s'inclinent devant lui le matin, le soir, s'ils sortent, s'ils rentrent, au moment du travail, au moment du repos.
Ils Font élu, mais leur choix a été confirmé par une autorité sacrée. Il a reçu l'investiture du Pape, le Pape est investi de Jésus-Christ. C'est devant Jésus que l'on s'agenouille *, c'est Jésus qui bénit.
Ainsi le religieux ne fait rien de bas, ni de nul. La moindre de ses actions, ainsi bénie, est grande, sainte, surnaturelle. Il agit au nom de Jésus, pour Jésus, avec la grâce de Jésus, roi des cieux.
38o LlVRr. VJI. - r.H\PlTRK XIIT.
Ainsi le portier ouvre, et le cuisinier besogne, et le moindre frère accomplit ses moindres offices. Ainsi tout est grand dans ces hommes à genoux, et leur vie agenouillée est dcjÀ dans le ciel.