‹ Le parfum de Rome;Chapitre 12 sur 96 · POUSSIÈRE · texte numérisé non relu

POUSSIÈRE

Église qui part: l'évêque, les prêtres, les diacres, les saintes femmes, ces vierges à qui ne suffisent plus les austérités du voile, et qui réclament les labeurs de l'apostolat.

« L'ardeur des pèlerinages se ranime pour la Palestine; le chemin de Rome est plus parcouru qu'il ne fut jamais. Qui sait ce qui nous revient de lumière, chaque jour, du tombeau de Pierre et du tombeau de Jésus?

« Oui, c'est une chose amère de n'avoir plus sous les pieds qu'un sol fuyant; de voii autour de soi tout crouler, se transformer, disparaître; d'être désormais, au milieu de la patrie, un exilé qui ne reverra plus la patrie!

« J'erre dans ma ville natale, et je ne la retrouve pas. On a changé de place les autels, déménagé les tombes. On m'a ôté mon foyer; la voie publique passe sur la maison où mourut mon père, où naquirent mes enfants.

« On a fait sauter les rochers, on a tondu, creusé, bouleversé la campagne; on a pavé les champs où je cueillais des fleurs; je ne vois plus rien de tout ce que mes yeux ont aimé: lien ne reste de ces traits qui étaient le visage charmant de la patrie.

« Des nouveaux venus remplissent cette ville nouvelle. Les tiaditions sont rompues, la langue a changé. Plus de communs sentiments. Les freins de police ont remplacé l'esprit de cité. Au lieu des patriciens qui dirigeaient, des employés qui commandent!

«Et cela partout! Quelle ville est à l'abri d'un décret de la force ou d'une tentation de la cupidité ?

Quelqu'un viendra demain, qui dira aux anciens: Vendez vos maisons, vos églises, vos cimetières, et allez-vous-en !

« Certes, il se fait un monde nouveau ! Le Français sera bientôt plus artificiellement établi sur son sol illustre que l'Américain sur sa terre sans passé. La fureur de changer et d'abjurer nous dissout en poussière.

« Quel vent soufflera cette poussière ? De quelle eau ou de quel sang sera-t-elle mouillée, de quelles mains pétrie, afin qu'elle redevienne chose solide? — Il y a sur la terre un vent de mort et un fleuve de vie.

« Le vent de mort agite les peuples, comme le vent du désert agite les sables pour les rendre perpétuellement arides. Il s'appelle l'Esprit moderne; il est le mensonge de Satan, murmuré à l'orgueil crédule de l'homme le lendemain de la création.

« Le fleuve de vie a coulé mystérieusement dans le monde comme la promesse et la vérité de Dieu. Grossi du sang d'Abel, à travers la terre dominée par les fils de Caïn, il a porté la tente des Patriarches ; il s'est retrouvé pur quand les eaux du déluge ont été séchées.

« Il a porté Moïse ; il s'est caché sous les voiles du Temple et enfoui comme l'Arche; puis avec le sang du véritable Abel, il a jailli du sommet du Golgotha, pour couler désormais sans mystère.

«Nous savons le nom du fleuve de vie; nous savons quel canal le porte du Golgotha, sa source profonde, au Vatican, d'où il s'épanche à jamais; et nous avons vu ce qu'il a fait sur la terre, où la

postérité de Caïn, toujours puissante, a vainement essayé de le tarir.

« C'est lui qui, circulant à travers les poussières dispersées par le vent de mort, leur communiquera la stabilité et leur rendra la fécondité. Nos enfants salueront ce miracle.

«Nous voyons tout mourh, ils verront tout renaître; et la foi dont les remplira cette merveille remplacera par des œuvres plus grandes celles qui périssent aujourd'hui pour notre châtiment. »

Dès que nous eûmes le pied sur le bateau à vapeur, Coquelet reprit le chapitre des triomphes de la science moderne. Il déclara qu'il se moquait de l'ancien Éole et du vieux Neptune; qu'il se sentait maître désormais des vents et des flots comme de la terre; qu'il n'y a plus de distances, etc.

Si tu veux voir Coquelet des yeux de ton corps, Ami Lecteur, je te donne ce signe: l'inconnu qui n'attendra pas trois minutes pour t' apprendre qu'il n'y a plus de distances, c'est Coquelet. Ensuite il te dira que J. de Maistre « fait reposer l'édifice social sur le bourreau. »

Tu trouveras Coquelet fort satisfait de lui-même. Il lit la Revue des Deux Mondes, et il sait tout. Il s'estime bien au-dessus de Charlemagne et de saint Bernard. Ce n'est pas qu'il méprise Charlemagne

et saint Bernard : « Ils ont été ce que l'on pouvait être de leur temps ...» Mais c'est à présent le temps de Coquelet!

Coquelet n'est point impie. Il croit en Dieu, mais non pas à l'ancien Dieu des ci-devant grands hommes! Le Dieu de Coquelet est le Dieu que la «Science» vient de perfectionner. Dieu vraiment bon, qui n'exige pas de culte et qui nous a préparé un paradis en ce monde.

L'antique paradis des chrétiens, Coquelet prétend ne l'avoir jamais pu comprendre. Ce paradis est « contraire à la nature. » Coquelet croit à un autre paradis, où nous allons. Quel paradis? Pourquoi n'y sommes-nous pas? Combien de stations avant d'y arriver ? Mystère ! — Il y a aussi des mystères dans la religion de Coquelet.

Mais ce paradis existe. Saint-Simon et Fourier l'ont pressenti; Michel Chevalier l'a vu en extase; Jean Reynaud pourrait le décrire; Jules Simon y sera prêtre; tout à l'heure la vapeur nous en ouvrira les portes. Telle est la ferme foi de Coquelet.

Alors la terre regorgera de délices; alors la justice, la liberté, l'égalité régneront sur les débris des vieilles entraves; alors tout le monde aura bonne table et bon appétit ; alors l'homme cessera « peut-être » de subir la mort ; alors on possédera des topiques contre le mal de mer et contre le mal de dents.

Bref, le genre humain abordera en pays de Cocagne. Car, tout bien examiné et tiré au clair, voilà le fond des promesses de la « Science » et des

aspirations de Coquelet. La « Science » et Coquelet suppriment les difficultés qui semaient le chemin du paradis catholique. — Cependant, il faut un paradis !

C'est chose effrayante, la quantité de gens en ce monde qui s'apparaissent juste au niveau de tout ce que l'on peut rencontrer de plus bas, et qui consomment la vie en récitant du Buloz et du Havin, sans presque changer le style ! — Et toutefois la nature humaine persiste : il faut un paradis !

Ils sont émerveillés d'eux-mêmes et de « leur temps; » ils trouvent qu'on leur a fait le monde très beau et très aimable. — Mais ils veulent un paradis, un monde surnaturel, purgé de toute horreur; un lieu d'ordre, de repos, de paix; un idéal de perpétuelle joie.

En vain la locomotion, la politique, le théâtre et le reste sont à la portée de chacun ; en vain toutes les rues sont munies de trottoirs et le gaz allumé partout ; on n'est pas bien, on ne voit pas clair, on s'ennuie: le besoin d'un paradis se fait sentir!

J'avais envie d'argumenter Coquelet sur ce sens qui le tourmente. Mais l'heureux élu du paradis futur était en proie à deux soucis : le vent sifflait un air de danse qui rendait le capitaine sérieux, et Coquelet, très ému, souffrait du mal de mer comme s'il n'avait' pas appartenu à l'humanité régénérée.

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